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ACTUALITE DU MANICHEISME

         ACTUALITE 

                 DU 

        MANICHEISME

                                                                 

 

      Nous aimerions dédier nos propos au souvenir d'une vieille amie qui est décédée depuis peu . Son agonie, particulièrement médicalisée et fort soucieuse d'une représentation objective de la douleur, nous invite à songer aux formes modernes des négations de la mort, dans le fond pas tellement étrangère à ce que notre réunion ouvre comme questions. Je vous laisse simplement méditer sur ce que peut représenter, pour nous, Verdrängung de la mort, Verneinung de la mort, Verwerfung de la mort et bien sûr Verleugnung de la mort

                                                       

 

 

PREMIERE  PARTIE: ACTEON DEVORE PAR SES CHIENS

 

 

      On peut noter , à travers ce qui est aussi une histoire de la catharologie, un achévement celui qui assure la transformation historiale entre discours du maître et discours universitaire, ce qui donne à l'Inquisition une place tout à fait élective dans un procès des singularités (sorcières, hérétiques) jusqu'à Descartes.

     L'affaire cathare est donc pour nous instructive avant tout du point de vue disons politique, c'est à dire selon le mode d'ex-istence du lien social. Ceci recouvre d'ailleurs une autre question , celle relative à l'articulation iconologique et théologique. Entendons aussi les rapports de l'iconoclasme, de l'écriture (y compris la question des entrelacs) et d'une pensée du Deux ou du Trois

 

                                                      

            Je ne regrette finalement pas la lecture de l'ouvrage d'Arno Borst "les Cathares" (Bibliothèque historique chez Payot) traduit et commenté par Ch. Roy, car cet ouvrage me semble un bon exemple de ce que ce type d'affaire peut entraîner comme littérature océanique, c'est à dire du côté d'un trop de sens qui cherche en l'occurence à doubler la religion sur son propre terrain. Car si l'ouvrage de Borst (l'édition originale est de 1953) est sensiblement du côté de la démolition de l'hérésie cathare au nom de la raison théologique, le commentaire de Roy est franchement jungien. Ceci bien sûr vient redoubler la question première, celle de la place de l'hérésie et plus particulièrement de l'actualité de l'hérésie par exemple dans des ensembles institués comme les sociétés de psychanalyse. Je ne vais pas traiter bien avant  l'histoire cathare, de ses origines, mais rester plutôt au niveau de ce que l'on pourrait appeler la catharologie, laissant à d'autres de nous instruire sur ces délicates questions de doctrine (Jacques Benazet) ou d'origine (Patrice Cambronne).

       J'évoquerai alors le dernier numéro de Littoral "Pléthore de sens" qui me semble permettre une orientation adéquate à notre propos, en particulier l'article de Marie Magdeleine Chatel  "sens ou effet de sens" qui nous propose une riche collection d'extraits lacaniens qui parlent d'eux mêmes:

 

"mais vous verrez qu'on guérira l'humanité de la psychanalyse à force de la noyer dans le sens, dans le sens religieux bien entendu....

la religion c'est le gîte originel du sens j'essaye d'aller là contre pour que la psychanalyse ne soit pas une religion comme elle y tend irrémédiablement dès lors qu'on imagine que l'interprétation n'opère que du sens. J'enseigne que son ressort est ailleurs nommément dans le signifiant...

Il y a des choses qui font que le monde est immonde, si je puis m'exprimer ainsi; c'est de çà que s'occupent les psychanalystes; de sorte que contrairement à ce qu'on croit, ils sont beaucoup plus affrontés au réel que les savants...

Mais pourquoi ne voit-on pas que les trois-quarts du soi-disant savoir ne sont rien que croyance... en tout cas, ce que nous entendons au cours d'une analyse est un effort pour sortir de tout cela par un chemin qui n'a rien à faire ni avec la connaissance ni avec la croyance, en sortir avec ce qui est réellement dans son esprit...

j'appelle symptôme ce qui vient du réel. çà veut dire que çà se présente comme un poisson dont le bec vorace ne se referme qu'à se mettre du sens sous la dent; alors de deux choses l'une; ou çà le fait proliférer... ou bien alors il crève...

Le sens du symptôme n'est pas celui dont on le nourrit pour sa prolifération ou extinction, le sens du symptôme c'est le réel...

l'effet de sens exigible du discours analytique n'est pas imaginaire. Il n'est pas non plus symbolique. Il faut qu'il soit réel. Et ce dont je m'occupe cette année, c'est d'essayer de serrer de près quel peut être le réel d'un effet de sens...

si l'effet de sens dans son réel tient bien à l'emploi des mots, je dis l'emploi au sens usuel du terme, ou seulement à leur jaculation..."

Voilà çà me semble donc ne point devoir être commenté

                                                             

 

 

   Je mentionnerai aussi ce que Lucien Favard a pu énoncer à propos du Bruno de Lacan, il s'agit bien sûr de Giordano Bruno auteur entre autre des "fureurs héroïques" dont Lacan se serait inspiré pour "la chose freudienne". Voilà ce que dit Lacan " et l'Actéon donc qui est ici dépecé, n'est pas Freud, mais bien chaque analyste à la mesure de la passion qui l'enflamma et qui a fait, selon la signification qu'un Giordano Bruno dans ses Fureurs héroïques sut tirer de ce mythe, de lui la proie des chiens de ses pensées" . L'affaire n'est pas ici tellement à tirer vers "le bain de Diane " de Klossowski, mais du côté des conséquences de cette figure mythique proposée à l'éthique de l'analyste, rien moins qu'une dévoration dans la saisie de la vérité. Mais c'est aussi le choix de Lacan du côté du thème hérétique, à savoir Bruno, puis l'excommunication , puis Joyce " Joyce choisit --- en quoi il est comme moi un hérétique -- car hairesis c'est bien là ce qui spécifie l'hérétique. Il faut choisir la voie par où prendre la vérité, ce d'autant plus que le chois une fois fait çà n'empêche personne de le soumettre à confirmation, c'est à dire d'être hérétique de la bonne façon, celle qui d'avoir bien reconnu la nature du sinthome, ne se prive pas d'en user logiquement, c'est à dire jusqu'à atteindre son réel au bout de quoi il n'a plus soif" . Il n'est pas indifférent d’évoquer Bruno ; le personnage fût quand même autre chose qu'une sorte de saint scientifique, mais bien à la fois  un homme du Moyen Age et un visionnaire, un poète aussi déniant l'adresse du poème à une femme et dès lors voulant faire de son adresse un pousse vers la femme barrée. Mais il y a un autre point qui rejoint Klossowski et sans doute l'orthodoxie millérienne, c'est l'affaire du plagiat. Comme quoi la figure de l'analyste est toujours aux portes de la plus simple imposture, la figure du plagiaire, du faussaire étant à joindre au Socrate du séminaire sur le Transfert. 

