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LETTRES à Téo

LETTRES à Téo

 

 

 

 

26 septembre 1998

 

Mon cher Téo

 

         J’aimerai commencer à te raconter une histoire.

        Cela commence par cet enfant qui n’arrive pas à venir dans notre monde, puis il y en a deux qui se décident, deux ou un , on ne sait pas , non il y a bien deux enfants dans le ventre de leur maman, sont-ils pareils ? ou différents? en tout cas un des deux est déjà plus en mouvement que l’autre; ses parents lui donnent tout de suite un prénom; pour l’autre ils cherchent encore; et puis les voilà; le premier demeure celui qui va de l’avant, l’autre le suit; après des gens diront que c’est plutôt le contraire, mais c’est une histoire encore à écrire; ces gens ne voient que l’extérieur des choses.

Amicalement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                           2 octobre 1998

 

Mon cher Téo

 

       Il faudrait trouver un nom pour notre  personnage, celui dont nous allons essayer d’écrire l’histoire. Si tu as une idée, cela serait bien

         En tout cas  s’il est actuellement entouré de gens qui s’agitent souvent dans tous les sens et qui disent pas toujours la même chose, je crois savoir que lorsqu’il  est arrivé, il a fait une sorte de révolution, car figures-toi que sa maman ne se souvient pas d’avoir penser avant , quand elle était petite fille, à une chose aussi extraordinaire

Amicalement

 

 

 

 

 

                                                                                                          10 octobre 1998

 

Mon cher Téo

 

          Je me retrouve envahi de lettres et le facteur a bien du mal car il se demande  quel est le sens de toutes ces choses qui passent comme ça d’un lieu à un autre, d’un temps à un autre. Il doit être question de choses très anciennes qui se sont passées bien avant que tu sois un petit garçon, des choses parfois terribles, mais surtout en souffrance.  mais sans doute que ce personnage que je vois là qui ouvre grand la bouche et grand les yeux a une réponse à nos questions

Amicalement

 

 

 

 

 

16 octobre 1998

 

Mon cher Téo

 

          Les saumons qui remontent les rivières pour  se reproduire rencontrent parfois des barrages que les hommes ont construit pour récupérer l’énergie qui est cachée dans l’eau des rivières. Heureusement pour eux, les hommes ont construits  aussi des sortes de chemin d’eau sur le bord qui permettent aux poissons de ne pas s’arrêter dans leur course en avant. D’un côté il y a cette énergie prisonnière et de l’autre ce chemin à travers la montagne. Tout est une affaire de temps. Heureusement que certains dont on disait  qu’il ne pourrait faire que ceci ou cela ont  pu montré que rien n’est irréversible 

 Amicalement

 

 

 

 

                                                                                                           25 octobre 1998

 

Mon cher Téo

 

         Il faut laisser au temps le temps pour comprendre les secrets. Aller trop vite, ce serait faire selon une face du rêve, la plus visible,  au risque de rupture avec les autres faces de la réalité. Au delà des vallées obscures, il y a bien sûr de vertes prairies . Lorsque l’on tend la main, on peut en sentir la fraîcheur.

Amicalement

 

 

 

 

 

 

                                                                                                    5 novembre 1998

 

Mon cher Téo

 

        Un jour , un paysan qui labourait son champ, découvrit une grosse pierre qui dépassait du sol. Cette pierre était recouverte de caractères étranges qu’il ne savait pas lire. Il demanda à un savant de son village qui lui aussi ne savait pas. Enfin arriva un vieux monsieur qui lui savait lire cette écriture. Le texte parlait d’une très ancienne ville  que tout le monde avait oublié, et  sur cette pierre quelqu’un avait écrit des tas de choses qui permettaient de savoir comment les gens vivaient à cette époque, ce qui les faisait rire, à quoi jouaient les enfants. Bref, le passé oublié était redevenu vivant grâce à cette drôle de lettre en attente.

Amicalement

 

 

 

 

                                                                                                       13 novembre 1998

 

Mon cher Téo

 

           Il était une fois un bûcheron qui descendit  vers la ville pour travailler. Il était très grand et très fort. Il trouva facilement du travail car il était très courageux et très gentil, mais il se rendit très vite compte que la ville était aussi un lieu terrible où, si l’on y trouvait des choses extraordinaires comme des télévision ou des ordinateurs,  il n’y avait pas de brouillard qui monte depuis la prairie au matin, de coucher de soleil sur l’étang, de chants d’oiseaux dans la forêt. L’histoire ne dit pas ce qu’il décida, mais je crois bien qu’il est retourné dans la montagne

Amicalement

 

 

 

 

                                                                                                       27 novembre 1998

 

Mon cher Téo

 

          Les grands bateaux entraient dans le port chargés d’objets étranges venus de pays lointains. Parfois ils ramenaient des animaux inconnus aux cris troublants, des perroquets multicolores. Les enfants couraient sur les quais, les yeux grands ouverts, voulant se remplir de cette rumeur que ramenaient les voiles. Puis les marins déversaient les colis dans des barques plus petites qui filaient le long des canaux jusqu’aux entrepots. Souvent un peintre sur la jetée essayait de saisir le bruit du monde ainsi offert. Les marins le regardaient faire d’un air amusé avant de repartir vers l’horizon. 

Amicalement

 

 

 

 

 

4 décembre 1998  

 

Mon cher Téo

 

       Le temps évoluait , à cette époque, de manière variable. Tantôt rapide, il semblait ne s’accrocher à rien. Tantôt très lourd, il semblait empêcher tout mouvement. L’écriture elle même en subissait l’effet, soit qu’elle court, illisible , réduite à quelques fluctuations de ligne, soit qu’elle s’accroche sur elle même, n’arrivant pas à se déployer en un signe distinct.. Les pendules cependant continuaient leur ronde régulière.  

        C’est alors que surgit le lapin blanc aux yeux roses  qui sortit une montre de son gilet et se mit à crier “dear, dear!J shall be too late!”

Amicalement

 

 

 

 

 

                                                                                                           10 décembre 1998

 

Mon cher Téo

 

         L’arrivée du lapin blanc était un signe, signe du passage dans un monde différent où les règles ordinaires n’avaient pas tout à fait cours, de sorte que quelqu’un qui se trouvait dans ce monde demeurait maladroit s’il lui fallait exprimer quelque chose dans le notre. On y rencontrait des choses étranges mais bien intéressantes.

       Ainsi un jour Monsieur p se promenait au bord d’une rivière. Soudain il vit arriver à sa rencontre un bonhomme qui lui ressemblait trait pour trait. C’était monsieur q  qui arrivait là, souriant. Mais monsieur p ne l’entendait pas de cette oreille . Il était traversé par un mélange d’affection et de colère et ne savait pas que choisir s’il lui fallait sauter au cou de ce monsieur q pour le tuer ou au contraire l’embrasser.  Monsieur q qui avait lui aussi  perçu la ressemblance, comprit qu’il lui fallait agir. C’est là qu’il remarqua leurs images dans le cours de la rivière. Il fit signe à monsieur  p  qui en resta ébahi. Non seulement il y avait ce monsieur q mais dans la rivière on voyait deux autres individus , un monsieur b et un monsieur d qui les regardaient tous les deux. Alors monsieur q jeta une pierre dans l’eau. Aussitôt les visages disparurent pour revenir bientôt; Monsieur p pris une pierre et à son tour les fit partir, puis il regarda monsieur q  qui le regardait toujours en souriant. Il lui sembla brusquement réaliser quelque chose d’inouï, monsieur q lui ressemblait mais il était différent de lui  et chacun d’eux avait une image qui n’existait pas vraiment

Amicalement

 

 

 

 

                                                                                                        22 décembre 1998

 

Mon cher Téo

 

         Lorsqu’Alice entra dans la petite maison, elle comprit d’où venait le bruit qui envahissait toute la petite clairière. Des lutins couraient dans tous les sens, criaient, s’interpelaient. Ils semblaient tous très agités et assez agressifs comme s’ils allaient se battre entre eux et Alice se demandait si elle avait bien fait de manger le bout de gâteau qui lui avait fait prendre leur taille. A cet instant elle aurait bien aimé être d’une taille un peu plus grande pour pouvoir se défendre.  N’y tenant plus elle se mit elle même à crier ce qui n’eut aucun effet. C’est alors qu’elle découvrit un petit livre qu’elle ouvrit; c’était l’histoire de Boucle d’or et des trois ours. Elle se mit à lire doucement  mais à haute voix. Un premier lutin s’arrêta pour l’écouter, puis un second, un troisième... rapidement tous les lutins se mirent à ralentir leur course pour à se rapprocher d’Alice et l’écouter. Et dans un grand silence , on entendit alors la voix d’Alice qui racontait

Amicalement

 

 

 

 

                                                                                                    10 janvier1999

 

Mon cher Téo

 

        le vieux monsieur qui tire la langue était un grand grand savant  qui fit des travaux très importants dans le domaine de la physique. Lorsqu’il était enfant  le petit Albert Einstein  (c’était son nom) avait beaucoup de difficultés à l’école. Jusqu’à l’âge de neuf ans, il avait beaucoup de mal à parler . Un jour, il était malade et pour l’occuper, son père lui offrit une boussole; il fut, dit-on, très impressionné par l’aiguille qui, comme mue par une force invisible, pointait toujours dans la même direction. Sa mère de son côté lui fit découvrir la musique, ce qui certainement  l’aida beaucoup . Et puis peu à peu,  il devint un excellent élève, montrant que pendant toutes ces années où ses parents se demandaient ce qu’il allait devenir, il réfléchissait en fait tout seul à la nature des choses

Amitiés

 

 

 

 

                                                                                                          16 janvier1999

 

Mon cher Téo

 

         Un jour, Alice  regardait dans le miroir de sa chambre, elle se demandait si tous les objets qu’elle voyait dans sa propre chambre se retrouvaient de l’autre côté, mais elle avait beau se pencher autant qu’elle pouvait sur les bords du miroir , elle n’arrivait pas à en  être certaine. Elle avait posé la question à sa maman qui lui avait dit qu’il n’y avait pas d’autre côté du miroir mais que ce qu’elle voyait n’était qu’une image et que donc ce n’était pas réel. Alice n’était pas très satisfaite de la réponse. Et ce jour là à force de regarder elle finit par avoir l’impression que la surface du miroir tremblait. Elle tendit une main qui passa à travers, elle finit par glisser tout son corps de l’autre côté. Et là elle se rendit compte qu’elle n’était pas simplement une petite fille à l’envers. D’ailleurs elle n’aurait pas pu puisqu’elle était entièrement d’un côté . Elle sentait alors qu’elle flottait , non pas qu’elle volât vraiment mais comme si son corps et même sa pensée n’avait plus de poids, comme si elle n’arrivait plus à s’accrocher à quelque chose d’un peu solide. Elle eut finalement très peur et se mit même à appeler. Sa maman était alors dans la cuisine et confectionnait un gâteau. Elle entendit l’appel de sa fille dans sa tête et un instant s’arrêta. Cela fut suffisant pour qu’Alice puisse s’accrocher au bord du miroir et revenir dans sa chambre. 

