fragments possibles (1)
à Sophie Calle
dix séquences en semi hasard développent une possible configuration biographique, une parmi toutes les histoires possibles
il y avait dans la foule ce soir là une femme seule qui visiblement était venu là pour ne pas finir sous une rame de métro, sa présence n’était sensible en ce sens que grâce à des petits signes de nervosité et un décalage manifeste avec les réactions moyennes des spectateurs autour
elle était d’origine asiatique et portait une robe légère qui contrastait avec le froid extérieur, comme il n’y avait pas de vestiaire dans ce théâtre, il était difficile de se demander comment elle avait pu ainsi franchir le vaste parc qui nous séparait au moins du métro, à moins qu’elle ne soit venue en voiture, ce qui ne semblait pas possible, on ne sait pas pourquoi, une impression
je profitais d’un moment d’arrêt du spectacle pour m’asseoir à côté d’elle, elle tourna la tête et peut être me sourit, de manière tout aussi étrange, je lui proposais de la dessiner, ce qu’elle accepta de manière détachée, un peu comme si elle aurait pu accepter n’importe quoi de n’importe qui, elle se dévêtit dans une petite pièce que nous trouvâmes lors d’un entracte, j’avais heureusement sur moi mon carnet et quelques craies
elle était très silencieuse pendant tout ce temps et brusquement quand j’eus fini l’exquise, elle me dit qu’elle voulait voir la mer, elle refusa le manteau que je lui tendis et me suivis jusqu’à mon véhicule garé assez loin, dans cette nuit sans étoiles , glaciale, sans marquer le moindre signe de frissonnement
elle me montra pendant le voyage une photo d’elle quand elle avait quelques années, je me demandais si c’était bien elle que je voyais là sur l’image, en tout cas les traits semblaient plutôt ceux d’une enfant du Nord, mais elle ne voulut pas m’en dire plus
sur le bord de la mer, la lumière d’un phare périodique livrait des reflets argentés et rendait notre promenade sur ce rivage un peu moins aveugle, c’est alors qu’elle se mit à chanter d’une voix sourde quelque chose qui semblait une berceuse d’enfant
nous avons trouvé refuge dans un petit hôtel inexplicablement encore ouvert en cette saison, de forme assez ancienne rénové par quelques passages métalliques, le lendemain, le soleil nous ( ou plutôt me) réconforta de cette expédition incertaine et sans doute plus risqué pour moi que pour elle dont on pouvait craindre, après tout, quelque comportement impulsif inexplicable
de même que la nuit se passa sans problème, chacun dans un lit et sans incident d’aucune sorte, il faut dire que je dormis peu, m’interrogeant sur la sans doute imprudence de ma démarche, l’hôtel était plein de ressources, le propriétaire , défunt je compris, avait laissé une très importante bibliothèque qui parlait presque exclusivement de phénomènes inexpliqués au bord des grèves, en particulier dans cette région et en hiver
elle parlait toujours très peu et voulut aller cette fois explorer la campagne, je devais retourner à Paris le lendemain et acceptait de poursuivre cette fréquentation énigmatique
au matin du deuxième jour, à mon réveil, elle avait disparu, j’interrogeais la tenancière sur une jeune femme, elle se souvenait bien de mon arrivée la veille au soir, mais j’étais seul, elle m’avait trouvé un peu sombre, triste, mais seul, mais elle avait l’habitude de recevoir hors saison des êtres un peu errants à travers la brume du soir