  Donc Bruno se trouve chassé d'un bout à l'autre de l'Europe, non seulement pour ce qu'il dit, pour son énonciation mais aussi pour des affaires de vol d'invention, en particulier le compas astronomique de Fabrizo Mordente dont il s'attribue non l'invention mais le sens, car Bruno est seul à même de tirer le sens d'une invention dont l'autre ne sait ce qu'elle veut dire. Argument oh combien interessant dont nous ne saurions qu'inviter à lire l'actualité. Nous ne sommes pas sur le terrain ici de la compulsion des cervelles fraiches, mais bien plutôt sur celui de l'hérésie disons de la mauvaise façon.

   Vous voyez , il y a là , à travers ces récits une série de figures qui se chevauchent et où la vérité ou l'orthodoxie le disputent au semblant ou à l'hérésie, sans qu'il soit vraiment possible de pencher vers un terme sans se retrouver automatiquement vers l'autre. Et le mythe d'Actéon ne se suspend dans le geste klossowkien que pour souligner la bascule du saint au pervers.

   Ainsi dans les "fureurs héroïques" lisons-nous: " Dans les bois le jeune Actéon, alors que le destin l'engage sur la voie douteuse et imprudente, détache mâtins et lévriers et les lance aux trâces des bêtes sauvages.

 or voici qu'au sein des eaux il voit le plus beau buste et le plus beau visage que puisse voir oeil mortel ou divin -- pourpre, albâtre et or pur. Il l'a vu, et le grand chasseur est devenu gibier.

Le cerf qui vers les fourrés plus épais, dirigeait sa course plus légère fut bientôt dévoré par la meute nombreuse de ses grands chiens.

Ainsi je lance mes pensers sur la proie sublime, et mes pensers retournés contre moi me font mourir sous leurs dents cruelles"

 Retenons du "bain de Diane" de Klossowski ce qui, dans le tableau vivant, la scène infiniment suspendue, vient faire butée imaginaire au réel du fantasme comme maîtrise d'une sorte de dictée de l'image, mais pour notre propos faisons monstration d'enchaînements qui viennent cependant complexifier le mythe métaphorique, par delà et à travers la nécessaire référence à l'écriture nodale de la logique du fantasme.

  Klossowski prend appui d'une remarque d'Augustin relative à la corruption des moeurs par le théatre, jeux scéniques institués justement par les dieux. "ces dieux témoignent d'une exigence contradictoire; ils veulent se faire adorer, dans leur comportement le plus immoral, le plus honteux. Ces dieux prennent plaisir à leur propre honte". Le problème est bien sûr celui du sens de l'incarnation divine et même si Augustin admet que"les démons se faisaient passer pour des divinités, se présentaient sous la forme de dieux se voulant adorables en tant que divinités mauvaises du point de vue des moeurs ou souffraient d'être calomniés comme telles par l'imagination humaine". C'est ce dispositif contradictoire des dieux qui ne donnent qu'incarnation des vices, qui signe , pour Augustin, leur fausseté de nature. Or dit Klossowski "les dieux ne pouvaient, du fait de leur nature impassible, donner aucun exemple méritoire à l'homme, à se montrer vertueux".  c'est à dire que "du point de vue des dieux dès qu'ils songeaient --- ou dès que l'on se représentait qu'ils songeassent --- à se communiquer aux hommes, avec une générosité divine, ils se montraient vertueux humainement parlant, à assumer, tout dieux qu'ils étaient, les passions les plus redoutables, les plus pernicieuses de la nature humaine. De la sorte prescrire aux hommes de les représenter sur la scène, non pas dans leur impassibilité, non pas dans leur inaccessibilité, mais comme des natures prodigieusement corrompues -- adultères, incestueux, voleurs et parjures -- en quelque sorte avilies mais sans qu'on pût jamais oublier que c'étaient là des dieux qui s'avilissaient du seul fait qu'ils se communiquaient et se donnaient en spectacle à leurs adorateurs -- prescrire cela, dis-je, revenait de la part de ces dieux, pour autant que ceci répondait aux imaginations de la Rome païenne -- à s'incarner"

   La rencontre de Diane et d'Actéon est prise à la fois dans ce mythème et dans la tentative elle fort klossowkienne d'en maîtriser le point de jouissance. Mais c'est un autre problème, du moins qu'il convient de traiter dans un second temps. 

  Diane se lave de la chasse, "elle se purifie d'une activité utile". C'est l'eau qui doit la rendre à son inutilité, et c'est ce corps en voie de sérénité qu'Actéon croit saisir comme réalité. Il se fait cerf , se dissimulant en l'animal , reproduisant dans l'instant de sa chute ce qui apparait aux yeux de tous sur les murs de son palais, "mystérieuse conformité de l'image avec nos intentions imprévisibles". Mais ajoute Klossowski "A moins que l'image exerce sur nous une force de persuasion telle qu'il nous faille la reconstituer dans l'espace quotidien". L'argument ici redondant trouve alors une sorte de légitimité mythique. Donc Actéon dissimulé, attend Diane. Mais Diane imagine Actéon l'imaginant nue. "c'est au fur et à mesure qu'Actéon s'abîme das sa méditation que Diane prend corps". Diane désire voir son corps et donc en vient du risque au désir d'être souillée du regard d'un mortel. "Elle consent à être vue, si c'est pour abattre, pour tuer encore; mais en tuant, elle se donne. Qu'on la souille du regard, elle tuera; mais elle exaltera celui qui, mourant, l'aura vue". L'incarnation n'est possible entre ce qu'imagine Actéon et ce que désire Diane que grâce à un démon intermédiaire qui "simule Diane dans sa théophanie", démon réduit à un principe aérien entre deux mondes, n'existant de fait que dans cette médiation et "dans le seul espoir d'amener les déesses à se prostituer aux mortels". Bien sûr on retrouve ici le thème monomane de Roberte. Bref, de par cette médiation la nature de la déesse se fait lascive, s'immerge dans le simulacre à l'émotion exclue par l'immuabilité. Mais en même temps elle demeure spectatrice des "aventures où sa chasteté est mise à l'épreuve". Diane demeure inaccessible à Actéon, à un instant près qu'il peut la voir tandis qu'on le dévore "c'est alors qu'elle se lave tandis que les chiens me dévorent". Le regard subsiste dans l'instant même de son effacement, "yeux révulsés du chasseur" qui commutent  son impassibilité de nature en corps visible; alors  "elle savoure la brèche célérate faite à ce corps dans son être fermé".