Amitiés

 

 

 

                                                                                                          22 janvier1999

 

Mon cher Téo

 

        Alice aimait beaucoup recevoir des lettres de l’oncle Charles. Ce dernier était un grand voyageur qui, pour toutes les raisons du monde, partait sans cesse dans un endroit ou un autre. Maman disait que son frère ne tenait jamais en place, que déjà tout petit il se faisait remarquer en ce sens, comme si son corps avait besoin de plus d’espace que celui des autres. L’oncle Charles avait pris l’habitude d’adresser à Alice une lettre par semaine lorsqu’il voyageait, et ce qui était très étonnant c’est que quelque soit le point de la planète où il se trouvait, la lettre arrivait toujours le vendredi matin. Un jour, cependant, le facteur passa. Alice attendait derrière la fenêtre. Il passa donc et ne laissa rien.  Huit jours passèrent et cette fois encore, le facteur et pas de lettre. Alice s’inquiétait un peu , se demandait si l’oncle Charles était malade . La troisième semaine, elle n’y tint plus et sortit  dès que le facteur eut tourné l’angle de la rue. Quand elle eut tourné à son tour, elle découvrit que le facteur avait arrêté son vélo, et qu’il lisait une lettre. Quand il eut fini, il la jeta dans un buisson. Alice, à la suite, alla chercher le papier, c’était la lettre de l’oncle Charles. Il y avait d’ailleurs aussi les deux lettres qui manquaient. Le facteur, par curiosité, ou pour les timbres, gardait les lettres pour lui. Alice ne dit rien, et chaque vendredi elle réussit quand même à avoir des nouvelles de l’oncle Charles

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                                           5 fevrier1999

 

Mon cher Téo

 

         Lors d’une visite, l’oncle Charles avait ramené à Alice un petit prisme en verre et lui avait montré comment il était possible à travers de faire apparaître toutes les couleurs de l’arc en ciel. Il avait rajouté, avec un sourire, qu’il ne fallait pas utiliser cet objet un soir de pleine lune parce qu’alors certaines propriétés magiques risquaient de se manifester. C’était presque une invitation pour Alice qui savait bien que notre monde ordinaire n’est bien qu’une toute petite partie du possible. Aussi la nuit où la lune fut bien ronde, Alice sortit dans le jardin et regarda  à travers son prisme.  Elle se rendit compte que c’était un peu comme pour le miroir, qu’il suffisait de se glisser au bord de l’image pour passer de l’autre côté sauf qu’alors il n’y avait pas qu’une image mais une grande quantité selon toutes les couleurs principales de l’arc en ciel et selon les couleurs secondaires. Ces dernières étaient beaucoup plus pâles. Il y avait même des  images que l’on ne voyait pas et que l’on devinait. Alice se retrouva donc entourée d’une multitude d’Alice  qui évoluaient dans une multitude de jardins. C’était beaucoup plus compliqué que de l’autre côté du miroir de sa chambre et rapidement elle sentit qu’elle avait la tête qui tournait un peu . Heureusement l’oncle Charles avait précisé que si elle se livrait un jour à l’expérience, et bien il lui suffirait de fermer les yeux et de compter jusqu’à trois pour revenir. Alice se retrouva alors dans son jardin.

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                                          20 fevrier1999

 

Mon cher Téo

 

         Lorsqu’Alice dut quitter son école , qui se trouvait à côté de son village, elle était un peu triste car elle perdait des camarades et  elle partait pour une région, une ville  inconnues qui lui faisaient un peu peur. Mais, comme tu le sais, Alice avait un peu de mal à s’orienter dans le temps et l’espace et les gens de son école ne pouvaient plus vraiment l’aider malgré leur bonne volonté. Elle se retrouva donc un matin, avec ses bagages, dans la grosse voiture de l’oncle Charles. Il faut dire qu’à l’époque les voitures étaient  très grandes , avec des phares énormes . Les fenêtres fermaient mal et il fallait bien se couvrir pour ne pas prendre froid.  L’oncle Charles racontait des histoires, selon son habitude, mais aussi pour distraire Alice. Malheureusement il y avait un tel bruit qu’Alice ne comprenait pas grand chose. Enfin, ils arrivèrent dans l’Institution qui était une vaste maison avec un grand escalier et qui surplombait un petit lac où se déplaçaient des cygnes. Tout de suite, Alice se sentit bien dans ce nouvel endroit , et d’ailleurs les éducateurs étaient souriants, détendus. Rapidement Alice se rendit compte que cet air général détendu n’était pas opposé à une grande activité de chacun. Les enfants allaient d’un atelier à l’autre. Bref, on se s’ennuyait jamais et , petit à petit, des tas de choses qui lui avaient semblé jusque là difficiles  voire incompréhensibles  devenaient sinon simples du moins accessibles 

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                          25 fevrier1999

 

Mon cher Téo

 

         Alice avait parfois du mal à comprendre pourquoi elle se trouvait dans l’institution, car elle n’était pas toujours noyée parmi les choses, collée à elles comme si elle avait peur qu’elles disparaissent si elle les lâchait, même un court instant. Lorsqu’elle était une petite fille comme les autres, c’est à dire capable d’imaginer les choses dans sa tête avec les mots sans avoir besoin de les tenir pour qu’ils existent, elle ne comprenait pas pourquoi elle avait alors besoin de ces éducateurs gentils mais quand même un peu trop attentifs à tout ce qu’elle pouvait faire. C’était bien sûr une difficulté , car elle ne pouvait pas être, dans sa pensée, au même moment dans les deux états à la fois, encore que parfois elle semblait se souvenir de tout ce qui lui était arrivé jusque là depuis sa  naissance, mais alors elle avait remarqué que les gens la regardaient d’une drôle de façon , un peu comme si elle venait de la planète mars, alors elle tournait les talons et repartait jouer

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                          12 mars 1999

 

Mon cher Téo

 

        Comme Alice était souvent absente à ce que les éducateurs croyaient nécessaire pour elle  et qu’il n’y avait heureusement pas toujours quelqu’un derrière elle, il lui arrivait de s’éloigner du groupe , sans que personne ne s’en aperçoive. Elle se mettait à explorer l’institution. C’est ainsi qu’elle avait découvert, tout en haut, un magnifique grenier, tout à fait comme dans les histoires, qui contenait tout ce que l’on pouvait imaginer en matière de vieux livres, de vieux meubles, de vieux vêtements et de poussière. Alice évoluait là dedans , sans regard extérieur pouvant juger son comportement, et donc, bizarrement sans maladresse. Il se trouve qu’il y avait un trou dans le plancher de ce grenier et que ce trou donnait sur la salle de réunion des éducateurs. C’est ainsi qu’elle put assister à une grande conversation à son sujet où les uns disaient qu’elle devait avoir un problème neurologique et qu’il fallait une rééducation énergique et les autres, surtout le directeur, d’ailleurs, un vieux monsieur à l’air très doux , toujours vêtu d’un pull immense qui lui arrivait presque au genou, qui disait que le temps et la patience allait faire disparaître  tous ces troubles et qu’Alice allait rejoindre le monde ordinaire des autres enfants. Alice eut envie de rire mais pas trop fort de peur qu’on l’entende

Amitiés

 

 

 

                                                                                                          18 mars 1999

 

Mon cher Téo

 

         Les éducateurs n’arrivaient pas à savoir si Alice savait lire ou non, car lorsqu’ils essayaient de la faire lire, ou elle ne suivait pas du tout la consigne, ou elle l’abandonnait très vite. Pourtant certains l’avaient trouvé seule en train de regarder avec beaucoup d’attention les mots écrit dans un livre. Ils n’avaient pas osé alors lui dire quelque chose, ce qui sans doute aurait eu le mérite de montrer qu’ils avaient vu quelque chose. Il faut dire qu’Alice avait un rapport un peu particulier à la lettre, fait de fascination et de méfiance, car elle avait remarqué que les lettres avaient en quelque sorte certaines particularités vivantes, surtout certaines, comme le i, de sorte qu’il était très difficile de pouvoir lire correctement ce i dans un mot  comme si on ne savait pas que cette lettre là était un peu particulière, voire un peu agressive. D’ailleurs il était très difficile de s’y retrouver car  selon les pages les lettres étaient dessinées de manière très différente et pourtant les adultes faisaient toujours comme si c’était la même chose. Ils ne s’intéressaient qu’à l’aspect le moins intéressant de la lettre. On aurait pu dire qu’Alice était un peu calligraphe  puisqu’elle ne s’intéressait qu’à la forme des lettres et pas du tout au son ou au sens que ces mêmes lettres pouvaient avoir  pour les adultes.  Bien sûr de temps en temps Alice faisait un effort pour rassurer les éducateurs, mais ça ne l’intéressait pas beaucoup

Amitiés

 

 

 

                                                                                                    

 

        27 mars 1999

 

Mon cher Téo

 

        Alice sortit très tôt ce matin là de sa chambre. Le printemps  s’affirmait, chaque jour d’avantage. Une légère brume montait de la vallée à la rencontre d’un soleil encore timide. Les oiseaux se livraient à un tapage assourdissant, et en bas du pré, les cygnes avançaient comme de grands navires majestueux.  Aucun bruit agressif, pas encore de cris, de paroles, de raisons, de contre raisons, d’éducation, de rééducation, d’orthophonie, d’école. Rien que l’air un peu vif qui fait frissonner et les taches blanches des pâquerettes dans l’herbe verte. Au loin on entendit un tracteur qui  grognait. Alice s’installa sur le petit mur de la terrasse. Elle ouvrit son carnet secret et nota, à sa façon, tout ce monde tranquille qui s’offrait à elle.

Amicalement

 

 

 

 

 

 

                                                                                                           3 avril 1999

 

Mon cher Téo

 

          Malgré les hauts murs du parc, l’imposant bâtiment  central, les nombreux éducateurs, enseignants et moniteurs, l’institution où Alice se trouvait était plus un endroit où l’on pouvait se rencontrer qu’un lieu où tout devait se faire selon des règles posées une fois pour toutes. En effet les enfants ne cessaient de circuler d’un endroit à un autre, tantôt au centre, tantôt dans une ferme des environs, tantôt chez un sculpteur dans les collines, tantôt  au bord de la mare pour surveiller les tetards ou les libellules. Chaque enfant avait ainsi un programme qui était à peu prêt fixé pour la semaine mais qui changeait selon le temps, l’humeur, l’envie. La seule règle était qu’il soit possible de savoir où chacun était à un moment donné.  Il n’était pas rare de voir le maître assis sur une meule de foin dans une grange en train d’expliquer une règle de grammaire à deux ou trois enfants qui venaient d’accompagner  un petit  veau auprès de sa mère. Il y avait quand même une autre règle, c’est que lorsqu’une activité était décidé un matin, on n’avait plus le droit d’en changer à tout instant. 

