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HOLDERLIN, LENZ...

HOLDERLIN, LENZ...

 

 

Le voici incliné devant la chose. Nous marchons dans la poussière de son chemin. La fugue naturellement porte jusqu’au lieu discret de sa tombe

 

 

Point de tristesse à cela, juste la souvenance du temps de la parole, étrange d’ailleurs à dire ce temps où la parole portait en avant l’énigme du réel, le recouvrant en avant, dans le futur de l’origine, donc notre temps du semblant généralisé dénude tout autant le réel de tout imaginaire, de tout symbolique, ouvrant sur le jeu purement logique, le trait du dessin, l’éclat du poème, la structure du nombre

Il convient de reprendre un peu certains éléments de notre rencontre poétique au séminaire (cf Bonté troisième) afin d’essayer d’introduire une distinction tout à fait nécessaire entre l’espace esthétique et l’espace clinique. Il ne s’agit ni de réduire la poésie à la psychopathologie, ni de rejeter la clinique au nom dans le fond de quelque océanisme suspect. Il y a beaucoup de psychotiques sans œuvre et la question de l’Etre est une rêvasserie souvent jungienne. Ou encore Holderlin n’est pas Schreber c’est à dire qu’il n’exerce qu’une lecture imaginaire de ce qui lui arrive (ce qui n’est pas vrai dès lors qu’à l’autoperception schrebérienne, on oppose le descriptif théâtral, cette mise en acte du concept, cet effort abortif d’Holderlin de produire une sorte de mise en scène de la structure, les essais de théâtre essentiellement autour d’Empédocle, auxquels je rajoute bien volontiers les lettres à la mère du long final ), que son silence psychiatrique demeure épais quoi qu’on puisse penser d’une sorte de méditation aux limites autistes de l’Etre (le silence n’est pas absolu, complexe, mal interprété, presque sans traces). Par ailleurs notre propre rapport  à cette question mobilise nécessairement les divers aspects de l’affaire, que ce soit d’un point de vue clinique , que ce soit d’un point de vue esthétique. Nous demeurons en attente de quelque chose qui pourrait sous notre plume répondre et du style et de l’invention, c’est à dire une sorte de production romanesque . Une provocation  romanesque de fait qui dise donc par la lettre cet Holderlin toujours à Bordeaux.  L’un va sans doute avec l’autre et la lecture des confits de l’expérience devrait être conséquente , en soi, à ce qu’elle explore. La révolution du langage clinique est au prix de l’invention structurelle et de toute façon la question sur le père est notre question sur le père. Puisqu’il est bien sûr question du père dans cette affaire comme élément fondamental et de l’expérience psychotique et de l’expérience poétique . La frilosité du psychanalyste en ce domaine est notable, car lorsqu’il se risque à la littérature ce n’est jamais depuis le style de l’Etourdit qui implique Holderlin, Rimbaud, Celan comme limite minimale .

 

 

cette machine énigmatique sur un site à la langue étrange, est ce l’écho du silence de l’asile?

 

Ein Zeichen sind wir, deutungslos

Schmerzlos sind wir und haben fast

Die sprache in der Fremde verloren

Nous sommes un signe, sans interprétations, nous avons perdu le langage au pays étranger

Blanchot parle de dénuement, d’indigence de sa langue

Holderlin selon Lange est atteint de démence précoce à forme catatonique, là où la langue se fait étrangère

 

le trouble commence avec la dépression d’Iéna, le ton mélancolique

avec 1802 et le retour de Bordeaux, le trouble est manifeste , excitation anxieuse, agitation, internement... mieux final du côté de l’art psychopathologique 

cette lecture clinique trouve à l’inverse des auteurs plus enclins à reconquérir l’oeuvre sur la folie 

en tout cas il y a une évolution 

Nous suivrons assez volontiers Blanchot 

comment le déterminé peut-il soutenir un rapport vrai avec l’indéterminé?