  Le simulacre conjonctif des consistances se poursuit un instant, niant toute coupure:" Diane ouvre ses cuisses nues; les nymphes font approcher le cerf dont maintenant elles doivent quelque peu contenir l'ardeur; et la déesse des forêts reçoit enfin le roi cornu. Mais la mort glorieuse du héros achève sa course nuptiale: il n'a pas plus tôt fait gémir la Reine que déjà l'innombrable meute remplit la grotte de ses aboiements; les chiens enfoncent leurs crocs dans sa fourure et tandis qu'ils le mettent en pièces, le roi arrose de son sang le corps éblouissant de la Vierge"

                                                              

  Ainsi le simulacre mythologique tente d'articuler la rencontre improbable d'une incarnation divine et d'une métamorphose humaine en une représentation visible de la jouissance. Le réveil supposé d'un néo-paganisme libérateur n'est-il pas ici l'injection d'une logique thomiste dans la lecture du texte antique? dont la fonction ne serait rien moins que la pulvérisation du dieu trine de la vraie religion (point ultime de la réflexion occidentale à l'orée de la science) en une multiplicité de dieux réels qui ne sont plus dès lors que ces démons intermédiaires venus incarner le vide de la divinité. Nous sommes sans doute avertis par la Shoah de certaines formes de présence paîenne de l'Autre. 

   Julia Kristeva, dans un article récent, saluait le travail graphique de Bod Wilson, y voyant non une sécheresse formelle mais bien une forme possible d'actualisation du réel, d'autant qu'il s'agit d'une évocation d'Ossip Mandelstam. Il s'agit alors d'une bien autre métamorphose que l'érotisme lisse des dessins de Klossowski et il y aurait à s'interroger sur le retour chaotique de la figure par exemple chez Eric Fischl, à l'opposé de ce que propose Pierre Garcia, à savoir un approfondissement par la modernité de la notion même du métier de peintre. Ainsi en vient-il à rapprocher le travail des caravagesques et de Rothko "la profondeur infinie des sombres, la dilution spatiale des couleurs/matières, l'obscurité des textures, brouillent les repères d'un regard qui jamais ne peut se saisir de son objet"

   C'est Mandelstam qui parle de l'effet de cette présence des dieux obscurs:"Mon moi s'est scindé en deux. L'un cherchait les crimes de l'autre; quand le premier ne les trouvait pas, il les inventait. L'officier d'instruction répétait, menaçant:" Si tu n'écris pas (si je n'inventais pas), nous te battrons encore, nous ne laisserons intacts que ta tête et ton bras droit. Nous transformerons le reste en un hachis de chairs informe, ensanglanté, et tu saigneras tout"

                                                                

 

      Il est non moins évident que l'évocation de la représentation des dieux antiques passe par l'intelligibilité possible de cette présentation même et cette fois au delà de l'oeil théologique, à savoir au seuil même du dépot de la vision grecque dans la peinture romaine.

      Nous suivons ici un instant Pascal Quignard. Les praticiennes sidérées au regard latéral, en attente que ne vienne surgir un improbable phallus à la limite du visible, fascination dès lors qui suit étrangement l'ombre de la traduction, fascinus. Ici se lit la trâce pompéienne d'une mutation, "la métamorphose de l'érotisme joyeux et précis des Grecs en mélancolie effrayée". Le sarcasme chrétien vient alors recouvrir le rire dyonisien.

      Tibère, l'empereur anachorète, n'en finit pas de mourir à Capri, même qu'il faut finir par l'étouffer, il est vrai que Caligula déjà lui succède. Il avait hésité tellement à engendrer vraiment la lignée des Césars, le meurtre successoral, servilité des Pères à un seul pour mieux le mettre à mort. Tenir la louve disait-il, la mère de Romulus, le totem, mais aussi lupa , la prostituée, celle qu'il voit dans le noir de la louverie, le lupanar. Tibère hésitait à hériter d'Auguste, mort en diarrhée, et auteur d'une réglementation des moeurs où l'amour des matrones n'est plus puni de mort mais de déportation. Tibère fasciné des pornographia du peintre Parrhasios, soumis cependant à la morale romaine rigide, entièrement active, pedicare, irrumare mais non fellare. Virtus c'est la puissance sexuelle, l'impotentia c'est à dire la mise au service de sa puissance est un crime. La virtus va avec la pietas, du fils au père, qui oblige le regard vers le fascinus. Mais c'est aussi la castitas qui , par le viol , signe la souillure de la lignée. La souillure est souillure de la caste, souillure en fait de la pietas. La voluptas est destuctrice de la castitas. Equilibre fragile dès lors que la lecture tyrannique d'Auguste va précipiter hors de ses gonds "le temps est hors de ses gonds" dit Hamlet. (voir ici le long commentaire de Derriada dans "spectres de Marx"). On peut à ce propos citer encore Klossowski (" origines culturelles et mythiques d'un certain comportement des dames romaines") hors mis la finalité monomane de l'ouvrage: "l'existence inépuisable parce qu'éternelle; éternelle parce que sans but, et donc inutile. Cet aspect, effrayant pour l'Etat qui ne peut subsister que s'il se propose un but dans le temps et dans l'espace, doit donc rester caché sous forme d'images assez ambiguës pour que la race ne soit prise du vertige de l'inutilité de l'existence; l'attrait du vertige réside dans l'acte sexuel et le dépasse infiniment jusqu'à prendre les formes de la divinité; un équilibre doit intervenir, une compensation mutuelle entre les efforts de construire et l'attrait constant de la destruction"

      Quelque chose de l'invisible se risque au visible, c'est à dire que quelque chose de crucial advient à l'expression. " comment montrer l'éthos du muthos arrêté sur l'image?" En fait c'est le fantasme qui vient ici s'immerger dans l'image. L'image culmine en la cécité, au moins donc en la troisième dimension topologique,  que la physiologie de l'avision suppose. L'image condense la parole muette de l'instant éthique. Ce temps de la peinture romaine est celui où un suspens est encore discurssivement possible avant la mise en ordre moderne du quattrocento, c'est encore le temps où la perspective est " cône obscur qui aspire la vision lointaine", car c'est un espace sensible où la présence de l'objet incertus est au coeur du locus certus. 

 

         L'image se risque à dévoiler l'érectile. Elle participe au lidibrium, à l'indécence rituelle. Elle postule cependant l'impotentia qu'elle présente d'ailleurs la plupart du temps, rejoingnant ici la plainte d'Ovide:" Je l'ai tenue entre mes bras en vain. J'étais inerte. Je gisais , comme un fardeau sur le lit. J'avais du désir. Elle avait du désir. Mais je n'ai pu brandir mon sexe. Les reins étaient morts... Mon membre engourdi, comme frotté de la froide ciguë...lamentable, comme mort d'avance..."Le fascinus disparaît, usé comme celui de Marius, rongé comme celui de Sylla. "L'heureux Sylla meurt après s'être vu rongé tout vivant par les vers qui avaient attaqué en premier lieu sa mentula". La peinture est alors excès maintenu. Le réel excité s'y enfle, au bord du religieux, au risque du sarcasme. 

          

 

                                                               

   Dans Télévision, "celui qui m'interroge sait aussi me lire" en vient à demander à Lacan :"les psychologues, les psychothérapeutes, les psychiatres, tous les travailleurs de la santé mentale -- c'est à la base, et à la dure, qu'ils se coltinent toute la misère du monde. Et l'analyste, pendant ce temps?"