Amitiés

 

 

 

 

                                                                                                                      8 avril 1999

 

Mon cher Téo

 

          Dans l’institution où Alice essayait de s’adapter aux exigences du monde adulte, il y avait deux personnages, plus ou moins directeurs, qui l’intriguaient beaucoup, l’un monsieur Poun’g était un petit homme rond aux petites lunettes d’acier qui semblait passer tout son temps assis dans un grand fauteuil dans le salon, en fumant sa pipe. Alice venait souvent s’asseoir à côté de lui pour qu’il lui raconte, quand il voulait bien ,des histoires imaginaires peuplées de dragons volants et de fées. L’autre monsieur Zip était au contraire très mince, grand, toujours agité et traversant la maison et le parc dans tous les sens, regardant sa montre , ne pouvant parler à personne, toujours en train de rouspéter parce que quelque chose n’était pas fait, que quelque chose était tombé. Ce qu’il ne supportait pas du tout c’est que l’on puisse rester à rêver sur la terrasse au soleil, alors qu’il y avait visiblement tant de choses à faire. Il était d’ailleurs si rapide que la plupart du temps, à peine avait on compris ce qui le mettait en colère qu’il était déjà à l’autre bout de la maison

Amitiés

 

 

 

 

19 avril 1999

 

Mon cher Téo

 

             Alice avait remarqué une chose qui l’ennuyait un peu, c’est que lorsque que l’on parle, aussi vite que l’on essaie de le faire, il y a toujours plus ou moins des trous entre les mots, et que de toute façon même un morceau de musique qui semblerait continu avait toujours un début et une fin, bref qu’il manquait toujours quelque chose dans ce que l’on aurait pu vouloir dire, du moins si on voulait dire les choses comme on les ressentait, du moins tel qu’Alice les ressentait, comme une impression non fractionnée, non séparable, un flux continu et infini de sensations, de couleurs, de sons, avec une telle intensité que toute tentative pour trouver une sorte de forme dans la parole qui dirait avec la même force était impossible. Cette idée l’avait rendu un peu muette, en tout cas assez indifférente à cet ordre prétentieux des choses scolaires qui croit nous rendre le monde plus perceptible tout simplement en le recouvrant d’un tissu de mots, souvent fort laids et en tout cas donnant l’impression de tenter de boucher un tonneau percé de milliers de trous avec des bouts de papier. Alice , dans son idée, se mit ainsi à opposer une certaine résistance à ce que l’on voulait lui apprendre, ce qui était aussi une cause de  difficultés avec les autres

Amitiés

 

 

 

 

 7 mai 1999

 

Mon cher Téo

 

         Il y avait eu un orage terrible dans la matinée. Personne ne pouvait sortir de la maison.  Même un moment l’électricité fut coupée. Bref une certaine tension était sensible chez tout le monde d’autant que les multiples activités prévues se déroulaient en général vers l’extérieur, et non entre quatre murs d’une salle même si elle était décorée de couleurs vives.  L’orage passait en grondant, semblait s’éloigner puis revenait plus fort. Les vitres tremblaient et l’on voyait dehors s’abattre des trombes d’eau. Les moniteurs commençaient à manquer d’idées . Ils se demandaient s’ils allaient trouver une solution  pour éviter les disputes qui commençaient. Et puis quelqu’un cria “il ne pleut plus”. Tout le monde, adultes et enfants, voulut voir.  Le paysage ruisselant avait une allure vraiment extraordinaire, ces rayons de soleil  blancs sur fond de ciel noir, et au milieu du champ, en bas, un magnifique arc en ciel

Amitiés

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                           22  mai 1999

 

Mon cher Téo

 

             Lorsqu’Alice se leva ce matin là, la pluie qui durait depuis des jours et des jours, comme une sorte de déluge , du moins ce qui s’en raconte dans le livre de la Bible à propos de Noé,  la pluie donc avait fait place à un soleil  brumeux qui faisait se lever lentement ces masses d’eau vers le ciel. Alice savait qu’elle était la première levée et sans bruit elle avait ouvert non sans mal la grande porte fenêtre de l’entrée. Le grincement des volets  ne semblait avoir troublé personne.  Elle aperçut tout de suite l’indien au bout de la terrasse, il était debout, les bras croisés, une grande plume glissant derrière la tête. Elle s’approcha  presque à le toucher, mais il ne bougea pas. Il semblait fixer le soleil.  Il ne parlait pas mais dans sa tête, Alice entendait des paroles. 

           Je suis venu  , disait la voix, pour soutenir les rêves qui vivent en toi et que beaucoup de monde ne veut pas écouter parce qu’ils croient savoir ce qui est bon pour toi, Ils n’ont pas tout à fait raison cependant, puisqu’il n’écoutent pas la poésie qui  est pourtant la lumière du monde, écoute...

          Errantes les paroles, les fenêtres, respiration à fleur de mer au creux de l’arche,

épaule immense et légère, l’espace entier

comme un seul corps où commence le vent

c’est un texte d’Antonio Ramos Rosa. 

       L’indien disparut dans un rayon de lumière et Alice se retrouva avec un petit livre sur la couverture duquel un homme , la tête dans ses mains, la regardait profondément

Amitiés

 

 

 

 

 

 

               

                                                                                                          12 juin1999

 

Mon cher Téo

 

          L’indien prit l’habitude de revenir ainsi le matin,  pas tous les matins  cependant, de temps en temps. Et comme par magie, ce jour là , Alice se réveillait de bonne heure, de bonheur aussi d’ailleurs, et venait le rejoindre dans la montée de l’aube. Elle avait pris goût à ce dialogue sans paroles prononcées qui convenait si bien à son silence qui cherche. L’indien se mit à lui raconter des histoires anciennes de sa tribu, du temps où il était un grande guerrier, là bas, au delà de l’océan. Il racontait aussi l’arrivée des blancs qui introduisirent la doute et le mensonge au coeur des hommes. Il se souvenait de la disparition de son frère accusé  sans raison par un officier français d’un larcin imaginaire. Il dit qu’après son coeur à lui fut couvert de honte et de brouillard et qu’il sentit une profonde tristesse qui n’était pas uniquement liée à la disparition de son frère mais à la parole de mensonge qui avait été prononcé contre lui. Il dit aussi que ce fut le temps de la violence entre ses frères, selon l’ordre nouveau qui venait de s’imposer à eux. Il parlait aussi du bruit des torrents, des truites pêchées à la main, des ruses pour capturer les immenses bisons des plaines. Alice étoutait tout cela

Amitiés

               

 

 

 

 

19 juin 1999

 

Mon cher Téo

 

          Alice cependant avait quelques problèmes dans son institution. Bien sûr elle ne parlait à personne des visites de l’indien, ni de ses réveils solitaires, ni de ses rêves. Elle savait avec raison que tout n’est pas bon à dire à tout le monde. En tout cas les éducateurs avaient toujours bien du mal à organiser sa pensée, à la maintenir dans une activité donnée un peu continue. En effet Alice regardait le monde, toujours prête à se précipiter dans l’ouverture qui pouvait se présenter dans l’espace organisé de l’institution. Elle ne pouvait penser comme un arbre avec ses branches bien articulées les unes aux autres. Elle pensait et vivait plutôt comme une racine , un rhizome. C’est ainsi que poussent les bambous . Il est vrai que ces derniers peuvent très bien envahir tout un espace, à leur façon. Disons alors qu’Alice se comportait comme une racine qui se perdrait de proche en proche , loin de sa source, pour suivre la pente d’une couleur, d’un papillon, d’une voix.  Il est vrai aussi que beaucoup d’autres enfants étaient un peu comme elle. Cela faisait souvent une certaine pagaille et il fallait bien l’infinie patience et la solidité des murs pour que tout ne sombre pas dans le Chaos. Sans doute aussi que tout le monde avait conscience que ses détours, ces chemins perdus étaient le prix pour advenir à quelque chose dans le fond de plus riche, de plus joyeux que l’éducation ordinaire, peut être un autre monde.

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 26 juin 1999

 

Mon cher Téo

 

        L’institution  où se trouvait Alice recevait de temps en temps la visite de Monsieur  l’Inspecteur. C’était un petit monsieur à lunettes  de métal, avec un costume à cravate et une serviette en cuir sous le bras, dans laquelle il rangeait divers documents qu’il fallait remplir. Il fallait lui dire ce qu’il en était de chaque enfant, de quoi il souffrait, qu’est ce qu’il savait faire, etc.. Beaucoup de choses qui étaient, soit disant, nécessaires pour  que le dossier de l’Institution soit complet et qu’elle puisse être payée pour son travail.  Alice  posait un certain problème et le petit monsieur s’énervait car il n’arrivait pas bien à la ranger dans un tiroir ou un autre. Aussi il demanda qu’Alice soit amenée  au laboratoire pour que les techniciens l’aident à répondre à son questionnaire. Le laboratoire était encombré de toute une série de machines étranges avec des tas de petites lampes de diverses couleurs qui  s’allumaient puis s’éteignaient, bref cela ressemblait à une sorte de décoration de noël. Alice dut s’asseoir dans un grand fauteuil et répondre à des questions en regardant des objets plus ou moins lumineux qui se déplaçaient. C’était dans le fond plutôt amusant. A la fin le technicien  répondit qu’il ne pouvait pas répondre et que donc Alice devait être inscrite dans la catégorie Y , celle où justement on mettait ceux que l’on ne savait pas où ranger. Le petit monsieur fut très content et il écrivit un Y dans la case correspondante

Amitiés

 

 

 

 

 

 

2 juillet 1999

 

Mon cher Téo

 

           L’institution profitait des jours de printemps encore un peu frais pour partir de bonne heure à la découverte de la nature, mais aussi des nombreux édifices historiques de la région. Il y avait en particulier de nombreuses petites chapelles qui  se cachaient dans de petites vallées ou au contraire en haut de collines verdoyantes. Plus tard, la chaleur allait écraser toutes les couleurs.  Alice gardait un souvenir très vif de la visite à Saint Thomas d’Aquin; c’était le nom de la chapelle. Toute ronde, en pierres légèrement ocre. Sur la façade quelques personnages usés par le vent, et à l’intérieur beaucoup de lumière malgré l’ouverture très étroite des vitraux. La curiosité du lieu était le tombeau du saint. Bien sûr, c’était une légende, parce que le grand monsieur de l’Eglise n’était sans doute jamais venu dans le pays. Par contre personne ne pouvait expliquer pourquoi , en haut d’une colline, ce tombeau était toujours humide, mieux qu’il puisse se remplir régulièrement d’eau , mieux encore pendant les plus fortes chaleurs. Et pourtant, chacun pouvait le voir, le cercueil de pierre était vide. Il y avait sans doute quelque raison physique derrière tout ça mais personne n’avait envie de chercher tout à fait  dès lors que ce mystère plaisait tellement aux visiteurs. On avait placé au dessus un portrait du saint qui, contrairement à sa majesté ordinaire, semblait beaucoup s’amuser du spectacle de ces enfants grimpés pour voir à l’intérieur du tombeau

