la dolce vita de Fellini
à chaque passage le film fleuve se dévoile sous l’angle de sa vie qui passe, vita nuova, vita dolce, l’ombre se creuse à chaque pas plus du côté de Steiner que de Marcello, à l’évidence au delà du relatif supposé d’une existence factice qui se perd dans des jeux qui n’épuisent point sous goût de jouissance, c’est toute existence visée dans l’espace clos de son possible, le montage si difficile à mémoriser prend une couleur nouvelle dès lors que ce qui s’offre est une disjonction de rythme, sauf dans la fluidité du final parfaitement logique et soutenu par la musique de danse macabre.
25 mai 1960 l’éthique
“Les mérites de la mise en scène sont grands, je les apprécie toujours, que ce soit au théâtre ou au cinéma, mais quand même n'oublions pas qu'ils ne sont si essentiels que pour autant que, si vous me permettez quelque liberté de langage, notre troisième œil ne bande pas assez. On le branle un tout petit peu avec la mise en scène.
il y aurait beaucoup à dire au contraire sur cette question d’écriture au cinema justement, montage, cadrage, son,...
Ce n'est pas non plus pour à ce propos me livrer au plaisir morose que je dénonçais tout à l'heure dans les conceptions d'une quelconque décadence du spectateur. je n'en crois rien. Le public a dû toujours être, au même niveau, sous un certain angle ; sub specie eternitatis, tout devant, tout est toujours là, simplement pas toujours à la même place.
affaire de culture tout autant à quoi la cinephilie aurait pu répondre maintenant que la bête acéphale de la prétention recouvre l’acquis lent et secret des choses, à preuve cette grammaire sanskrit qui achève de boucler la séparation d’avec le monde de la fatigue mondaine zappée
Mais je le dis en passant, il faut vraiment être un élève de mon séminaire, je veux dire être spécialement éveillé pour arriver à trouver quelque chose au spectacle de la Dolce Vita. Je suis émerveillé du bruissement de plaisir qu'il semble avoir provoqué chez un nombre important de membres de cette assemblée. je veux croire que cet effet n'est dû qu'au moment illusionnel produit par le fait que les choses que je dis sont bien faites pour mettre en valeur une certaine sorte de mirage, celui effectivement qui est à peu près le seul qui dans cette succession d'image soit visé, qui n'est jamais atteint nulle part, sauf je dois dire en un moment. il me semble que le moment où au petit matin les viveurs, au milieu des fûts des pins, au bord de la plage, après être restés immobiles et comme disparaissant de la vibration de la lumière, se mettent tout d'un coup en marche vers je ne sais quel but qui est celui qui a fait tellement plaisir à beaucoup qui y ont retrouvé ma fameuse chose, c'est à dire je ne sais quoi de dégueulasse qu'on extrait de la mer avec un filet-Dieu merci, on n'a pas encore vu cela à ce moment là. Seulement les viveurs se mettent à marcher, et ils seront presque toujours aussi invisibles ; et ils sont tout à fait semblables en effet à des statues qui se déploieraient au milieu d'arbres d'Ucello. Il y a là en effet un moment privilégié et unique à lui tout seul. Il faut que les autres, ceux qui n'ont pas encore été reconnaître l'enseignement de mon séminaire y aillent. C'est tout à la fin, ce qui vous permettra de prendre vos places, s'il en reste au bon moment.”
22 Mai 1963 l’angoisse
“Cette image i (a), image spéculaire, objet caractéristique du stade du miroir, a plus d'une séduction qui n'est pas seulement liée à la structure de chaque sujet, mais aussi à la fonction de la connaissance. Elle est fermée, j'entends dire close, elle est gestaltique, c'est-à-dire marquée par la prédominance d'une bonne forme et est faite aussi pour nous mettre en garde contre cette fonction de la Gestalt, en tant qu'elle est fondée sur l'expérience de la bonne forme, expérience justement caractéristique de ce champ. Car pour révéler que qu'il y a d'apparence dans ce caractère satisfaisant de la forme comme telle, voire de l'idée dans son enracinement dans l'eidos visuel, pour voir et déchirer ce qu'il y a d'illusoire, il suffit d'y apporter une tache : pour voir où s'attache vraiment la pointe du désir, pour faire «fonction», si vous me permettez l'usage équivoque d'un terme courant pour supporter ce que je veux vous faire entendre, il suffit d'une tache pour faire «fonction» de grain de beauté.