l’oeuvre exige de l’écrivain qu’il perde toute nature , tout caractère et que, cessant de se rapporter aux autres et à lui même par la décision qui le fait moi, il devienne le lieu vide où s’annonce l’affirmation impersonnelle

il y a quelque chose qui pousse au mathème poétique comme ce minimum signifiant qui soutient la lalangue et qui est dans l’essence même du langage comme articulant le parlêtre au sans fondement du réel, borne commune où le psychotique advient je dirais de nature

le caractère heureux de l’expression permet alors de noter en quoi quelque chose de la psychose vient ici se conjoindre à l’extrème de la tension poétique, sans le recouvrir pour autant. 

il doit lui même devenir un signe muet, le silence que la vérité de la parole exige pour attester que ce qui parle cependant ne parle pas, demeure la vérité du silence 

il est donc question d’un nouage de la lettre qui tient ou non la psychose et ce qui peut nous intéresser aussi, les modalités de cette réparation joycienne ou non . C’est une question là encore qui dépasse l’exception de l’auteur pour le singulier du jeu de la lettre dans tout processus psychotique. Quelle est la place de la lettre dans le processus de la cure par exemple?C’est une question d’ailleurs très générale que cet usage ou mésusage de la lettre selon la structure

Daniel-Christophe Meyer est marchand de vin et Consul de Hamburg.Il acheta à la famille du cafetier Moreau la maison que celui-ci venait de faire construire à l’extrémité est des allées de Tourny. Meyer avait surtout choisi un emplacement et une perspective, dans l’axe oblique du Grand-Théâtre de Victor Louis car la demeure était trop modeste pour le train de vie du consul. Aussi, deux ans plus tard, il demanda à la municipalité l’autorisation de l’exhausser de deux étages et de lui donner davantage d’ampleur en devançant la façade d’un péristyle de six colonnes doriques. Friedrich est sur place entre le 28 janvier et le 10 mai 1802. Friedrich écrit alors une lettre à son ami Boehlendorff : « Je peux bien dire qu’Apollon m’a frappé ! » Après l’horrible retour à pied à travers l’Auvergne (la légende de la neige du retour résiste au mois de mai mais qu’importe!). Schelling écrira à Schiller en ces termes : « Le plus triste spectacle qu’il m’ait été donné de voir durant mon séjour ici fut celui d’Hölderlin. (…)…depuis ce voyage fatal son esprit est complètement délabré… ».

Der Nordost wehet,

Der liebste unter den Winden

Souffle le vent du nord est,

le vent qui m’est cher entre tous

...

Was bleibet aber, stiften die Dichter

ce qui demeure, les poètes seuls le fondent

 

 

le contexte biographique ici importe un peu.Notons quelques points

le refus évangélique d’Holderlin en opposition à sa mère, il cherche quelque chose comme une activité pédagogique de substitution

Charlotte von Kalb aime Schiller mais ce dernier se marie

elle lui demande un précepteur pour son fils, Schiller propose Holderlin 

mais c’est Wilhelmine Marianne Kirms qui est l’intermédiaire du poète, dame de compagnie de Charlotte

cette dernier accouche d’un enfant Louise Agnèse conçu lors du séjour d’Holderlin. Il est donc question d’une relation seconde charnelle au moins dans ce qui apparaît comme être père . Est ce de cela dont parle le poète lors qu’il évoque “mes anciennes folies”

la relation à Charlotte est idéalisée, il écrit à Hegel

je vis dans l’ambiance d’un esprit rare, exceptionnel d’envergure, de profondeur, de lucidité et d’habileté...

incomplétude, imperfection 

 

en tout , sous l’oeil de l’Autre Schiller, il y a ce couple de femmes, cette disjonction féminine et cet enfant avec lequel il y a difficulté “ un vice”, l’enfant se masturbe et le maître ne peut rien contre cela, il semble le surveiller, voire le battre, rien n’y fait ... il faut fuir, dans un état d’épuisement physique 

 