  Lacan répond d'un conditionnement de cette misère par un discours, capitaliste sans doute d'une torsion du maître, en tout cas auquel ne saurait répondre la critique marxiste autrement que comme pousse au pire. Dès lors c'est d'un changement de discours qu'il est possible d'attendre quelque transformation du lien social, le discours analytique s'entend

 

 C'est alors que "l'au moins un" en vient à la question suivante " mais de ce qui fait lien social entre les analystes, vous êtes vous-même, n'est-ce pas, exclu...", exclusion de la vulgate , de la légende comme dit Catherine Clément, à quoi Lacan répond d'une articulation à la figure du saint qui vaut d'être cité presque en entier:"La Société -- dite internationale, bien que ce soit un peu fictif, l'affaire s'étant longtemps réduite à être familiale--, je l'ai connue encore aux mains de la descendance directe et adoptive de Freud: si j'osais -- mais je préviens qu'ici je suis juge et partie, donc partisan --, je dirais que c'est actuellement une société d'assistance mutuelle contre le discours analytique. La SAMCDA.

... Ils ne veulent donc rien savoir du discours qui les conditionne. Mais çà ne les en exclut pas: bien loin de là, puisqu'ils fonctionnent comme analystes, ce qui veut dire qu'il y a des gens qui s'analysent avec eux.

  A ce discours donc, ils satisfont, même si certains de ses effets sont par eux méconnus. Dans l'ensemble la prudence ne leur manque pas; et même si ce n'est pas la vraie, çà peut être la bonne.

  Au reste, c'est pour eux qu'il y a des risques.

  Venons-en donc au psychanalyste et n'y allons pas par quatre chemins. Ils nous méneraient tous aussi bien là où je vais dire.

  C'est qu'on ne saurait mieux le situer objectivement que de ce qui dans le passé s'est appelé: être un saint.

  Un saint durant sa vie n'impose pas le respect que lui vaut parfois une auréole.

 ... Un saint, pour me faire comprendre, ne fait pas la charité. Plutôt se meut-il à faire le déchet: il décharite. Ce pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre au sujet, au sujet de l'inconscient, de le prendre pour cause de son désir.

  C'est de l'abjection de cette cause en effet que le sujet en question a chance de se repérer au moins dans la structure. Pour le saint çà n'est pas drôle, mais j'imagine que, pour quelques oreilles à cette télé, çà recoupe bien des étrangetés des faits de saint.

  Que çà ait effet de jouissance, qui n'en a le sens avec le joui? Il n'y a que le saint qui reste sec, macache pour lui. C'est même ce qui épate le plus dans l'affaire. Epate ceux qui s'en approchent et ne s'y trompent pas: le saint est le rebus de la jouissance.

  Parfois pourtant a-t-il un relais, dont il ne se contente pas plus que tout le monde. Il jouit. Il n'opère plus pendant ce temps-là. Ce n'est pas que les petits malins ne le guettent alors pour en tirer des conséquences à se regonfler eux-mêmes. Mais le saint s'en fout, autant que de ceux qui voient là sa récompense. Ce qui est à se tordre.

   Puisque se foutre ainsi de la justice distributive, c'est de là que souvent il est parti.

    A la vérité le saint ne se croit pas de mérites, ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait pas de morale. Le seul ennui pour les autres, c'est qu'on ne voit pas où çà le conduit.

    Moi, je cogite éperdument pour qu'il y en ait de nouveaux comme çà. C'est sans doute de ne pas moi-même y atteindre.

    Plus on est de saints, plus on rit, c'est mon principe, voire la sortie du discours capitaliste, --- ce qui ne constitura pas un progrès, si c'est seulement pour certains."

                                                            

 

 

 

  DEUXIEME PARTIE: UNE PERE-VERSION CRUCIALE 

 

le second point peut s'entendre comme des éléments d'une modernité qui effecturait un rabattement du discours de l'analyste en discours universitaire, selon un opérateur millerien 

 

    Jacques Lacan consacre son séminaire 64-65 aux "problèmes cruciaux pour la psychanalyse". Le séminaire commence le 2 décembre par l'évocation de Chomsky et fait donc suite à la fondation de l'Ecole le 21 juin. Lacan parle d"effet de sens", de "sens poétique". Il précise: "dans la voie de la formalisation ce que nous cherchons à exclure: c'est le sujet" et encore: "le rapport du sens au signifiant voilà ce que je crois depuis toujours essentiel à maintenir au coeur de notre expérience pour que tout notre discours ne se dégrade pas". Lacan en vient alors à l'objet de son travail :" la contribution qui est celle que j'espère apporter cette année à quelque chose pour la psychanalyse qui montre que le discours que nous poursuivons pour elle, nécessite des choix et nommément l'exclusion d'un certain nombre de positions qui sont des positions concernant le réel, que ces positions sont fausses et qu'elles ne sont pas fausses sans raison, que la position que nous prenons est celle, et peut être la seule, qui permette de fonder dans son fondement le plus radical la notion idéologique"

  Le 9 décembre -- ne vous inquiétez pas je ne vais pas faire une lecture exhaustive de tout ce séminaire, j'essaie juste de positionner , dans le texte, les fragments que je souhaite mettre en lumière--- , le 9 décembre donc, Lacan reprend la question topologique "cette topologie est essentielle à la structure du langage". Il s'agit de sortir d'une pensée de la sphère à l'aide de surface uniface à un bord, bande de Moebius donc " traversée nécessaire à la surface par la surface qui la redouble... quelque chose qui peut nous paraître être bien commode pour signifier le rapport du signifiant au sujet". De là à poser l'impossibilité du métalangage "tout développement logique, y compris l'apport structuraliste en linguistique qui est lui-même inclus, dépendant, secondaire en perte par rapport à l'usage premier et pur du langage, tout développement logique quel qu'il soit, suppose un langage à l'origine dont il est détaché. Si nous ne tenons pas ferme à ce point de vue, tout ce que nous posons comme question ici, toute la topologie que nous avons développée, est vaine et futile". Et là dessus après avoir souligné que "les psychanalystes , dans les communications normales, ne communiquent pas entre eux", Lacan institue le séminaire fermé "où j'aurai à donner à certains la parole à ma place"

  Le 16 décembre Lacan insiste sur l'exercice de l'intelligence qui opère à "se retrouver dans les difficultés que lui impose la fonction du langage". Et pour ce faire, user de la topologie en sa forme princeps, la bande de Moebius, c'est à dire ne point en demeurer à "l'ambiguïté des significations de sens", donc ne point prendre la poésie sur le versant de la brume, du charme, mais bien s'interesser précisément à la dialectique du dehors et du dedans, à la structuration du trou, sur la base de ce que la cosmologie peut dire de l'embarras du langage quant au réel. L'Unheimlich trouve ici sa correspondance métaphysique ou familière  selon un jeu où le décor se défait.