Grains et issues - vous me permettrez de poursuivre l'équivoque de la beauté - montrent la place du a , ici réduit à ce point zéro dont j'évoquais la dernière fois la fonction. Le grain de beauté, plus que la forme qu'il entache, c'est lui qui me regarde. Et c'est parce que ça me regarde, qu'il m'attire si paradoxalement, quelquefois plus - et à plus juste titre - que le regard de ma partenaire ; car ce regard me reflète après tout et pour autant qu'il me reflète, il n'est que mon reflet, buée imaginaire. Il n'est pas besoin que le cristallin soit épaissi par la cataracte pour rendre aveugle la vision, aveugle en tout cas à ceci : l'élision de la castration au niveau du désir en tant qu'il est projeté dans l'image.
Le blanc de l'œil de l'aveugle ou pour prendre une autre image à ce moment dont vous vous souvenez, j'espère, encore que ce soit un écho d'une autre année, aux viveurs de la «Dolce vita», aux derniers moments fantasmatiques du film, quand ils s'avancent comme sautant d'une ombre à l'autre du bois de pins où ils se faufilent pour déboucher sur la plage, ils voient l'œil inerte de la chose marine que les pêcheurs sont en train de faire émerger, voilà ce par quoi nous sommes le plus regardés et ce qui montre comment l'angoisse émerge dans la vision au lieu du désir qu'il commande.
C'est la vertu du tatouage, et je n'ai pas besoin de vous rappeler ce passage admirable de Levi-Strauss, quand il nous évoque ce déferlement du désir des colons assoiffés quand ils débouchent dans cette zone du Parana où les attendent ces femmes entièrement couvertes d'un chatoiement de dessins imbriquant la plus grande variété des formes et des couleurs.
A l'autre bout, ce que j'évoquerai, c'est que, si je puis dire, dans la référence de l'émergence et, vous le savez, pour moi, marquée du style plus créationniste, évolutionniste des formes, l'apparition de l'appareil visuel lui-même, au niveau des franges des lamellibranches, commence à la tache pigmentaire, première apparition d'un organe différencié dans le sens d'une sensibilité qui déjà à proprement parler est visuelle. Et, bien sûr, rien de plus aveugle qu'une tache ! A la mouche de tout à l'heure, adjoindrai-je la mouche volante qui donne aux détours cinquantenaires du danger organique son premier avertissement.
Zéro du a, c'est ce par quoi le désir visuel masque l'angoisse de ce qui manque essentiellement au désir, de ce qui nous commande en fin de compte, si nous restions sur ce champ de la vision, de ne saisir, de ne pouvoir jamais saisir tout être vivant que comme ce qu'il est dans le champ pur du signal visuel, ce que l'éthologie appelle un «domi», une poupée, une apparence.
a, ce qui manque, est non spéculaire, il n'est pas saisissable dans l'image. Je vous ai pointé l'œil blanc de l'aveugle comme l'image révélée et irrémédiablement cachée à la fois du désir scoptophilique. L'œil du voyeur lui-même apparaît à l'autre comme ce qu'il est : comme impuissant. C'est bien ce qui permet à notre civilisation de mettre en boite ce qui le supporte sous des formes diverses parfaitement homogènes aux dividendes et aux réserves bancaires qu'il commande.