 

voilà Holderlin à Iéna , dans le cercle des grands hommes 

mais dénuement, exaltation spirituelle et misère matérielle

je continue à me rendre chez Schiller où je rencontre maintenant presque toujours Goethe

proposition mi ironique

en tout cas Holderlin est là pour retrouver des forces

Kräfte

force, puissance, nerf, énergie,vertu, 

kraft-losigkeit, manque de force, débilité, langueur, asthènie

il m’est impossible de me laisser imposer des lois absurdes et vaines et de vivre en un lieu où mes forces seraient anéanties 

il s’agit donc de trouver un père qui compte pour l’extraire de l’inhibition maternelle, au moins une communauté de frères

le commerce avec de tels hommes met toutes les forces en branle

la proximité des esprits véritablement grands, et aussi la proximité de cœurs véritablement grands, indépendants et intrépides m’abat et m’exalte tour à tour

il y a l’âme d’Iéna, Fichte auprès de qui Holderlin trouve un lecteur spirituel de Kant, ce n’est plus l’universel abstrait kantien, mais une loi plus personnelle qui ordonne le développement des forces , selon la présence de l’Etre, un droit intime où la formation du père du poète trouve un peu de reprise.

il est donc question d’un loi Gesetz

gesetz-fallen, tomber sous le coup d’une loi

ungeschriebene-gesetz, loi non écrite

gesetz-esumgehung, manière de contourner la loi

il y a chez Fichte cet appel idéaliste du sujet absolu 

 

le personnage essentiel est bien sûr Schiller, paternel,  pape des lettres qui le présente à Goethe, le pousse à écrire Hypérion , essaie de calmer son lyrisme qu’il ne comprend pas comme révolution poétique mais comme conflit personnel redondant entre romantisme et classicisme

le poète se vit là encore dans le défaut face à l’objet d’amour

pourquoi dois-je être si pauvre, et m’interesser autant à la richesse d’un esprit, je ne serai jamais heureux 

bien sûr Schiller prend ses distances 

il faut  fuir encore

Schiller me comble sans cesse de son amitié et de sa bienveillance véritablement paternelle

il est comblé überhaüft , accablé

 

à un ami qui vient de perdre la jeune fille d’une fatale consomption

ton deuil devrait m’être sacré, je devrais taire devant toi cette triste confusion concernant toutes choses, que ma douleur devant ton destin m’a peut être vraiment révélée ou bien qu’elle a seulement provoquée -- je ne le sais pas moi même. ... je tâtonne dans le monde comme un aveugle

verwirrung

désordre, désarroi, trouble, embarras, confusion

 

le voilà à Heidelberg

Magenau écrit “... il ne pouvait plus parler, il était mort à tout sentiment inter-humain, un mort vivant

il écrit à Schiller le 23 juillet 1795

j’étais constamment tenté de vous voir, et ne vous voyais que pour ressentir que je ne pouvais rien être pour vous

l’éloignement est catastrophe, la proximité de même

abbruch

 

être près ou loin d’elle, d’elle pour qui j’éprouvais un amour sans nom, et que j’avais soumise à des tourments sans nom, à une honte inexprimable, cela était équivalent!  l’un ou l’autre était devenu pour moi l’enfer

parce que je voulais être tout pour vous, il m’a fallu me dire que je n’étais rien pour vous

le 4 septembre 1795 toujours à Schiller

j’éprouve souvent le trouble du proscrit quand je me souviens des heures où vous vous communiquiez à moi sans vous irriter de ce miroir embué ou mal taillé, où vous ne pouviez souvent plus reconnaître votre manifestation

l’appareil scopique est ici en pleine action, mais c’est un miroir sans  bord et sans doute hyperbolique

je crois que c’est le privilège des hommes rares que de pouvoir donner sans recevoir et même de pouvoir se réchauffer à la glace

je ne sens que trop souvent que je ne suis pas un homme rare, je gèle et me solidifie dans l’hiver qui m’entoure, tant mon ciel est de fer, tant je suis de pierre

appel du vide des espaces glacés loin du pôle radieux de la toute présence de l’Autre, mais aussi antipode qui manque radicalement à l’Autre, se faire @ pour trouer l’Autre de son propre anéantissement