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                                          13 juillet 1999

 

Mon cher Téo

 

         Depuis que l’indien venait assez régulièrement parler avec Alice, celle ci avait remarqué que le miroir de l’entrée lui renvoyait une image plus claire, moins hésitante. Ce n’était pas  très net lorsqu’elle se déplaçait de manière lente, mais dès qu’elle passait devant le miroir assez  vite, elle remarquait que son image la suivait, comme si cette sorte de double en  retard qu’elle y  voyait  se mélangeait enfin avec elle. Il faut dire que depuis longtemps Alice se sentait comme double, il y avait une Alice rapide, vive, et une Alice comme endormie, comme noyée dans les choses, et donc une qui  vivait dans la réalité, et l’autre plutôt dans le rêve.  Et bien sûr, les adultes ne semblaient remarquer que celle des vitesses lentes,  qui pourtant connaissaient beaucoup plus de choses sur l’épaisseur  du monde, la distinction entre les parfums, la certitude dans la nomination des couleurs, mais peut être tant de choses somme toute assez peu pratiques dans ce monde qui se voulait si efficace et réaliste

Amitiés

 

 

 

 

                                                                                                       23 juillet 1999

 

Mon cher Téo

 

         Ce matin là , Alice était très excitée à l’idée que l’indien  doive lui porter un cadeau. Elle se réveilla encore plus tôt que d’habitude et fut sur la terrasse alors que les premiers rayons de l’aube ne pointaient qu’à l’horizon. elle espérait sans doute surprendre par quel chemin l’indien passait pour arriver au château. Mais lorsqu’elle arriva sur place, elle aperçut qu’il était déjà là , les bras croisés, sur sa poitrine, deux plumes d’aigle dans les cheveux.  Il regardait dans sa direction et la salua comme d’habitude, de loin, sans aucun contacte. Ils se touchaient jamais, à la différence des éducateurs toujours disposés  à quelques caresses. Juste une fois il l’avait soulevée en l’air alors qu’elle pleurait de s’être sentie seule un matin où pourtant il ne devait pas venir. Et il avait surgi de nulle part à cet instant. Mais ce matin là ,l’indien avait avec lui un grand paquet, une tente en peau enroulée . Il l’amena dans la prairie et lui montra comment la monter, comment faire du feu. Ils avaient beaucoup de temps avant le réveil des autres. En regagnant le château, elle s’inquiétait un peu des questions à propos de sa tente,  mais en se retournant elle vit que celle ci s’effaçait à une certaine distance. Elle était un peu magique il est vrai

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                          24 septembre 1999

 

Mon cher Téo

 

           Le clown se présenta au château un lundi de septembre. Pour la première fois depuis de longues semaines, il avait beaucoup plu les jours précédents, une pluie très épaisse, lourde, sonore qui rendait tout déplacement difficile, faisant resurgir la boue, les flaques. Les fossés plein d’eau. Il était assez grand, nez rouge, chapeau haut de forme enfoncé, une fleur à la boutonnière, celle qui envoie de l’eau. Il semblait sortir de la brume qui montait du sol avec les rayons revenus. Il offrit à Alice des lettres sur de grands cartons de couleur, sans un mot, des lettres inconnues, comme des sortes de cercles avec divers prolongements. Alice prit le jeu de cartes. Et chaque fois qu’elle regardait un signe, le clown prononçait un son , un son tout aussi inconnu. Au bout d’un certain temps, Alice se prit au jeu et se mit elle même à prononcer les sons, d’abord avec le clown , puis seule. Elle se prie au jeu de cette correspondance entre un signe inconnu et un son inconnu. Au bout d’un moment  elle essaya même deux sons de suite deux signes, un mot en quelque sorte. Alors le clown se mit à parler dans cette langue inconnue qui était douce et musicale, qui semblait venir de l’intérieur et dire le monde avec infiniment de précision sans pour autant qu’il soit vraiment possible de savoir ce dont on parlait, comme si on pouvait arriver à parler sans être obligé de ne tenir qu’à un sens déterminé, imposé. En même temps qu’il parlait, le clown commençait à danser, lentement. Face au soleil qui montait, c’était très beau. Alice sentait des larmes lui monter au coin des yeux

Amitiés

 

 

 

 

 1 octobre 1999

 

Mon cher Téo

 

        Alice se rendait compte que quelque chose changeait en elle. Elle avait perdu cette sorte de froideur qui lui faisait regarder les choses et les gens comme des formes complètement extérieures qui ne vibraient pas avec elle et même aggravaient son sentiment de solitude. Elle avait su très tôt que, de toute façon, il n’était pas possible de se fier aux manifestations plus ou moins bruyantes des adultes. La chose qui l’étonnait le plus était la façon qu’ils avaient de pleurer toujours trop fort, toujours à contre courant, toujours pour l’effet que cela produisait chez les autres. Alice n’arrivait pas à retrouver en elle quelque chose de vrai lorsqu’elle assistait à ces bruits. Un matin, elle avait cru surprendre une larme au coin de l’oeil de l’indien. C’était le matin à partir duquel il ne vint presque plus la voir, ou alors de manière fugitive ou lointaine. Elle le voyait, au loin, au bout du parc, et puis il disparaissait aussitôt.  Elle comprit cette larme parce qu’elle sentit  en elle comme une tristesse fière, le goût de choses qu’elle ne pouvait que dire passées alors qu’elle était si petite et que plus d’un aurait pu dire qu’elle n’avait aucune notion du temps qui passe. Alice entrait doucement dans le temps, avec un pincement au coeur et un brin d’exaltation

Amitiés 

 

 

 

 

 

 15 octobre 1999

 

Mon cher Téo

 

         L’air, malgré un sursaut digne de l’été indien, avait pris des allures d’automne, presque d’hiver, une chute brutale dans le gris. Alice ressentait avec inquiétude cette humidité qui pousse à s’enfermer. Elle ne voulait se mêler au groupe qui s’enfoncer progressivement dans la logique du feu de bois . Alice gardait un oeil sur l’indien qui suivait l’horizon, indiquant un chemin, puis un autre, n’hésitant pas mais disant  le possible d’une route ou d’une autre, pas une route plutôt qu’une autre, mais une route et une autre. Alice était sensible à cette logique un peu spéciale qui semblait préserver les multiples Alice qui lui traversaient l’esprit, chacune avec un style, un rire, une démarche et presque des rêves différents, mais tous ces rêves , comme disent les aborigènes australiens, font route harmonieuse avec le sens des choses, ils sont la trace des ombres proches ou lointaines qui sont venues avant sur le chemin. Ce savoir étrange Alice le recevait dans le silence de son coeur

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                         22 octobre 1999

 

Mon cher Téo

 

             Ce jour là, l’institution prit le chemin de la ville. C’était une tentative d’exploration pour tous les enfants, une découverte pour beaucoup. Le voyage fut plutôt joyeux même si le trafic devenait de plus en plus dense. Il n’en fut pas de même lorsque tout le monde se retrouva au centre de la cité moderne qui, sur plusieurs étages, était une des réalisations phares de ces dernières années. Lorsqu’ils se virent ainsi au milieu des voitures, entre des façades grises, sales, sans fenêtres, la plupart des enfants se serrèrent contre les éducateurs, ne voulant plus les quitter d’un pas. Alice tout au contraire, avait quitté son air rêveur et isolé et sautillait  sur la dalle de béton, parmi les traces de mousses et les flaques d’eau. On eut dit qu’elle avait toujours vécu ainsi, ne connaissant du monde que sa reconstruction artificielle. Elle semblait percevoir ce monde non pas au niveau des sensations désagréables, froides qu’il proposait mais globalement comme si elle évoluait dans la maquette qui en était l’origine. A moins que le désordre des lieux, la confusion des places, les difficultés de circulation ne lui semblaient alors dans une harmonie sauvage où elle n’était pas plus déficiente que n’importe qui pour se déplacer, peut être moins que la plupart dès lors qu’elle n’avait pas à courir vers tel ou tel lieu de travail d’un air soucieux et pressé

Amitiés

 

 

 

 

                                                                                                         29 octobre 1999

 

Mon cher Téo

 

          Alice avait disparue. Toute l’institution ne savait où donner de la tête. C’est d’ailleurs à ce moment là que l’on s’aperçut qu’elle se levait tôt et qu’elle restait seule sur la terrasse comme si elle parlait à quelqu’un ou écoutait quelque chose.  Tout le monde le savait sans se le dire , et  chacun de se faire le reproche de ne pas avoir pensé qu’il puisse y  avoir là quelque danger. Bref, les recherches se firent en direction du parc jusqu’à la petite rivière qui marquait la fin de la propriété au sud. C’est là que l’on retrouva Alice qui glissait au fil du courant , manœuvrant sans grande difficulté un kayak  pourtant bien grand pour elle. Il y avait là quelque chose d’étonnant, presque de magique, comme si Alice venait de manifester une sorte de don jusque là caché et qu’il aurait suffi de provoquer pour qu’il se manifeste. Bien sûr, c’était tout à fait autre chose, car cela faisait déjà de nombreuses semaines que l’indien qui s’était à nouveau rapproché du château avait appris à Alice les secrets des manœuvres, les secrets de l’eau. Il s’amusait beaucoup de la tête des moniteurs, même il lui venait des petits rires. Il faut dire qu’Alice qui était la seule à le voir ne l’avait jamais vu aussi souriant, ce qui lui fit grand plaisir

Amitiés

 

 

 

 

                                                                                                        5 novembre 1999

 

Mon cher Téo

 

           S’il est un spectacle étonnant, c’est bien celui des papillons d’automne. Il faut une bonne vue pour les voir. Et les biologistes diront volontiers que ce phénomène est impossible, comme celui d’une course de licornes dans un bois de sapins. Pour voir ce genre de choses il faut un don spécial qui est souvent en contradiction avec les obligations  du monde éducatif. Un don de double vue, une pour le travail des chiffres et des lettres (travail qui nécessite certes que l’on veuille bien nous accorder la chance de prouver que justement nous savons des tas de choses pourvu que le temps nous soit donné), une autre vue pour ce qui flotte en parallèle, depuis la cime des arbres jusqu’aux plus petites racines. Mais il faut faire très attention car ce n’est pas parce que l’on devine le vol des fées que nous devenons une fée pour autant. Il ne faudrait pas en conclure que l’on peut s’envoler à son tour, depuis quelque fenêtre ou du haut de quelque pont, car alors le poids de notre corps bien réel nous entraînerait vers le bas. Alice était donc intermédiaire entre ces mondes, ce qui la rendait ou maladroite ou  étrangement adroite mais d’une manière inhabituelle que personne ne comprenait tout à fait