   Le 6 janvier s'ouvre sur l'étonnement, la frontière, la "part d'illusion qui menace en tout savoir trop sûr de lui". Mais aussi le résidu du transfert, le dénouement d'une analyse , la résistance universitaire et le nom comme trou. C'est cela le nom comme " anneau de manque" qui donne sa structure à la bouteille de Klein, d'où se déduit l'intersubjectivité par plongement dans l'espace à trois dimensions."Devant le trou qui se produit, il se produit une métaphore de substitution". Nomination.

   Le 13 janvier Lacan poursuit, " parler du sujet comme d'une surface", et il parle , à propos de la dimension 3, de l'architecture "elle se définit plutôt comme un vide que des surfaces, que des plans entourent, c'est çà qui est au moins sur les plans où elle se pose, qui est son essence et son essentielle structure". Hors mis les conséquences pour une suite à produire, notons la place du signifiant dans son effectuation comme "tracé de quelque chose que nous pouvons concevoir comme ligne, coupure, le tracé de quelque chose qui sur cette surface s'inscrit", bref "un certain type de coupure" qui permet enfin de sortir des schemas freudiens de la seconde topique. 

   Le 20 janvier fait référence au travail topologique déjà avancé de l'identification. Et puis voici qu'avance la recherche logico-mathématique. Lacan indique "le zéro, le manque est la raison dernière de la fonction du nombre entier" et puis "la dyade est déjà dans le un pour autant que le un va représenter le zéro pour un autre un", c'est la voie ici ouverte d'une algèbre, celle qui pourrait défaire d'un recours à la figure topologique semi intuitive, puisque désormais l'identification se montre au titre du cercle de rebroussement de la bouteille de Klein, nullement localisable sauf à défaire la surface et pourtant point où s'inverse la giration des enveloppements. 

   C'est la fois suivante le 27 janvier que les choses commencent à se jouer . Leclaire parle de la licorne et Duroux de "psychologie et logique". Ce dernier sert d'envoi à l'entrée en scène de Miller. Il part de Frege et de Peano. Il précise "si le problème réel  est de découvrir ce qui est spécifique dans le signe + et dans l'opération successeur, il faut arracher le concept de nombre à la détermination psychologique". Lacan reconnait le caractère de collage des deux exposés et le 3 février, il poursuit sur les surfaces.  Il est toujours question d'identification et de bouteille de Klein " c'est plus parlant que si je me contentais de quelque symbole, calcul, où vous n'auriez pas le sentiment que çà fait sens... il y a une bonne coupure, celle qui révèle la surface, une surface orientable et une nouvelle qui l'escamote, qui la réduit à une surface banale, plus acccessible à l'intuition". La bouteille de Klein est captive de son immersion dans R3, c'est cela qui constitue le lieu de l'Autre, et la tromperie du transfert est le Dieu de Descartes nécessaire à la construction géométrique de la figure. Le réel est au delà de la figurabilité, de la figure même. 

  Le 24 février, Lacan , en introduction à ce que Badiou nomme "le premier grand texte lacanien à ne pas être de Lacan", précise "la psychanalyse est une logique", mais il ajoute aussi à l'adresse des analystes "il m'est arrivé une nouvele classe, une nouvelle génération de gens non souples". Refus de l'ignorance, de la surdité mentale,  fraîcheur de pensée "question de l'un du trait unaire, pour autant qu'elle est la clé de la deuxième espèce de l'identification distinguée par Freud, cette question de l'un est essentielle, pivotale pour dette logique qu'il s'agit de constituer dans son statut et sur quoi j'entends diriger la suite de mon discours... que ce un soit de constitution subjective, cela éliminera-t-il que cette constitution soit réelle?" On se saurait être plus clair, plus indicatif dans l'invite, même si cela semble d'une expression fort différente de ce que Lacan raconte à ce moment là. Leclaire d'ailleurs est ce jour là absent. Il répondra cependant le 24 mars.

  Donc Miller parle de "la suture" , éléments de la logique du signifiant. Le début , pour être modestement référé au champ freudien qui n'est pas surface close, est quand même l'annonce que quelqu'un qui n'est pas justement psychanalyste va parler de ce qui concerne en premier la psychanalyse, à savoir rassembler "un enseignement épars dans l'oeuvre de Jacques Lacan" en une "logique générale en ce que son fonctionnement est formel par rapport à tous les champs du savoir, y compris celui de la psychanalyse"; Il s'agit donc de bien autre chose que de faire remarque aux travaux de Frege. La formalisation annoncée s'initie d'un terme la suture," la suture nomme le rapport du sujet à la chaîne de son discours"; concept "non dit comme tel par Jacques Lacan, bien qu'à tout instant présent dans son système", doit-on souligner le terme de système et l'effet de traduction? 

  A la question de savoir ce qui opère dans la progression des entiers naturels, Miller répond aussitôt, la fonction du sujet. Pourtant Frege exclut tout psychologisme empirique de sa construction, pourtant mais justement c'est de cette exclusion même qu'ex-iste le sujet, cette "exclusion hors du champ du nombre s'identifie à la répétition". 

  Pour Frege le nombre est un concept qui subsume les objets. Cette définition est exclusive et réciproque quant à l'existence et du nombre et de l'objet, "si bien que l'objet prend son sens de sa différence d'avec la chose intégrée, par sa localisation spatio-temorelle, au réel". L'unicité de la chose se fait objet, sous le redoublement du concept de l'identité à un concept. On peut bien sûr toujours interroger la place d'une redondance tautologique à l'orée d'un champ théorique , d'autant que le signifiant délocalisé y porte atteinte, et que Miller note fermenent "ce redoublement, induit dans le concept par l'identité, donne naissance à la dimension logique, parce qu'effectuant la disparition de la chose, il provoque l'émergence du numérable"

c'est cela qui constitue le lieu de l'Autre, et la tromperie du transfert est le Dieu de Descartes nécessaire à la construction géométrique de la figure. Le réel est au delà de la figurabilité, de la figure même., sommé au champ de l'Autre "qui appelle son annulation".

                                                              

  Alors que répondre à ce texte fondateur qui se déploie magistralement comme prémisse à "l'orientation lacanienne"?