 

je suis comme un vieux pied de fleurs qui est tombé déjà une fois dans la rue avec sa terre et son pot; ses bourgeons sont perdus, sa racine abîmée; on l’a remplacé avec bien du mal dans une nouvelle terre, des soins attentifs l’ont péniblement empêché de se dessécher, mais il est et restera toujours quelque peu fané et rabougri

mais il y a l’amour pour Suzette Gontard, mère de son élève, toujours le même plan , platonique s’entend (encore que les lettres de Suzette sont d’un ton très charnel)

c’est Diotima de l’Hypérion

c’est l’objet perdu et retrouvé, dont on trouve trace dans l’alternance depression-enthousiasme, soutenu d’un ton fondamental Grundton

grund, fond, sol, terrain, vallon, dépot, sédiment, 

grundlage, fondement

 

sentiment de la présence comme plénitude Begeisterung

enthousiasme, passion, exaltation, verve, fougue, griserie

ein sturm der begeisterung, un enthousiasme frénétique

jusqu’à l’ivresse Schwärmerei

enthousiasme, engouement, emballement, entichement

et donc menace permanente de vide absolu

Plus je ruminais sur moi dans ma solitude, plus le désert se faisait en moi. On éprouve véritablement une douleur sans pareille, un sentiment persistant d’anéantissement, lorsque l’existence a si totalement perdu sa signification

l’adresse est à une femme toute aimante, alliebend, dans une totale plénitude Allgenügsamkeit, elle est totalité calme face à l’agitation d’Hypérion, heilig, sainte, sacrée, intangible, inaltérable

inviolable, 

et le sujet se retrouve dans un danger mortel désemparé et sans voix verwirrt und sprachlos

embrouillé, en désarroi, confus

las , détaché, défait, dénoué, délié

mais ce que j’étais, je l’étais à travers elle

je ne compris que trop rapidement que je deviendrais plus pauvre qu’une ombre si elle ne vivait pas en moi, autour de moi, pour moi, si elle n’était pas mienne; que je serais réduit à rien si elle se dérobait à moi

mon esprit délirant a souvent reproché à cette céleste créature de ne m’avoir rappelé à la vie que pour mieux m’accabler ensuite de sa hauteur. Se peut-il que tant d’inhumanité fasse irruption dans l’âme humaine?

la négativité de l’objet électif apparaît ici manifeste, structurel dont un instant d’existence concrète, d’humanité presque suffit à démasquer la nature, manifestation d’une nature tangible de l’objet qui d’ailleurs ne fait que répondre d’un regard à une manifestation sensible du désir du sujet

comme brusquement arrachée à un rêve, effrayée, elle se dégagea avec le plus d’égards possible, et la majesté de son regard m’anéantit

comme un homme pourchassé par des esprits malins, je courus vers la forêt, y rôdai au hasard, puis m’écroulai dans l’herbe sèche

j’étais comme une bête sous la main du boucher

il convient de maintenir le féminin dans l’espace neutre du concept

le divin qui m’apparut Das Göttliche das mir erschien

cet unique Dies Einzige

le bien et le beau suprêmes Das Beste und Schönste

le désir de l’Autre dans sa réciprocité de découpe de l’UN se doit d’être annulé

auto suffisance divine göttlichgenügsam

absence de besoins bedürfnisslos

parfois cependant il peut y avoir un tremblement humain loin du narcissisme de marbre, mais aussitôt surgit l’infidélité

l’arrière fond demeure cette unité du mythe retrouvant sa totalité de la réunion de deux néants, avec cette nuance d’importance d’un déplacement de l’unité du côté des frères d’armes , unis dans la vision d’un monde sans UN; on a là quelque chose du fanatisme en herbe. Le mythe platonicien de l’unité rejoint ici celui de Rousseau en sa bergerie d’origine

cette identité fraternelle n’est guère plus solide puisqu’elle se soutient d’une dénégation qu’elle contient, la pure différence du même

Par hasard, un instant plus tard, je regardai le miroir et crus remarquer chez Notara un sourire ambigu. Frappé, je regardai autour de moi et il me sembla trouver sur d’autres visages la même nuance. Un poignard me transperça le coeur!... Je sautai sur mes pieds et m’enfuis.