Amitiés

 

 

 

 

 

 27 novembre 1999

 

Mon cher Téo

 

        Alice demanda un jour à l’indien d’où il venait vraiment, s’il pouvait lui raconter un peu son histoire. Ce n’est qu’au bout de quelques jours qu’elle obtint une sorte de réponse. Il avait, il y a longtemps, oublié ses origines pour travailler dans une ville . Comme il ne souffrait pas de vertige comme les autres de sa race, il travaillait à nettoyer les vitres extérieures des gratte ciel. Il travaillait alors loin de lui même, un peu comme un automate, il gagnait bien sa vie et pouvait s’acheter tous ces objets inutiles qui lui semblaient devenus nécessaires pour sa survie, ordinateurs, jeux et autres appareils électroniques. Il cherchait en fait à oublier un amour perdu. C’était une jeune fille de sa tribu à qui il n’avait pas pu dire son attachement autrement qu’en racontant des histoires pour se protéger en fait de ses sentiments. Elle avait fini par l’éloigner et devenu seul, il n’avait eu comme idée que partir pour oublier. Mais en chemin, il avait, par hasard , croisé la route d’Alice et depuis cherchait à retrouver sa voie tandis qu’il aidait Alice à inventer la sienne. 

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                   10 décembre 1999

 

Mon cher Téo

 

       Etait-ce un rêve? Etait-ce le vol fragile d’un oiseau qui passe et qui l’entraîne? Alice se retrouvait dans le bruit très léger des nuages. Il faut être un oiseau pour savoir cela, ou avoir beaucoup pleuré,  car les nuages ne cessent de faire des petits bruits de cristaux qui gémissent de retourner à l’eau qui les forme.  L’indien était à ses côtés, souriant. Il lui expliquait qu’il rentrait, qu’il essayait de rentrer, grâce à elle, dans sa maison. Du moins pour  voir un peu ce qu’elle était devenue. Il y avait beaucoup de monde dans les nuages, beaucoup de gens qui circulaient comme ça presque sans bruit. Ils croisèrent comme cela des gens très curieux. Alice se souvenait ainsi de cette femme  qui volait entourée d’une grande quantité d’objets hétéroclites, en particulier de grands tableaux aux couleurs très joyeuses, mais qui donnaient l’impression de glisser, de pencher, comme si les formes étaient en déséquilibre, luttant contre des forces qui voulaient les précipiter au sol et pourtant réussissant à tenir au dessus des villes, des mers.  ll ne faisait pas du tout froid, pourtant Alice qui s’intéressait beaucoup à ces choses, avait appris qu’aux très hautes altitudes, là où volent les grands avions, il faisait très froid.  Des cris la firent sortir de sa rêverie. Elle se trouva au bord du terrain de sport à regarder les autres enfants qui couraient en tous sens

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                           18 décembre 1999

 

Mon cher Téo

 

            Comme tu le sais, Alice n’était pas toujours capable de répondre selon les besoins du moment. Elle n’avait pas les gestes qui convenaient. Elle faisait des erreurs de place, de ton. De sorte que dès qu’on essayait de l’introduire dans un groupe, ou elle ne suivait pas la consigne, ou elle provoquait un léger déplacement dans la consigne, ce qui la rendait cahotante, voire comique. Elle suivait sa voie et cédait rarement sur une fermeté interne que tout le monde était bien obligé de reconnaître au delà des difficultés qu’elle pouvait manifester. C’était quand même curieux que cette petite fille fut capable comme cela de tenir sur une idée malgré ses difficultés d’expression ou de geste.  Et d’ailleurs qui voulait la suivre sur ses lignes d’erre devait bien constater que le détour menait quand même à un but, et qu’en tout cas l’exploration  de côté valait souvent plus que le but.  Il pouvait certes sembler étrange de devoir aller voir le courant de la rivière , puis  surveiller la toile d’une araignée, au milieu d’une activité autre comme écrire ou fabriquer un gâteau. Il est vrai qu’Alice écoutait d’avantage ce qui chante dans les mots que les mots eux mêmes. Elle faisait confiance, dans le fond, en la langue, ce que les adultes ne font que très rarement

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                         8 janvier 2000

 

Mon cher Téo

 

           Cela fait bien longtemps que je n’ai pas eu de réponse écrite de ta part; peut être qu’il y a du brouillard dans notre communication, peut être qu’il y a du vent; c’est souvent ainsi quand souffle la tempête, celle qui arrache les arbres et coupe les fils de téléphone, électriques ou autre; je me demandais dans le fond si la lettre était la meilleure formule, du moins sous cette forme classique , à l’aide d’un facteur; s’il ne faudrait pas envisager autre chose, pourquoi pas un e-mail, qui permet aussi d’envoyer des images, des dessins, mais je ne sais pas si tu en as un, en tout cas , je peux te donner le mien  . Je me disais qu’on ne peut pas vivre hors de la lettre et que donc la lettre était un pari nécessaire, mais parler d’une lettre ne dit pas la forme de la lettre, et sans doute qu’un pigeon voyageur  serait  d’une bien belle allure et bien plus amusant.  Depuis que je me suis posé ces questions , je m’interroge sur  une formule à inventer, ce qui n’est pas facile, mais il existe des objets que  tu dois bien connaître, ce sont les CDrom,  sur lesquels on inscrit des jeux, mais on pourrait sans doute y inscrire tout autre chose, des histoires de famille par exemple . Bien sûr j’ai parlé de tout cas à Alice et depuis, elle veut que je trouve la solution. D’ici là, si tu le veux bien, nous poursuivrons ces lettres qui racontent... quoi au juste?... on verra bien à la fin

Amitiés

 

 

 

 

 

 14 janvier 2000

 

Mon cher Téo

 

        Ce jour là arriva dans l’institution l’enfant qui tournait, c’est ainsi qu’Alice le nomma dès qu’elle le vit. Il était plutôt grand et maigre. Son prénom était David. Il venait d’une autre institution spécialisée dans les maladies du système nerveux où il avait eu droit à des tas et des tas d’examens, à travers des machines étranges, des prises de sang, des interrogations savantes et des blouses blanches. David avait pris l’habitude de ce sérieux qui l’entourait d’un air pensif et circonspect.  L’habitude qu’il avait de tourner sur lui même intriguait les savants qui en étaient arrivés à se demander si ceci ne serait pas une très grave maladie génétique, encore que ce qu’ils pouvaient examiner de ses chromosomes semblait normal. En tout cas c’était très sérieux et David se demandait presque s’il allait survivre à toutes ces machines qui le palpaient. Finalement ils le libérèrent avec un pronostic sinistre mais sans pouvoir rien proposer de particulier. Alice quand elle le vit se mit à rie , elle eut envie de tourner avec lui, dans un sens puis dans l’autre. Pour la première fois de sa vie, David eut envie de tourner et non plus de tourner pour montrer.  La vitesse augmentait. Les rires aussi. A la fin, ils tombèrent , épuisés.  L’indien au loin et les éducateurs à côté, regardaient, étonnés une fois de plus de la finesse d’Alice

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                            21 janvier 2000

 

Mon cher Téo

 

             L’institution  grouillait maintenant de monde, partout des groupes de travail, de scolarité, des ateliers de poterie, de fleurs, de cerf volants. Chacun était inscrit ici ou là, et les éducateurs s’affairaient sans cesse d’un lieu à un autre. Alice demeurait extérieure à cette agitation. Elle était certes inscrite elle aussi mais si on ne pouvait échapper au planning on pouvait s’en extraire en pensée. C’est ce qu’elle faisait. et même des fois elle arrivait à se cacher, à passer tellement inaperçue qu’on l’oubliait et tandis que la ruche s’agitait, elle pouvait s’installer tranquillement dans le grand salon. L’indien venait la rejoindre et lui apprenait à se concentrer sur sa respiration en émettant des sonorités du bas du ventre. Le directeur s’aperçut de ce manège et comme il était à la fois instruit en culture tibétaine et qu’il voulait bien faire, il prit l’habitude de s’asseoir à côté d’Alice et  reprenait avec elle ces sonorités qu’il pensait être le OM mystique. Et ce qui devait se produire arriva, d’autres s’absentèrent de leur activité pour les rejoindre et bientôt un petit groupe se mit à méditer ou à ne rien faire, ce qui loin de perturber le reste de l’institution ouvrit comme une fenêtre dans cette activité si raisonnable et sans doute par ailleurs fort utile

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                          28 janvier 2000

 

Mon cher Téo

 

           A la différence des autres enfants qui finissaient bien par se faire remarquer dans une activité, que ce soit la cuisine, le ménage, le tir à l’arc ou la calcul, Alice n’avait à vrai dire aucune qualité, au point que son absence en tant que repérable pour une chose ou une autre finissait par constituer en soi une caractéristique. Et ce d’autant plus qu’elle avait réussi à rassembler autour de ce rien un nombre assez important de gens. Il y a longtemps, il y  avait dans les déserts d’Egypte des moines qui pour méditer partaient tous seuls assez loin des lieux habités, mais ils n’arrivaient jamais à être tout à fait tranquilles, puisque la rumeur disait qu’ils étaient là et d’autres gens venaient les voir, étonnés , intrigués, avides de connaître leur secret qui était surtout la capacité qu’ils pouvaient avoir de ne rien faire.  Bref l’absence d’Alice devint sa qualité même et comme des adultes semblaient trouver que son silence était intéressant, les autres enfants qui jusque là l’ignoraient souvent, commençaient à tourner autour. Mais à la différence des moines Alice trouvait ça plutôt amusant et sous son air sérieux elle cachait son sourire d’être ainsi devenue importante sans rien faire

Amitiés

 

 

 

 

 4 fevrier 2000

 

Mon cher Téo

 

             L’institution venait de recevoir de nouvelles machines qui devaient permettre aux enfants de mieux se débrouiller dans leur rapport difficile aux objets de la réalité. Il y avait en particulier un écran tactile qu’il suffisait de toucher pour qu’il réponde à certaines questions, enfin c’était ainsi qu’il était proposé. Les enfants effectivement touchaient l’écran et des images, des sons alors se formaient, qui n’étaient pas tout à fait prévus dans le programme. Rapidement il y eut un peu de panique chez les adultes, en particulier chez l’éducateur qui revenait de formation à ce propos. La machine fonctionnait toute seule, à la grande joie des enfants. Mieux elle continua alors que la prise électrique, faute de mieux, avait été débranchée. Alice voyait à côté du tube l’indien qui riait. Dehors, le brouillard était très épais. On ne voyait pas à deux mètres. Tous les possibles étaient ainsi en route,  chemins rieurs du rêve, glissements dans l’ombre des éléments. Il était bien sûr interdit aux enfants de sortir. Sauf Alice qui se glissa dans les nappes nuageuses, il est vrai main dans la main avec l’indien. Là dans la brume se formaient les images improbables, les chevaux blancs et libres.