  Il y a d'abord Serge Leclaire qui le 24 mars de cette même année 1965 répond que si Miller suture, l'analyste ne devrait point suturer à son tour. Pourquoi vouloir ici tant suturer et la logique (Frege) et la psychanalyse (Miller) sinon justement pour sauver la vérité.  "l'analyste, lui, n'a pas nécessairement le souci de sauver la vérité" dit Leclaire. Il ne convient pas en tout cas de suturer tout de suite les choses dans l'instant du dévoilement, car suturer ce serait cacher la vérité cette fois du réel sexuel. Il faut accepter l'énigme . L'exercice de la psychanalyse est avéridique, ce qui  suppose la délocalisation de l'analyste. Vertige du logicien, dit Leclaire, vertige du passionné de vérité, position insupportable qui implique pour certains de vouloir "remettre l'analyste à sa place". Et Leclaire de conclure " qu'il s'y mette tout seul, çà arrive par lassitude, ou qu'en tente de l'y contraindre. Une seule chose est sûre: le jour où l'analyste sera à sa place, il n'aura plus d'analyse"

    Là aussi c'est assez clair, encore faut-il replacer cette intervention au moins dans la suite du développement du séminaire après l'intervention de Miller

                                                        

 

   Il est un autre mode d'abord de l'exposé de Miller, c'est celui proposé par Alain Badiou  dans "le nombre et les nombres". Le mérite de cet ouvrage est d'offrir un exposé clair du problème que Miller traite d'un point de vue disons qui l'arrange dans son orientation. C'est un détour qui n'est long que d'un point de vue réducteur, donc je reprends les grandes lignes de ce qu'avance Badiou.

 

il faut penser le nombre

le nombre régle l'économie; l'idéologie des sociétés parlementaires modernes, s'il y en a une, n'est pas l'humanisme, le Droit ou le Sujet. c'est le nombre, le comptable, la comptabilité.

                                                              

1) nombre grec et nombre moderne

une suite tend vers une limite , elle n'effectue pas l'addition de ses termes ou de ses unités; elle ne se laisse pas penser comme une procession de l'UN

Fredge & Russell (voie logistique) traitent le nombre comme trait universel du concept, déductible de principes absolument originaires (principes sans lesquels la pensée en général est impossible)

Peano & Hilbert (voie formaliste)traitent le nombre dans un champ numérique opératoire. le concept de nombre est intégralement mathématisé, conçu comme existant seulement dans la trame de son usage, l'essence du nombre est le calcul

Dedekind & Cantor (von Neumann, Gödel) (voie ensembliste)  détermine le nombre comme un cas particulier de la hiérarchie des ensembles. le point d'appui est l'ensemble vide; l'essence du nombre est d'être un pur multiple doté de certaines propriétés qui concernent son ordre interne; le nombre est avant d'être proposé au calcul, il s'agit d'une ontologisation du nombre

mais la voie logistique pose des problèmes de consistance interne, la voie formaliste est technique et contourne la question d'une pensée du nombre comme tel, la voie ensembliste est la plus forte, quitte à la poussée à son terme

les penseurs du nombre traitent de fait de chaque espèce de nombre laissant le nombre impensé

l'infini; départ de Dedekind, un système S est infini quand il est semblable à une de ses parties; le fini se détermine ensuite comme négation de cet infini

              Frege part du fini, les entiers naturels et l'infini est le prolongement

le zéro: Dedekind répugne au vide

            Frege fonde son édifice du zéro comme nombre

l'UN: chez Frege on commence par zéro et l'un vient comme second identique à zéro

          chez Dedekind, on commence par un, corrélativement à un Tout absolu de la pensée, ce qui est une implication après tout de l'existence de l'UN 

 

2) FREGE

le nombre est trait du concept, indexe du vrai nom de l'être

ainsi zéro est le nombre qui appartient au concept "non identique à soi", donc vide; 1 est "identique à zéro", sans aucune intuition, puis n, et n+1

le nombre est instance de la pensée pure, production intégralement logique; la pensée doit se supposer elle-même dans la forme du concept susceptible d'avoir des cas de vérité; la pensée suppose le nombre

en fait l'énoncé de départ "tout objet est identique à soi" n'est guère évident et n'est pas comme le dit Frege une énoncé purement logique (qui est se placer de fait sous l'autorité de Leibniz)  mais un énoncé onto-logique

Russell exhibe un concept "être un ensemble qui n'est pas élément de lui même" dont l'extension n'existe pas, en effet les objets qui tombent sous le concept ne sont pas des ensembles, aucun nombre n'appartient à ce concept, d'ailleurs "non identique à soi" peut n'avoir aucune extension et non pas seulement la notion de vide

l'existence du zéro ou de l'ensemble vide et donc l'existence des nombres ne peut d'aucune façon se déduire du concept ou du langage, zéro existe est de fait une assertion première; le nombre est premier, il est ce point d'être dont dépend l'exercice du concept; le vide n'est pas une production de la pensée, car c'est de son existence que la pensée procède; c'est le concept qui vient du nombre et non l'inverse. 

 

3) MILLER

Dans l'opération de Frege, Miller "dans la constitution de la suite, la fonction du sujet, méconnue, opère". Badiou soutient au contraire que le nombre est une forme de l'être; c'est au contraire sous la présupposition du nombre, et spécialement de ce nombre-être premier qu'est le vide (le zéro) que la fonction du sujet reçoit un peu d'être, "pour nous nous avons reconnu dans le zéro nombre le tenant-lieu suturant du manque."

L'hypothèse latente est que la vérité est de l'ordre du calcul. Le nombre ne peut se soutenir que comme répétition de ce qui insiste à manquer, qui est forcément le non-objet ,la place où" rien ne saurait être écrit", le sujet. Il y aurait ainsi chez Miller l'idée d'établir un analogon entre la logique lacanienne et la doctrine de Frege, on passe de l'exemplification à l'isomorphisme. Mais alors aussi les difficultés de Frege doivent se retrouver du côté de la doctrine du signifiant, comme théorie intuitionniste.En tout cas poursuivre cette critique est sans doute essentiel à notre propos , nous y voyons la suite de l'échange originaire instituant la place de Miller dans la varacification de la doctrine

 

4) Dedekind

le cadre de travail est le multiple pur qui compte pour un système des objets de la pensée, conception ordinale et non cardinale comme Frege. Le nombre est maillon d'une chaîne, d'un ordre total, schème d'une suite, non marque d'une quantité pure, mesure.

Dedekind affirme que le nombre infini précède le nombre fini. L'infini est plus simple que le fini. L'idée est déjà chez Pascal. 

Soit un système S et une application f de S dans lui-même, s un élément de S. on appellera chaîne de s pour f l'ensemble des valeurs d'itération, s, f(s),f(f(s))...la chaîne ne peut être infinie si S est fini, on tombe sur l'identique, f(p)=p, la fonction stationne en p.

un système N sera simplement infini pour f si f distincte (si s1 dif s2, alors f(s1) dif f(s2)), N est la chaîne d'un élément noté 1, élément de base, la fonction df ne revient jamais sur 1, il n'existe n tel que f(n)=1

si n est un nombre, f(n) est son successeur

Dedekind préfère 1 à 0 cardinal dans son être,marque du manque, classe de toutes les extensions vides

Par ce système Dedekind pense avoir arraché le nombre à toute juridiction extérieure à la pensée pure "le concept de nombre est indépendant des représentations ou intuitions de l'espace et du temps, c'est une émanation immédiate des pures lois de la pensée"

La question remonte au moins à Galilée qui montre la biunivocité entre nombres entiers et carrés selon f(n-=n2; mais alors la partie a autant d'élément que l'ensemble, le tout cesse d'être plus grand que la partie (Euclide), c'est pourtant là dessus que Dedekind va définir l'infini, "un système S est infini quand il est semblable à une de ses parties propres sinon il est fini" Définition positive de l'infini. Conséquence; si l'infini existe, le nombre existe. En fait chez Dedekind l'infini occupe la place du zéro chez Frege. 