L’alter ego poétique , l’acteur narratif du poème se trouve donc menacé et par l’Autre et par l’autre , c’est logique puisque la semblance non persécutive de l’autre tient justement à l’incomplétude de l’Autre

 

 

L’origine peut se soutenir d’un temps doré où justement toute différence , toute division aurait été abolie, ce qui donnerait un fondement historique , chronologique à l’existence et non pas topologique, structurel, langagier

ne faire qu’un avec tout, n’est pas vivre comme les dieux et posséder le ciel sur la terre?

mais dès lors ce temps pré-adamique est un temps mutique, autiste, hors langage, sans la lettre qui porte en elle même la division 

dans les zones torrides qui avoisinent le soleil, les oiseaux eux mêmes ne chantent pas 

la douleur du poète est ici manifeste puisqu’il lui faut renoncer à ce qu’il est, l’explorateur de la lettre, pour advenir à l’UN en l’Etre

pratiquement en cette fin de septembre 1798 Holderlin doit fuir la trop réelle présence de Suzette, au lieu désormais infranchissable de sa présence réelle.

 

Holderlin , seul, réduit au bord du langage, en interroge le fondement. C’est Empédocle qui parle en une série infinie de fragments qui ne peuvent se conclure. 

heures désolées... dans une totale solitude

La figure de Suzette perdue sert de point d’appui à une ex-istence réduite au poème

j’avance dans la vie, et l’image de mon héroïne m’accompagne, dans mes souffrances et dans mes pensées, avec son amour jusque dans la mort 

il s’agit de vivre de dénégation

Verlaügnung

comme si cela même pouvait nous rendre forts de dire adieu, avec décision, à l’espérance

Holderlin rêve d’une revue littéraire, Schiller refuse son soutien mais n’introduit pas ainsi la négativité dialectique d’un refus du père, au contraire le principe même de la réponse de Schiller suffit à en maintenir l’exact absolu, réduisant d’autant plus Holderlin à son statut de bâclé, de mort vivant

à la désespérance poétique répond la désespérance maternelle qui s’arrange pour le spolier de son héritage, (florins qui ne doivent pas être déduits s’il reste en obédience, wenn er in Gehorsam bleibt) au nom d’ailleurs du refus du poète de se réduire à une gestion de cure , lui imposant la figure noire de la veuve comme horizon. Deuil étrange d’ailleurs puisqu’il est redoublé et masquant dans sa forme même la figure paternelle qui serait à son principe, redoublement peut d’un déni qui fait forclusion en l’Autre. Il y aurait à s’interroger sur cette structure particulière de l’Autre où on pourrait dire que le trou délocalisé n’est soumis à aucun semblant patronymique .

ayez donc la foi de faire ce pas en ma direction

O ma mère, il y a entre vous et moi quelque chose qui sépare nos âmes; je ne lui connais pas de nom; serait-ce que l’un de nous estime trop peu l’autre, ou bien quoi? 

puis je vous le confier? les nombreuses fois où mon esprit était comme retourné à l’état sauvage, et où j’errais sans répit parmi les hommes, c’était uniquement parce que je pensais que vous ne retiriez aucune satisfaction de moi

La rencontre avec la chose est destruction hors d’une esthètisation du mot qui la désigne; le rapport à la chose même est douleur non localisable au titre d’un manque sur lequel le sujet pourrait fonder une dialectique imaginaire, de faute par exemple. 

si je parviens un jour à moins ressentir et à moins voir, dans ce qui a du manque, la douleur indéterminée qu’il me cause souvent, que précisément son manque spécifique, momentané, particulier... alors mon âme sera plus calme et mon activité progressera plus régulièrement

il y a bien un fantasme de la lettre qui sauve de l’impuissance, de la destruction

Zerstörbarkeit

l’impasse est de la lettre se fonde de l’impression et que l’impression est désir et qu’il n’est de désir que celui de la bouche d’ombre, la lettre se doit donc d’être abstraite, mais là encore le corps craque à l’hypochondrie en ce retour du désirant sur le corps propre

ma vie solitaire m’oblige à rester presque toujours assis, de sorte que l’hypochondrie s’installe assez facilement si le corps et l’esprit ne prennent pas l’air de temps à autre