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 25 fevrier 2000

 

Mon cher Téo

 

              Le fondateur de l’institution avait laissé en place les meubles de sa famille lorsqu’il avait décidé de transformer la vaste demeure au lieu d’accueil pour des enfants. Il était donc assez surprenant de voir ces jeunes individus souvent agités, aux mouvements impulsifs et maladroits évoluer au milieu des commodes et autres tables qui n’auraient pas dépareillé un intérieur bourgeois du centre ville, mais le fondateur aurait trouvé indécent de déplacer pour des questions finalement  antiquaires des objets qui faisaient partie de l’âme du lieu. Cet esprit était contagieux auprès des intervenants et il n’était pas rare de constater que les éducatrices portaient volontiers des bijoux de famille qui autrement aurait pu dormir dans quelque ridicule coffre fort.  Le tout donnait un certain luxe au lieu, un parfum un peu ancien et donc éternisé, comme s’il fallait compter non seulement avec la dynamique des discours mais aussi avec l’épaisseur des murs, les conversations entendues par les tapisseries, les chants et berceuses retenues par les cadres et les tableaux, car bien sûr à côté de décorations modernes on trouvait un peu partout dans la maison de grandes figures d’ancêtres qui regardaient le monde actuel avec bienveillance et sans doute un peu d’ironie

Amitiés

 

                                                                                                   

 

 

 

 

3 mars 2000

 

Mon cher Téo

 

           Alice séjournait donc dans une institution où la plupart des enfants présentaient un rapport à la réalité particulier, non qu’ils  ne sachent pas très exactement comment les choses évoluaient mais ils avaient chacun à leur façon un mode particulier pour comprendre ces choses, pour les lire, les raconter, de sorte qu’une personne extérieure pouvait, dans un premier temps, avoir l’impression de séjourner dans un univers étrange où se parlaient des langues diverses et inconnues, bien qu’il lui semblait en même temps que les mots employés étaient connus d’elle. Cependant en étant attentif on se rendait compte que ce n’était pas du tout ça, au contraire, que tout circulait dans un ordre très précis, que les enfants se comprenaient parfaitement entre eux, même si les niveaux de réponse étaient de l’ordre du coq à l’âne,  de l’humour  dont on ne savait jamais trop s’il était  volontaire ou non.  Parfois il était évident que certains enfants développaient entre eux des formes de complicité très élaborée, d’une rapidité surprenante, ainsi d’Alice et  le petit Peter qu’elle appréciait tout particulièrement car il était le seul à pouvoir jouer avec elle au jeu d’échecs à trois dimensions, et souvent même de tête, comme si la disposition dans cet espace complexe des pièces étaient comme naturel à ces enfants il est vrai fort à l’aise dans un univers sans miroir

Amitiés

 

 

 

 

 

 

                                                                                                   10 mars 2000

 

Mon cher Téo

 

             Ce matin là,  la brume s’élevait lentement de l’étang , laissant invisible la berge opposée , de sorte qu’au delà de la rive proche et verte d’algues, on pouvait deviner la surface blanche et suspendue du petit monticule qui se trouvait au centre de la surface liquide. Ce jour était celui de l’atelier  budget au cours duquel les finances de la maison étaient exposées et discutées. Il était remarquable de constater combien les enfants demeuraient réalistes quant à ces questions, alors que la présence de parents posaient toujours des problèmes, comme si eux mêmes essayaient de s’extraire de cette fonction de perte pour une sorte de légitimation sociale des dépenses. La plupart en effet estimaient que la “maladie” de leur enfant impliquait une sorte de prise en charge anonyme et  collective, ce qui était bien sûr à la fois réaliste et sans rapport avec  cette non séparation des enfants avec eux mêmes. C’est un petit peu comme s’ils voulaient sans vouloir, perdre sans perdre. On pouvait dire que ces parents tenaient une sorte de discours politique destiné à recouvrir l’économie pulsionnelle des objets.  Il n’était donc pas très étonnant que le petit Peter ait pu ainsi accompagner ces discussions d’une série de “pipi, caca, crotte” avec beaucoup de rire , de sa part  comme de celles des enfants et de quelques éducateurs 

amitiés

 

 

 

 

 25 mars 2000

 

Mon cher Téo,

 

            Cette  après midi là, Alice avait disparu avec quelques enfants. Les éducateurs finirent par les retrouver,  installés dans le petit temple de Diane qui ornait une des allées du parc. Ils étaient tous très silencieux autour d’Alice qui était allongée sur le sol, les yeux fermés. Ils dirent que ce jeu  était “se mourir”. C’était une idée d’Alice  qui s’interrogeait depuis quelques temps sur l’existence réelle des images dans les miroirs, se livrant à de multiples expériences pour tester l’indépendance de cette image par rapport à elle ou aux divers objets, s’il était possible par exemple de surprendre l’image avant qu’elle ne se forme, s’il était possible d’avoir une image intacte d’un objet cassé. Il est vrai aussi que toutes ces expériences n’étaient pas toujours bien comprises et qu’en tout cas  elles ne donnaient pas lieu à beaucoup de réflexions du côté des adultes  qui pourtant faisaient du fameux “stade du miroir” un de leurs pense bête.  Et comme Alice avait fini par comprendre le rapport qui pouvait exister entre un oeil et ce miroir, elle avait mis au point cette scène du “se mourir” dans l’oeil de ses camarades.  Il sembla que ses intentions ne furent pas très bien comprises et  que l’idée de mort fut  interprétée de manière plus prosaïque

Amitiés

 

 

 

 

  29 avril 2000

 

Mon cher Téo,

 

             Ce jour là, Alice et ses camarades partaient en voyage. Comme tous les ans , les journées de printemps étaient l’occasion pour les enfants de rencontrer des familles nouvelles dans lesquelles ils passaient plusieurs jours. Ces gens étaient bien sûr volontaires, mais ce n’était pas toujours facile car s’ils croyaient  recevoir un enfant, ils ne pouvaient se douter qu’au lieu d’un seul, un certain nombre allait se manifester, nombre dont la valeur dépendait de chaque enfant , et ce entre l’unité visible et un nombre variable , soit deux le plus fréquent, mais là c’était le lot de tout le monde, souvent plus, ainsi le petit Alexandre qui , au moment de son départ , se déplaçait avec au moins seize autres personnages, dont chacun avait une identité distincte, un caractère particulier, des parents, etc... Alice, quant à elle, était plutôt en négatif; c’était un peu difficile à comprendre mais Alice, à ce moment là était moins que un, pas rien, non, mais pas tout à fait un, un morceau de un, de sorte qu’elle semblait demander sans cesse aux autres de la compléter. Inutile de dire que lorsqu’elle arriva dans la famille Michou , elle déclencha une certaine inquiétude, que personne ne pouvait attribuer à un trouble du comportement. Il fallut même que son éducatrice vienne parler un peu avec ces gens qui étaient très gentils, plein de bonne volonté, mais qui avaient un peu de mal à dormir depuis que le sourire d’Alice était arrivé dans leur maison

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                    6 mai 2000

 

Mon cher Téo,

 

              Ce jour là, Alice était assise sur une chaise dans une des salles d’études. En face d’elle il y avait un cahier bleu, à petits carreaux vert, et un instituteur en face d’elle qui la regardait de manière perplexe. Pour la dixième fois, il expliquait à Alice la nécessité qu’il y avait d’écrire les chiffres d’une certaine façon afin de pouvoir mener à bien les opérations élémentaires qui étaient la base de leur échange. Mais Alice après un passage où elle semblait répondre à ce qu’on pouvait lui demander faisait preuve d’une résistance étrange, comme si brusquement elle ne pouvait plus accepter comme naturelle la moindre notion de base, comme si les mots des mathématiques se mettaient à flotter dans l’air, indifférents à l’ordre de leur exposition, et glissant dans des ensembles possibles où les nombres reprenaient vie et se livraient à tout un tas de danses, où le 6 roulait en 9 comme le b en p en q ou en b. L’instituteur, ce matin là, au lieu de se mettre en colère, ou de répéter , ou d’abandonner, se laissait entraîner peu à peu dans cet univers . Il se mit à songer au pamphlet de Lewis Carroll qui explique comment utiliser au mieux une donation destinée à améliorer l’enseignement des mathématiques, par exemple en aménageant un lopin de terre, en plein air, pour y installer des racines et pratiquer leur extraction, ou encore prévoir une étroite bande de terre, soigneusement enclose et maintenue très plane, destinée à étudier les propriétés des asymptotes et à vérifier dans la pratique si des lignes parallèles se rejoignent ou non. Il se mit à penser qu’Alice serait tout à fait d’accord avec ce genre d’exercice

Amitiés    

 

 

 

 

 20 mai 2000

 

Mon cher Téo,

 

                 Alice comme tous les enfants de l’institution avait un thérapeute personnel, enfin plutôt une sorte de référence qui venait mettre un peu d’ordre dans les diverses interventions, et qui était chargé en quelque sorte de rassembler tout ce qui arrivait à Alice, tout ce qu’elle pouvait raconter à l’un ou à l’autre, afin de pouvoir construire, c’était le mot employé, un  ensemble unique, puisque chacun savait ou croyait savoir qu’Alice, comme les autres enfants était divisée en un certain ombre de morceaux qui communiquaient de manière difficile les uns avec les autres. Alice se demandait bien un peu à quoi servait cette personne, non qu’elle n’était pas sympathique, mais elle avait toujours un air de vouloir se souvenir de tout qui frisait l’automatisme. Alice lui trouvait un air un peu de robot, ou de machine. Ceci l’amusait et elle s’efforçait de répondre dans le plan de réalité où la rencontre se faisait. Elle racontait ses rêves et même des choses d’avant dont elle se souvenait, elle y prenait d’autant plus de plaisir qu’elle notait alors que l’attention devenait plus vive. Le bruit du traumatisme de la naissance ou un peu après grondait alors dans le regard. Ce n’était pas Alice aurait pu inventer un mot pareil, mais elle avait compris un jour en écoutant une réunion par le trou du plafond de la grande salle que ce mot désignait le fin du fin des causes nécessaires

Amitiés

 

 

 

 

 27 mai 2000

 

Mon cher Téo,

 

               Alice pleurait de toutes les larmes de son corps, comme un ruisseau, un fleuve, une fontaine. Elle semblait exprimer toutes les peines de la terre. Rien ne pouvait la consoler, ni les rires, ni la tendresse. Elle semblait inconsolable. Elle semblait en même temps regarder dans une certaine direction, vers le petit bosquet d’hortensias où commençaient à poindre des fleurs pâles, petites et vertes qui grossissaient chaque jour et commençaient à ponctuer la masse du feuillage qui recouvrait les bois de l’hiver. Chacun cherchait une peine actuelle, une contrariété, un rêve. Les enfants improvisaient des jeux, des cabrioles. Rien n’y faisait. Ou plutôt les larmes coulaient maintenant doucement. Alice n’avait plus de sanglots, comme si elle s’habituait peu à peu à quelque chose . Et là bas, là où personne ne voyait, l’indien s’effaçait peu à peu, se confondant avec la lumière du soleil. Il souriait.