Le substratum en définitive est la correspondance entre une pensée et la pensée de cette pensée comme réflexion, c'est donc à la fois le cogito de Descartes et l'idée de l'idée de Spinoza.Identifier les idées simples par leur objet et les idées complexes par redoublement. Inversement ce qui ne se laisse pas penser comme pensée d'une pensée est l'acte même de la pensée, le "je pense". De sorte que le nombre existe du pur point d'existence du cogito. Comme chez Miller ce qui soutient le nombre, c'est le sujet.

En fait il y a un leurre dans ce procès puisque la reflexion présuppose le nombre, c'est la suite des nombres qui fait fiction numérique d'une reflexion sans point d'arrêt. et puis l'inconscient pose des pensées qui ne sont pas objets de pensée directe, ce qui est consistant au trou de la vérité dans le savoir

le système de tous les objets possible de la pensée n'est système qu'axiomatique, il suture le réel de la pensée justement

 

5) Peano

Peano s'écarte des fondements pour une technisation du nombre

le 1, la fonction successeur n+1, raisonnement par recurrence. Le processus permet de légiférer dans une totalité infinie sans parler de son infinité. L'infini demeure une forme latente. La seule question est de cohérence, on n'aura pas à spéculer sur l'être de ce qui est visé. C'est une économie du nombre , un paradigme algébrique. S'il est vrai que les mathématiques, expression achevée de la pensée pure, ne sont en dernière analyse que des dispositifs syntaxiques, des grammaires de signes, alors toute pensée est sous la loi constituante de la langue. Toute procédure purement axiomatique introduit des signes non définis, dont il n'y aura d'autre présentation dans la pensée que la codification de leur usage par les axiomes. 

quatre signes irréductibles, N (nombre),1 (unité),a+1 (successeur), = (égal)

le nombre est un réseau d'opérations, une logique maniable du signe, le nombre fait signe 

vers le signe; le mathème est ici délié de toute ontologie

Mais le zéro et l'infini ne se succèdent pas. Et dit Badiou "c'est parce qu'il est une insondable forme de l'être que le nombre nous prescrit cette forme infirme de son approximation qu'est le compte"

 

6) Cantor

un ensemble bien ordonné admet une relation d'ordre total (pour e et e', e=e' ou e>e' ou e<e'); il existe un plus petit élément d'une partie quelconque non vide

E, le plus petit élément 1, soit 2=E-1... c'est donc une chaîne telle que chaque maillon est suivi d'un seul autre, bien déterminé. 

Cantor note oméga £ le plus grand nombre des nombres entiers. Il écrit alors £ +1.... £ + £...£  est le premier ordinal

quel est le premier terme de la série totale des ordinaux, le maillon qui fait tenir la chaîne, c'est le zéro, l'ensemble vide, apte à nombrer les suites de longueur nulle, les suites sans éléments

quel est le processus de pensée qui outrepasse le fini comme ordinal £

la série universelle des ordinaux est-elle un ensemble, problème de la défection de l'UN; de fait l'idée de tous les ordinaux est inconsistante, impossible, elle est l'horizon d'être du nombre( cet ordinal devrait être dans lui même et hors lui même)

 il a fallu attendre le début du siècle pour que les décisions relatives au zéro et à l'infini soient reconnues comme telles comme axiomes de l'ensemble vide et axiome de l'infini alors qu'elles opéraient dans la pensée depuis trois siècles. certaines procèdures de vérité , politique, art, amour ne sont pas encore à la hauteur de tels axiomes, sont donc restés grecques

donc question très ouverte surtout dans son rapport à la théorie du signifiant, le point de vue de Badiou est entre être et réel

  

                                                        

 Le 3 mars Lacan reparle de l'identification, du statut de la vérité. Il est question de la tromperie, puis de la "référence primordiale qui se fait sur l'évocation du corps... l'incorporation... quelque chose là se distingue de ce à quoi nous pourrions céder, c'est à dire en faire une affaire de représentation... l'opacité de cette incorporation est essentielle... là au point inaugural du surgissement de la structure inconsciente", donc "l'essence absente du corps", l'objet d'amour puis le désir. Il convient de distinguer l'un de mirage indivis et l'un numérique. 

Distinction donc qui conjoint des vides différents, là où joue une coupure qui est la structure. "Les psychanalystes connaissent ce résidu qui est au delà de la demande, du transfert, ce résidu par quoi s'incarne le caractère radicalement divisé du S du sujet, c'est ce qu'on apelle l'objet a, dans le jeu d'identification, de la privation primordiale, il n'y a pas seulement comme effet la manifestation d'un pur creux de ce zéro initial de la réalité du sujet s'incarnant dans le pur manque, il y a toujours dans cette opération spécialement surgissante de l'expérience fristative, quelque chose qui échappe à cette dialectique, un résidu, quelque chose qui manifeste au niveau logique où apparait le zéro, l'expérience subjective fait apparaître ce quelque chose que nous appelons l'objet a, qui, par sa seule présence modifie, infléchit toute l'économie possible d'un rapport libidinal à l'objet, d'un choix qui se qualifie d'objectal"

       Le 10 mars s'ouvre sur l'opacité et au delà de la séduction formelle, Lacan précise: " il n'y a pas de métalangage, le jeux rigoureux de la construction des symboles s'extrait d'un langage qui est le langage de tous, dans son statut de langage, il n'y a ^pas d'autre statut du langage que le langage commun qui est aussi bien celui des gens incultes que celui des enfants". Quant au sujet en zéro et UN,  il se manifeste comme "ombre du nombre". Et dans une belle anticipation nodale c'est à dire topologique:" quel rapport entre ce sujet de la coupure et cette image à la limite de l'image?". Lacan indique ici en quoi la bouteille de Klein constitue dès lors une substitution de la relation dite spéculaire. De là, loin de toute assomption du concept, le cri et le silence.

       Le 17 mars se développe sous l'image du cri de Munch. Il s'agit de repenser l'érotisme primordial, le narcissisme primaire, non pas comme quelque évocation d'un au-delà du langage, mais bien comme l'apparition même du phallus au seuil d'une béance radicale ;" le cri fait gouffre où le silence se rue". image de la voix, marque de la coupure

       Le 24 mars donc, la réponse de Leclaire.