à la lettre esthètisée répond l’état de crispation kramphafter Zustand

la tension interne est sensible, à cette époque où la cyclothymie est nette 

l’enjeu d’une écriture malgré tout est patente

si ma poésie est encore loin d’être arrivée à la maîtrise, peut être est ce parce que, dès mon enfance, je n’ai jamais osé m’y consacrer, comme à tel autre travail que j’étais trop obéissant pour ne pas poursuivre très consciencieusement en tenant compte de ma situation et de l’opinion des gens 

un véritable interdit de fait porte sur la lettre et cet interdit a la voix même des Euménides

 

Holderlin cherche donc un chemin possible

du moins je ne voudrais pas m’en tirer comme ces faiblards qui, vous le savez, s’y prennent à la manière des mathématiciens: par division infinie, ils finissent par identifier l’infini au milité. Même si l’on se pardonne cette profanation de la perfection, quelle piètre consolation:zéro=zéro

mais ce que le concept dégage ironiquement se trouve repris dans l’envoûtement même que la non distinction de la lettre sur la chose opère. Holderlin continue à saisir l’ombre que la lettre recouvre. 

 

il met Empédocle en question, non sans ironie puisqu’il pose sa fin comme un besoin de se réchauffer, et l’instant d’après le phrasé se retourne et efface l’ironie

Empédocle se prépare à mourir. Les circonstances fortuites qui ont servi de prétexte à sa décision disparaissent maintenant pour lui, et il considère cette décision comme une nécessité engendrée par le plus intime de son être

La lettre se trouve et ce qui sauve et ce qui pèche à vouloir dire ce qui ne devrait pas l’être. Il y a là une tentative désespérée d’autofondement  malgré l’indigence Noth pour advenir au calme Empfindung

plus on doit s’approcher du symbole, plus l’intériorité est infinie, inexprimable, proche du nefas, plus sevère et froide doit être la différence que l’image doit établir entre l’homme et son élément ressenti afin de maintenir avec force le ressenti dans sa limite, moins l’image peut exprimer le ressenti de manière immédiate, elle doit le dénier aussi bien dans la forme que dans le thème; il faut que le thème soit une comparaison , un exemple audacieusement étranger, et que la forme comporte le caractère de l’opposition et de la séparation

Holderlin échoue à dire un terme tiers Stoff, et ce qui est le drame de la psychose vient se confondre aussi à une certaine dialectique de l’être

Empédocle doit mourir afin de démontrer que le problème du destin ne peut jamais se résoudre de façon individuelle et visible, sinon l’uiniversel se perdrait dans l’individu et la vie d’un monde périrait dans une individualité

et pourtant encore la lettre sauve ce qui ne devrait pas être dit

ce qui demeure, les poètes le fondent

je vous sens passer, dévorantes, dans mon coeur

forces divines, ô voyageuses

sois, ô poésie, mon amical asile

j’en suis encore à pressentir, mais ne trouve point

j’interroge les astres, ils se taisent, j’interroge le jour, la nuit, ils ne répondent pas. De moi même, si je m’interroge, ne résonnent que sentences mystiques, songes sans interprétation

Mon coeur se plaît souvent dans cette pénombre

 

Friedrich Holderlin  comme  Paul Celan ou  Rilke, pris dans l’héritage germanophile, pris à l’Heideggeropathie, l’hommage actif des idéologues du national-socialisme: le premier centenaire de sa naissance, peu après Stalingrad, a donné lieu à des célébrations “appropriatrices” dont l’écho trouble encore la lecture de ses œuvres. Tübingen fut “déjudéisé”. Trois vers entiers du poème La Mort pour la patrie furent gravés dans le marbre du stade olympique de Berlin. Dans les musettes des soldats de la Wehrmacht en train de mettre l’Europe à feu et à sang, on glissa une petite anthologie spéciale des poèmes de Hölderlin, dite Feldauswahl.

Celui qui achève sa course ,longtemps, d’un mauvais tabac à peine soulagé, le voilà porté à l’épreuve du culturel laminé, le montage du poème réduit à son côté illustratif, et là dessus la patte du Grand Philosophe

 

Certes la nature d’origine peut équivoquer avec la Terre, höld, gracieux, charmant, erle, aulne... la Beauté... la prière des femmes, la mort des pères, Heinrich Friedrich Hölderlin,  administrateur de monastère, qui mourut d’une attaque  quand le jeune Friedrich avait deux ans. puis  le maire de Nürtingen, le conseiller Johann Christoph Gock, qui fut père de six enfants dont seuls deux survécurent , avant de mourir à son tour, en 1779. 