Fellini pas sans risque justement d’être cinéma onirique, l’adolescence tout autant, ce tremblement, bien loin de la tristesse de la fin de la règle du jeu, quand tout rentre horriblement dans l’ordre, le bruit de bottes et le silence chaque jour plus opaque, il n’est point d’amis ai-je repris, à l’évidence, puisqu’il n’est d’amis que de l’objet @, point trop n’en faut. Ainsi de la petite mécanique quand même du film de Renoir. A chaque vision, le dispositif apparaît plus diabolique, le doublement du monteur, metteur en scène autour des diverses figures phalliques, dont il est attestable qu’aucun epersonne ne peut jouer que la forme imaginaire, l’Urvater est toujours le commandeur qui gronde vers la boucherie, et le pilote vole comme un révélateur nécessairement à exclure, martyriser, oublier comme pour le meurtre dans le jardin anglais
Avec La Dolce Vita, Fellini devient Fellini, sans transition, le surgissement massif et du rapport au temps et du regard asubjectif, puisque vient de surgir le double, celui par qui le film advient comme camera sans cesse en question sur elle même , sur ce qu’elle peut montrer, démontrer, perdre, indifférente à une quelconque localisation dans un lieu social, un temps, une histoire, vaste programme digne d’Ulysse, cette fois la ville est Rome.
Marcello est doublé de paparazzi (du nom donc de Paparazzo), il erre dans les couches de la ville monstre, parmi les débris d’un monde où politique et religion font de bonnes affaires. Il semble chercher quelque scoop mais demeure indifférent, comme il est indifférent aux femmes, toutes avides, erre t il pour autant? puisqu’il n’a pas de consistance ni d’inconsistance critique, ce qui oblige à voir, entendre pour se trouver plus loin, ailleurs, peut être avec ennui, désir, le déploiement d’une structure ouverte dont la forme est à la mesure de la question, qu’est ce qu’un sujet dans cette Rome profondément catholique et fasciste? nullement un rapport à une narration. Se perdre dans les séquences sans aucun ordre logique, selon son propre montage( certes la mémoire cherche à localiser telle ou telle séquence à la fois dans tel film et dans telle zone du film, mais Fellini est en partie dans un jeu associatif, le montage s’en trouve relâché dans sa rigueur peut être monstrative)
Entre le Christ volant et l’oeil de la bête se succèdent des séquences en mosaïque, et une star triomphante et battue et un esthète meurtrier, et un père en voyage de vie, et une prostituée ramassée sur le bord de la route, et des enfants visionnaires etc etc...
L’érotisme du christianisme est peut être au rendez vous finalement tandis qu’ Ekberg monte au sommet de Saint Pierre, et il ne cesse de tuer les enfants, et Marcello regarde s’éloigner les fantômes , le dos tourné à l’aube. La camera circule, circule et le monde se fait, se défait sous nos yeux, sans appui de réalité autre que le sourire de l’ange, mais celui ci est de peu de poids devant l’oeil vide de la bête qui n’est pourtant après tout que l’oeil explosé du poisson arraché à un site trop profond
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Car il s’agit de voir la lumière qui inonde l’espace, il s’agit de s’extraire de la tombe phénoménale, cela eut été possible si seulement....
Si seulement il eut été possible de tirer les conséquences exactes d’un certain nombre de constats, la présence ordinaire de la mort, le charme du potentiel futur malgré la Shoah, le caractère définitivement publicitaire du champ symbolique, conséquences donc du côté des formules de la sexuation selon la sémiotique amusée nymphomaniaque et triste qui tourne définitivement le dos au politique pour creuser le réel au lieu esthétique, ce que Fellini organise comme huit et demi, soit l’effet en retour sur le mode lui même
Il s’agit pour Fellini de traiter de La Femme d’où le rôle central dévolu à Ekberg pour le coup ni ange, ni démon, pure icône épuisée d’un monde entièrement faux où le suicide même est une fausse sortie
Au final donc, les viveurs forcent la porte d’une villa en bord de mer pour célébrer le divorce d’une d’entre eux, la fête cherche à rejoindre son excès mais la science du Satiricon est encore loin, et les acteurs ne peuvent aller plus loin que ce que leur permet leur névrose qui vire à l’humiliation puisque le rite ne peut plus être au rendez vous, l’une se déshabille tandis qu’une autre finira satisfaite en chat cheval couvert de plumes, tous partent alors vers la lumière vers l’oeil de la fameuse bête lacanienne sans écho que celui de rejoindre la ville poubelle, seul Marcello remarque l’ange au delà d’une petite rivière qui lui fait radieusement signe, que faire sinon repartir vers Steiner qui l’attend