Amitiés

 

 

 

 

                                                                                                 16 juin 2000

 

Mon cher Téo,

 

              Comme tous les enfants de l’institution, Alice avait droit à des séances de psychomotricité. Personne ne savait si cela servait à quelque chose , si cette idée de vouloir amener le corps à une sorte de maîtrise de lui même avait un sens, mais c’était une habitude, comme l’orthophonie, ou l’atelier conte. Bref , Alice ne faisait guère plus de progrès que les autres, et d’ailleurs il était bien difficile de savoir ce que l’on aurait pu entendre par progrès sinon une sorte de régulation plus fine de la pince anatomique. Pourtant Alice se livrait en dehors des séances normées à d’étranges expériences au cours desquelles elle marchait sur des rebords étroits mais non pas comme un équilibriste, mais comme quelque chose qui ne devait pas exister puisqu’elle penchait d’un côté ou de l’autre et ce sans jamais tomber. Mieux, si elle essayait la même chose à la verticale, la chute était quasi certaine. Est ce que je dois tout raconter? en tout cas, si elle effectuait cet exercice, ce jeu devant un miroir, et bien quand elle penchait à droite d’un côté l’image penchait dans l’autre sens. Il valait bien mieux effectivement que la psychomotricienne n’assiste pas à ça

Amitiés

 

 

 

 

                                                                                                   23 juin 2000

 

Mon cher Téo

 

             Lorsque l’institution avait été fondé, le directeur avait planté devant l’entrée, à une distance qui semblait raisonnable un chêne rouge, c’est à dire en fait un chêne qui donnait des feuilles rouges en automne. Les premières années l’arbre poussait très lentement et même  on pouvait se demander certains printemps si cet arbre n’était pas mort pendant l’hiver. On le protégeait des agressions diverses tellement il semblait fragile et puis un certain printemps, tout le monde remarqua que les feuilles semblaient plus larges, que l’ombre s’étendait même un peu plus loin. Bref le chêne s’était installé et se mit alors à pousser à toute vitesse, atteignant la demeure, la couvrant de son ombre, jouant de ses branches les plus avancées sur la façade . Le mince arbuste devenait une sorte de complément nécessaire à l’institution, sous l’ombre duquel on rendait, sinon la justice, comme Saint Louis, du moins la mise en ordre des déplacements dans l’institution, l’arbre devenait ainsi une sorte d’axe autour duquel les choses circulaient, surtout l’été bien sûr lorsque la chaleur rend tout déplacement hasardeux sur les petites routes de pierre de la colline proche

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                 15 septembre 2000

 

Mon cher  Téo

 

              Le vent qui descendait des collines proches apportait son mélange de parfums, thym et olivier. Chaleur . Rien pourtant, comme l’eau qui jaillissait en petites gouttelettes de lumière du bassin de pierres, ne pouvait détacher Alice de sa tristesse. Ce goût de cendres qui parlait d’un effort sans fin pour vaincre les maladresses du corps, les trébuchements, souvent simplement en écho imaginaire de chutes réelles, mais se démultipliant dans l’espace clos de la peur. Alice pleurait doucement , prise dans la fixité de certitudes savantes qui filaient dans le futur comme des rires malsains. Et pourtant, ailleurs quelque chose se dépliait, un bruit revenait d’au delà des mots et des sons, une puissance soutenue par ce vide que creusait la tristesse d’Alice. Alors l’indien revint. Il grognait un peu d’être ainsi dérangé dans sa retraite de cristal, mais il revint. Il caressa doucement la tête de l’enfant qui l’aperçut à travers ses larmes, magnifique dans le soleil, ses plumes étendues et brillantes, au dessus de ce casque de cheveux noirs et tissés de perles. Il rappela avec lui les elfs, les lutins, les êtres invisibles qui portent le rêve au delà du possible. Alice se mit à rire et , en hésitant un peu, elle rejoignit les jeux des autres enfants

Amitiés 

 

 

 

                                                                                                  23 septembre 2000

 

Mon cher Téo

 

                 Les enfants de l’institution n’étaient pas classés en fonction de leurs divers handicaps, ce qui étaient sans doute vrai du point de vue médical ou administratif, il y avait ainsi des maladies des nerfs  ou de l’âme, la plupart  du temps des deux, plus ou moins évolutives... non, ce qui était retenu était d’avantage les paroles qui pouvaient agir sur ces phénomènes dont la plupart demeuraient mystérieux, inconnus. Et il fallait toute l’habileté et l’attention du directeur pour déjouer les manœuvres scientifiques qui , sous prétexte d’en savoir un peu plus, cherchaient surtout à aligner des pages de rapport  dont l’utilité demeurait détachée de ce que la parole pouvait ou non retenir et donc faire circuler. Il y avait donc deux types de dossier pour chaque enfant, un dossier de l’organisme qui contenait les examens physiques, les protocoles de rééducation, les traitements s’ils existaient, et un dossier du corps qui traitait du mouvement , du sens des gestes, de l’ordre des séquences , du bruit des miroirs ; c’était dans celui ci que puisaient les divers psychanalystes, acteurs, danseurs qui accompagnaient le chemin des enfants, non qu’ils négligeassent le premier dossier mais qu’ils le prenaient comme un fragment de la réalité

Amitiés  

 

 

 

 

                                                                                                    28 septembre 2000

 

Mon cher Téo

 

             Les enfants de l’institution posaient, comme tous les enfants du monde, des tas de questions sur ceci et sur cela , et bien sûr beaucoup de questions sur l’origine des choses, d’où venaient les enfants, et comme il y avait beaucoup de gens très intelligents parmi les adultes, il y avait beaucoup de discussions entre eux pour savoir s’il fallait dire les choses comme elles étaient ou s’il fallait raconter les choses autrement, ce qui supposait que l’on savait ce que voulait dire “comme elles étaient”. Et pendant ce temps les questions venaient sans cesse jusqu’à ce les enfants trouvent eux mêmes la solution en accordant un vif intérêt  à certaines lectures brutes qui n’offraient pas une intelligibilité évidente, mais l’expérience rendait sage et l’on prit l’habitude de ces lectures d’origine, ainsi de la Théogonie d’Hésiode “donc, avant tout, fut Abîme; puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, et Amour, le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le coeur et le sage vouloir”, et même certains soirs, un étranger de passage aurait pu être étonné d’entendre réciter ce texte en grec même sans qu’aucun enfant ne bronche d’un cil “ H toi men protiska xaos genet , autap epeita ...”

Amitiés

 

 

 

 

 

7 octobre 2000

 

Mon cher Téo

 

 

             La petite Alice glissait dans ses rêves, elle glissait le long de grandes pentes qui l’entrainaient sans qu’elle puisse trouver à quoi se raccrocher, il y avait à la fois une sensation d’excitation et de peur; d’abord la vitesse était agréable, le contact avec le sol régulier puis brusquement c’était comme si elle tombait, peut être qu’elle volait un instant, non, finalement c’était la chute, sans limite, vers le fond, elle criait et se réveillait; jamais elle ne touchait le fond; elle n’aurait su dire si elle craignait de s’écraser ou autre chose; en tout cas, elle réveillait à son tour les autres, et il fallait à chaque fois un long moment avant qu’elle revienne de là bas, le lieu des chutes; il y avait des formes qui s’ouvraient et se refermaient, comme des bras qui la saisissaient et la faisaient tourner à tout vitesse comme un avion , alors elle criait comme quand son père la faisait sauter en l’air et qu’elle retombait dans un souffle entre ses bras; il y avait aussi ce personnage de bande dessinée qui revenait dans ses rêves, celui qui ne marchait pas droit comme s’il était soumis à une sorte d’attraction parallèle à celle de la terre et à laquelle il était le seul à faire référence; elle le croisait dans sa chute, il souriait, il ne semblait pas tomber lui, mais plutôt flotter comme dans les nuages, du moins comme on peut rêver de flotter dans les nuages blancs lorsqu’on les traverse dans un avion

amitiés

 

 

 

 

 

 

                                                                                                   14 octobre 2000

 

 

Mon cher Téo

 

                 Il me semble ne t’avoir jamais parlé des parents d’Alice, un peu comme si cette petite fille n’avait d’autre référence que cette institution où elle travaillait. Pourtant  ses parents étaient des personnes très intéressantes et très importantes, mais comme tu le sais, ce sont des parents, c’est à dire des gens qui imaginent toujours tout un tas de trucs dans un sens ou dans un autre, qui s’inquiètent, se culpabilisent, projettent des visées  qu’il est souvent impossible ou inutile de réaliser. Et donc Alice avait affaire avec le rêve de sa mère, le rêve de sa mère sur elle et le rêve de sa mère sur elle même, cela faisait beaucoup de choses et il n’était pas toujours facile de s’y retrouver, quand en plus Alice observait sa mère qui la regardait comme si elle cherchait à deviner ce qu’Alice pensait alors qu’en fait c’était surtout à ce qu’elle pensait elle même qu’elle aurait dû s’intéresser, mais les adultes ne sont pas raisonnables comme les enfants ; ils se perdent dans un rien et ne voient plus la couleur des étoiles; ils n’entendent plus le chant des oiseaux. Ils ne sont pas tous comme ça , heureusement. Certains gardent les yeux et les oreilles ouverts. Il y avait comme cela un monsieur Messian qui allait dans la forêt pour noter les chants des oiseaux avant de revenir travailler chez lui, un adulte éveillé

Amicalement

 

 

 

 

 

 

 

 20 octobre 2000

 

Mon cher Téo

 