Et donc sa mère de deuil qui ne trouve chez ce fils que la folie du poème, voire le froid impersonnel de l’asile. L’éducation le porte au piétisme érudit, protégé un temps des rigueurs de la Verwerfung par la marque lumineuse des dieux qu’il porte au front.

Le voilà à Tübingen, devenir pasteur, précepteur, suivre la voix de Kepler, côte à côte avec  Hegel, Schelling. ... lecture ausii de Kant et Rousseau.  La “promotion 1788” entend l’appel de  La Marseillaise,  de La Carmagnole. Etrange univers où les  “galères de la théologie”oeuvrent à la constitution des savoirs nécessaires à la vie libre. 

Cette vie libre est de facto aliénée aux rencontres, Schiller l’inspirateur poétique , le grand Goethe, les cours de Fichte... et puis la première place de précepteur, à Waltershausen, chez la baronne Charlotte von Kalb, éprise de poésie. L’élève se nomme Fritz von Kalb ...c’est surtout le début d’ Hypérion, “celui qui va au-dessus”, l’invasion idéique du retour aux grecs tout autant que l’amour impossible pour  Suzette Gontard, l’épouse du banquier de Francfort chez qui Hölderlin a trouvé son second emploi de précepteur  qui, de ces fait, ne dure pas. Demeurent les lettres d’amour jusqu’en1800. et le drame sublimé, La Mort d’Empédocle, au moins trois versions d’un texte impossible à achever

L’existence est autant en errance, d’un lieu, l’autre, d’un poste, l’autre, mais pourtant c’est l’époque des Odes, qui deviennent de plus en plus sombres, des neuf Hymnes et des cinq grandes Élégies. C’est le “programme commun” poético-politique avec Schelling et Hegel

décembre 1801 une nouvelle place de précepteur, cette fois en France, à Bordeaux, chez un négociant en vin consul de la ville de Hambourg. Porteur d’une langue neuve, le poète  sera frappé par le feu du ciel.

Le retour se fait selon la langue secrète dont le chaos est à la mesure du silence rapporté sur les œuvres dès qu’elles franchissent les murs de l’asile, ce creusement de la lalangue primaire loin du discours des dieux antiques.... il continue de travailler: d’abord à de grandes traductions de Pindare, de Sophocle (Œdipe, Antigone)... pris dans une sombre histoire politique, Hölderlin est disculpé de toute complicité par la grâce d’un certificat médical qui le déclare irresponsable (“fou à lier”). 

La main maternelle le conduit chez un bon professeur qui lui fait comprendre la suite ( la cage de bois, le masque de cuir, les douches glacées). On l’installe chez un menuisier, abandonné à marcher, tourner dans sa pièce, écrire encore des poèmes perdus pour des visiteurs stupides qui viennent voir la bête

sa mère finit par mourir, il s’invente un nom : Scardanelli. Scapin, Scaramouche, Sganarelle, compilation de Cardano et Toscanelli, Skardanal, village turc, anagramme de scandaliser ... l’oeuvre s’achève dans un bruissement d’oubli, un rire de fantôme. S’phère un nom , nouage discret, inaperçu...

 

L’interrogation porte sur “le plus allemand” des grands poètes, Tübingen  “déjudéisé”, insistons donc: les trois vers entiers du poème La Mort pour la patrie  gravés dans le marbre du stade olympique de Berlin et  les musettes des soldats de la Wehrmacht en train de mettre l’Europe à feu et à sang enrichies d’une petite anthologie spéciale des poèmes de Hölderlin, dite Feldauswahl.  Il s’agissait donc d’interroger ces dérives jungiennes du poétique du côté de la confusion océanique, sans pour autant céder à une pente psychobiographique par trop explicative, car comme le dit Blanchot “l’oeuvre exige de l’écrivain qu’il perde toute nature , tout caractère et que, cessant de se rapporter aux autres et à lui même par la décision qui le fait moi, il devienne le lieu vide où s’annonce l’affirmation impersonnelle”. Il demeure que la dépression d’Iéna demande attention, tout comme les versions d’Empédocle. A chaque fois, un nom de femme Charlotte, Suzette. En arrière fond, la figure de Schiller et celui de la mère à qui s’adresse donc la correspondance finale 