       Le 7 avril ,Lacan évoque "ces formes d'enseignement où, non contents, de se tenir pour assurés de certains repères opaques qui donnent le sentiment que là on tient bien l'objet dernier", puis de dire "la vraie honnêteté est peut être là où on laisse toujours l'ouverture du chemin non clos, la vérité inachevée". D'où l'évocation du Cratyle du côté du laisser à penser, du suspens. Voilà le terme de suture qui fait retour à propos du nom "cette propriété d'être un collage, dans la structure du nom propre, c'est laisser voiler quelque chose de plus essentiel que ce prétendu nom particulier qui serait donné à l'individu" Le nom va venir secourir l'ordre classificatoire au point non d'une singularité mais d'une déchirure. Il s'agit cependant de "laisser ouverte une béance où se structure la fonction d'un désir"

        Le 5 mai, il est question de la responsabilité du psychanalyste, de sa responsabilité logique, "formaliser le désir". Et cette définition du pervers "pour qui le désir se situe lui-même à proprement parler dans la dimension d'un secret possédé", ce qui est un mode de bouclage du supposé savoir sur le sachant.

         Je relis à grands pas. Le 12 mai, pose l'analyste dans la question d'une "fonction fétiche de l'analyste au regard de cette position du savoir", semblant qui ne saurait soutenir ce leurre qu'au regard d'une béance dans le savoir. " c'est dans le savoir en tant qu'il manque encore au savoir que réside pour nous l'activité de l'existence d'un sujet". Un savoir réfusé, celui qui fait "lien entre le rapport sexuel et la mort"

  Le 19 mai, sur la même ligne, " tout savoir s'institue dans une horreur indépassable au regard de ce lieu où gît le secret du sexe". Il s'agit donc de produire une logique adéquate à cette proposition, au delà de la représentation "qui sert de caution au leurre". Cette fois il est fait appel à la théorie des jeux selon qui fait du joueur " un déchet de quelque chose qui s'est joué ailleurs,...  ailleurs d'où il est tombé du désir de ses parents". 

  Le 10 juin, l'idée du bien comme jeu des nombres chez Platon. Evocation de Descartes qui s'en remet à l'Autre question vérité pour fonder quelque certitude. "il n'y a aucune nécessité interne à la vérité, la vérité même de deux et deux font quatre, est la vérité parce qu'il plaît à Dieu qu'il en soit ainsi"

 Le 16 juin enfin, " ce rapport très particulier d'un sujet à son savoir sur lui même qui s'appelle un symptôme"

 

 

  Laissons la conclusion aux aléas de la rencontre entre manichéisme, perversion  et formalisation, aux effets aussi d'un savoir qui ne sait, de sorte qu'il puisse demeurer étonné de l'interférence des champs.

    Il y a un fort ouvrage posthume de Pierre Soury en trois volumes " chaînes et noeuds" relativement illisible, où l'on peut lire " le noeud boroméen est un guide. Ce n'est pas un guide dans le désert. Il y a une multitude de motifs artisanaux qui sont présents partout. Parfois j'ai trouvé cette présence insupportable", ceci renvoie à ce savoir qui ne se sait pas, celui étrangement inclus dans les motifs des entrelacs celtes et chrétiens, celui qui recouvre la forteresse de Tomar. C'est celui après tout qui surgit de la rencontre auquelle ce type de séminaire invite , ce devrait être le cas pour la suite .

 Ainsi du séminaire "qu'est-ce qu'un objet?" (à propos de psychanalyse, de physique, de théologie et d'architecture) sur l'axe Poitiers-Bordeaux, en juin 95, dont le pré-texte inductif se formule ainsi, pour l'instant:

 "Dans un monde enfin réalisé c'est à dire débarrassé des contradictions liées au communisme, à la métaphysique ou à la morale, il ne reste sans doute guère que l'administration et l'économie pour faire mesure de toute chose. Est-ce que pour autant le réel en serait apaisé? Il semble au contraire qu'au delà du déploiement d'un langage virtuel sur le monde, aucune vectorisation n'a pu organiser la babélisation des langages techniques, passé une dernière concrétisation autour des totalitarismes classiques. Aucune eschatologie dans nos propos ,au contraire puisqu'il s'agit de risquer la rencontre de certains à propos de la représentation de l'objet, sinon de la chose. Nous tenons qu'il y a beaucoup à apprendre pour chacun par la confrontation de champs plutôt ignorants ou ironiques des empietements supposés réciproques. 

        Quel rapport entre l'objet de la psychanalyse, sa théorie du signifiant, ses opérateurs topologiques, l'objet de la physique théorique quantique de la structure de la matière aux conséquences cosmologiques, l'objet de la théologie dont la résurgence aux allures de shoah témoigne d'un terrible refoulement, l'objet enfin de l'architecture oublieuse et de l'inquiétante étrangeté et de la projection classique du macrocosme dans le microcosme?  Gageons que les différences sont ici faits de langage pour un même réel sans doute articulable à un style de lien social dont Jacques Lacan proposa le mathème sous la forme de discours du capitaliste. Tenons en tout cas que chacun des quatre termes ici retenus fait nouage pour les trois autres au titre d'un symptôme horripilant qui pointe l'impossible de chaque énonciation"

    Mais plutôt que cette invite nodale et quitte à ce personnage devienne matière lui même à séminaire, évoquons ici  "Leibniz" , un peu laissé en chemin  --- je dis çà pour ceux qui suivent l'Atlante depuis quelque temps.  En hommage paradoxal à Jean Dieudonné, l'âme des séminaires Bourbaki, en espérant que l'effet en soit aussi fécond, plus en tout cas que ce qu'un certain  collage dogmatique a pu nous le faire entendre au titre d'un même hétéronyme. Leibniz ou le plagiaire de génie, celui qui cherche en vain le "brouillon project" de Desargue, celui qui cherche à piquer son "Ethique" à Spinoza, celui dont Newton disait dans son" Commercium epistolicum", à propos de la publication  sans sources du calcul infinitésimal: " ainsi la méthode qu'il voulait, qu'il demenda, reçut et comprit avec difficulté, il la découvrit, en vérité!", celui aussi qui cherchait à fonder une sorte de théorie générale la "caractéristique" et sut appliquer les mêmes conceptualisations à des domaines très différents, ainsi de la rencontre peu courante du droit et des mathématiques  à propos des probabilités , ou encore l'idée de vouloir "délivrer la géométrie de l'intuition spatiale", celui à propos du quel Michel Serres dans son "système de Leibniz et ses modèles mathèmatiques" peut indiquer une autre vision du temps  " le temps ne coule pas toujours selon une ligne ni selon un plan, mais selon une variété extraordinairement complexe, comme s'il montrait des points d'arrêt, des ruptures, des puits, des cheminées d'accélération foudroyante, des déchirures, des lacunes, le tout ensemencé aléatoirement, au moins dans un désordre visible", celui enfin qui constitue le troisième terme de la coupure galiléenne après Descartes et Spinoza. 

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