“Très chère mère... L’occasion de m’exprimer m’a été si rarement accordée dans la vie, parce qu’au temps de la jeunesse j’aimais m’occuper de livres et qu’ensuite je me suis éloigné de vous... je vous présente donc mes hommages d’un coeur d’autant plus apaisé et suis votre fils obéissant”

L’entreprise de lecture demeure fragmentaire, en attente du côté de la langue certes

Ein Zeichen sind wir, deutungslos

Schmerzlos sind wir und haben fast

Die sprache in der Fremde verloren

mais aussi d’autres modes de lectures comme pourrait être ce Queer Johann-Christian -Friedrich qui serait mise en scène de l’Empédocle.

 

de tous ces lieux d’où l’on peut contempler la mer,

où nul ne vit, sache te résigner et songe....

 

je m’aperçois que je dois m’arrêter.

 

 

La rencontre au cours d’un opéra plus ou moins moderne du cas Lenz autorise grandement d’y actualiser un peu Holderlin. Nous ne saurons rien dire de la musique, tout au plus pouvons nous nous autoriser de la nullité de la scénographie dans la boîte figé du théâtre de Bordeaux. Pour préciser Jakob Lenz, opéra de Wolfgang Rihm, avec une amise en scène de Michel Deutsch. Il y a un texte de Georg Büchner là dessus.

Il s’agirait de la paideia ce terme grec qui va désigner l’éducation , donc la connaissance, l’art de faire advenir quelque chose du savoir, ceci dans son rapport à la jeunesse de l’esprit. Mais il ne s’agit nullement d’une localisation particulière mais bien plutôt de ce que peut signifier la jeunesse de l’esprit comme cette capacité à supporter la violence symbolique, c’est à dire le surgissement du concept, du nom et ce alors en opposition à l’anonyme qui pose le singulier comme sous le coup du collectif. Le poète demeure celui qui refuse le chiffrage du nom, le chiffre bien sûr et pas le nombre.

Jacob Lenz, gloire courte de 1772 à 1776), tant que dure le lien avec Goethe ( "Les âneries de Lenz, hier soir, nous ont fait pâmer de rire. Je n’arrive pas à m’en remettre"... l’histoire se répète , Celan lisant pour Heidegger) , puis l’oubli. Il y a beaucoup à dire sur la folie des poètes et sur les poètes qui ne deviennent pas fous, et sur le temps des folies, cet extrême souvent familial où le poète serait réduit au silence.  Oubli et re-découverte, alors voici Lenz précurseur des modernes, Büchner, Wedekind,  Brecht,... bien, bien!

Le voici étudiant à Königsberg, il suit  les cours d’Emmanuel Kant. On le retrouve lié à Goethe par une correspondance abondante...   des comédies adaptées de Plaute (Le Petit Père, La Dot, La Courtisane, Les Enlèvements, L’Esclave des Turcs), une adaptation de Peines d’amour perdues de Shakespeare, des Notes sur le théâtre (il rêve d’un théâtre total, mélange des genres, abandon des unités...), l’oeuvre devient plus personnelle, Le Précepteur et Le Nouveau Menoza, puis  Les Soldats 

Le voilà enfin glorieux qui monte vers Weimar, vers Goethe, cortège qui l’accompagne, jeunes gens déguisés en Werther, le voici à la cour...episode psychotique, tableau confusionnel, troubles du comportement... le voici rejeté, errant, recueilli par un pasteur, tentant de se suicider. Il semble aller mieux après un retour chez son père, il va même enseigner dans un pensionnat à Moscou.  Dans la nuit du 3 au 4 juin 1792, il meurt  dans une rue de Moscou. Le texte met en scène la folie, la passion dévorante, inceste, castration, rire au milieu du tragique.

 

Sturm und Drang, tempête et passion

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