               Le corps des enfants dansait dans le labyrinthe de feuillages qui conduisait de la terrasse au grand chêne. Il faisait assez froid ce matin là , surtout à cause de la pluie fine qui rendait toute chose humide. Le chauffage était un peu allumé pour essayer de chasser ce nuage d’eau qui envahissait les pièces. Et même si la sonorité de l’air prenait une netteté très agréable, le jeu de piste dans le labyrinthe se compliquait des masses aqueuses qui glissaient des arbustes dès qu’on les touchait. Le labyrinthe vert était déjà là lorsque l’institution s’était installée , il participait d’un jeu aristocratique ancien qui se nourrissait de références mythologiques où se mélangeaient l’histoire du minotaure et le vol d’Icare au dessus des couloirs à des spéculations sur l’errance de l’homme qui avance , tordu, boitant, perdu sur le chemin de sa vie. Il était toujours remarquable de constater en quoi les enfants pourtant si maladroits d’ordinaire, encombrés dans leur rapport singulier à l’espace et au temps, hésitant entre l’empêchement organique et celui de l’image du corps tremblante au miroir, en quoi donc ces enfants pouvaient se retrouver aussi vite dans ce circuit pourtant terriblement complexe, comme si leur défaut devenait qualité dans un lieu aux propriétés peu ordinaires. Dois-je préciser qu’Alice était très forte à ce jeu?

amitiés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                    27 octobre 2000

 

 

Mon cher Téo

 

               La température si douce de ce mois d’octobre perdait les repères des végétaux, des fleurs surgissaient hors de saison parmi les chrysanthèmes nécessaires; il y avait des doutes sur la légitimité dans l’ordre naturel des choses. Ceci n’était pas une simple remarque car il était sans doute plus facile jadis de pouvoir faire entendre la nécessité d’une sorte de mise en forme générale des choses en prenant appui sur le rythme des saisons, le caractère par exemple discontinu de l’apparition des fleurs ou des fruits, bref maintenant que les poissons n’existaient plus que comme des petits cubes jaunes et blancs et les bœufs comme des boulettes, il y avait un  souci à se faire pour aider les enfants à se poser dans ce monde, surtout lorsqu’ils avaient telle ou telle particularité psychique ou physique qui pouvait les limiter dans leur apprentissage. D’un autre côté l’impossibilité d’un certain nombre d’illusions éducatives rendait la rencontre avec le réel plus direct, depuis l’objet lui même, le corps était d’abord un organisme avec des os qui pouvaient se rompre, du sang qui pouvait couler, avant d’être un reflet dans un miroir ou un corps qui se pensait lui même comme corps c’est à dire tissé avec des mots. L’institution avait ainsi appris tout ça avec le rythme perturbé des saisons, sans aucune mélancolie

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                                11 novembre 2000

 

Mon cher Téo

 

        L’institution contenait ainsi ses membres dans ses enveloppes diverses, ce mélange de murs, d’ateliers, de paroles, d’activités, de scolarité, de tendresse. Elle contenait d’ailleurs aussi bien les enfants que les adultes, même si ces derniers avaient tendance à croire qu’il étaient les acteurs de ce contenant. Et certes on pouvait ainsi poursuivre dans les bras de cette mère bonne, suffisamment, avec les indéniables progrès thérapeutiques des uns comme des autres, dans ce navire qui flottait ainsi dans les eaux du réel. Les creux, les trous trouvaient réponse et l’angoisse d’exister prenait figure d’angoisse objectale relative, à quoi une instrumentation avisée de la parole et des gestes offrait un havre de paix. Aucune théorie unitaire ne venait imposer une orientation unique des démarches. Aucune synthèse ne venait totaliser les chemins. Bref il faisait souvent bon vivre en ce lieu. A preuve, la difficulté pour en partir pour chacun, comme si l’ordinaire du monde représentait un danger , dont il aurait sans doute été un peu trop facile de traiter le contenu comme un espace sans protection. La question venait parfois lors de discussions entre intervenants dans la chaleur des soirées. Et si tout ceci n’avait comme but que de voiler la présence des choses? Alors on remettait en chantier les lieux pour rien, les espaces ouverts où rien que les sujets eux mêmes ne pouvaient répondre des défauts d’intégration somatique ou psychique. Labyrinthe du rêve dans la verdure, barque du temps sur le petit étang...il fallait sans cesse éviter une fermeture sur le même

Amitiés

 

 

 

 

 

 

                                                                                                17 novembre 2000

 

Mon cher Téo

 

            C’est un peu plus tard que le petit Manuel découvrit la crypte. Il courait après Alice tout autour de la maison parce que cette dernière lui avait pris une poupée de chiffons à laquelle il tenait beaucoup; ils couraient en riant et brusquement, un trou et les voilà tous deux entraînés dans une cavité sombre parmi des débris d’herbe et de mousse; sans doute qu’une très ancienne construction oubliée venait de céder sous le poids pourtant léger des enfants, ou alors un hasard improbable ou même magique avait fait que personne n’avait mis le pied à cet endroit précis depuis le moyen âge. Qu’importe d’ailleurs... Il y avait assez de lumière pour apercevoir les pierres voûtées, le décor gothique, la tombe surmontée d’un gisant en armure. Les enfants ne furent nullement effrayés de cette découverte, d’autant qu’un étroit passage leur rendit presque aussitôt la liberté. Et il se fit alors un étrange manège où les enfants , à tour de rôle, se rendaient sur place ,sans jamais rien dire aux adultes; certains qui savaient lire (même si officiellement ils ne savaient pas) déchiffraient pour les autres des écritures en attente, le plus étrange était que ce latin des murs était lu comme une langue connue, comme si le sens se formait dans l’intonation même des petites voix; le manège dura longtemps et tout nouveau avait droit à la visite secrète et le faisait ainsi membre d’un savoir qui échappait complètement aux normes officielles de l’institution

Amitiés 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                25 novembre 2000

 

Mon cher Téo

 

           Les enfants lisaient-ils vraiment les inscriptions des murs? ou se laissaient-ils porter par l’imaginaire? Peu importe d’ailleurs dès lors que se construisait ainsi une sorte de légende secrète qui permettait à tous les enfants de participer, à un autre niveau, à la vie collective. Un observateur extérieur aurait sans doute pu remarquer que les histoires racontées lors des ateliers conte par les adultes se retrouvaient plus ou moins transformées dans les récits qui se lisaient sur les murs. Le baron perché qui ne voulut jamais descendre de son arbre ressemblait à ce navire qui quittait les rivages connus et amenait la famille du chevalier vers des terres lointaines où ne régnaient pas le désordre, la ruine, la violence. Et même l’intérêt des enfants pour de vieilles histoires moyen-âgeuses obligeaient les adultes à fournir des éléments romanesques qui étaient ainsi repris, chevaliers de la table ronde, Merlin l’enchanteur, le roi Arthur ... A force, plus personne ne savait trop comment avait commencé le cycle des légendes, et les plus fins analystes se perdaient dans de savants constructions freudiennes tandis que de jeunes regards éclairés par des lampes jouaient à déchiffrer les traces de l’histoire

Amitiés

 

 

 

 

 

2 décembre 2000

 

Mon cher Téo

 

                 Tous ces bruits anciens ne troublaient pas pour autant l’ingénieur de l’institution, dont la tâche relevait souvent d’une sorte d’alchimie électronique puisqu’il devait concevoir des interfaces (c’était le mot technique!) entre les difficultés opératoires des enfants et divers programmes informatiques, de façon à ce que ce ne soit jamais un obstacle purement moteur qui limite les performances de pensée des enfants. Comme on dit ça souvent sans le faire, il s’arrachait les cheveux devant les difficultés en chaîne qui se présentaient à lui, car bien sûr, une fois qu’il avait plus ou moins réussi à permettre à un enfant d’avoir accès à une machine, il lui fallait complètement modifier le logiciel standard en fonction des particularités logiques de chaque enfant qui s’en donnait alors à coeur joie n’étant plus limité par quelque circuit interne à son corps plus ou moins défaillant (là encore c’était l’objet de controverses sans fin entre défaillance purement  organique et défaillance organique pas aussi pure que ça) . On le voyait passer dans les couloirs l’air songeur, le regard lointain, les cheveux en désordre, marmonnant “ bien sûr, c’était évident, cet enfant à raison ! ce truc est idiot! comment peut-on construire des logiciels aussi bêtes! le problème, c’est que je ne sais pas trop comment faire moins bête à mon tour! quel métier! quel métier!” Bien sûr, il était devenu Merlin dans le récit de l’institution ou Tournesol, pour ceux qui préféraient Tintin aux chevaliers de la Table Ronde.

Amitiés

 

                                                                                          

 

 

 

 

 

 

   10 décembre 2000

 

Mon cher Téo

 

               Périodiquement les parents des enfants rendaient visite à l’institution; c’était un moment toujours compliqué car au delà de la légitime intelligence de ce qui pouvait ou non advenir aux enfants, au delà de ces contacts riches et utiles, toujours survenait le bruit des anges attendus, des rêves suspendus, des projections d’autant plus terribles que semblant s’adresser à des images parfois confuses, du moins paradoxales; et à travers tout ça, il fallait tenir compte des au moins deux plans de réalité, celui proprement dit de l’institution et celui des strates historiques, des chevaliers en armures, des légendes, des lutins, ce monde qu’Alice eut dit être celui de l’indien , grande masse qui jouait de son absence pour faire surgir, comme avec la crypte des univers concrets et secrets. Bref il fallait supporter le poids des larmes , le vol des anges, et bien sûr tout le monde était ravi lorsque , comme au dessus des autels baroques, la montée nuageuse de ces anges pouvait maintenir un véritable trou dans l’espace par où descendait le sourire d’un rayon de soleil, et même que ce rayon allait parfois jusqu’à éclairer , dans les dessous, la statue noire du sarcophage principal et là, tout le monde pouvait l’attester, loin d’être terrible, le visage du gisant semblait être pris d’un début de rire tout à fait sympathique et pas très sérieux vu son état

Amitiés

 

 

 

 

 15 décembre 2000

 

Mon cher Téo

 

         Alice raconte:

Alors vinrent les vaisseaux volants

Bleus

Porteurs d’espoir

Voiles gonflées

Et les cris des enfants qui montent à bord

Vers l’horizon sans nuage

La terre ouverte aux enfants disjoints

Loin des fonctionnaires de la parole

Les savants de la relation

Les réducteurs du rêve à la chimie des organes

           C’était un lieu étrange où l’important n’était pas les disciplines scolaires , les performances, les compétitions, les jugements, mais faire sentir, par exemple, les différentes sensations dans les gammes de couleurs. C’est ainsi que se passait le jour à affiner les perceptions du monde par les nuances subtiles entre les mots...

       Et les enfants écoutaient, bouche bée, le récit du nouveau rêve d’Alice

Amitiés 

 

 

 

 

 

 

 

 

 14 janvier 2001

 

Mon cher Téo

 

            Qui avait laissé entrer les savants dans l’institution? Nul ne le sait. En tout cas, on savait le jour où ils étaient partis, le jour où le conseil de maison décida que les recherches scientifiques pouvaient se mener ailleurs mais pas dans ces murs où il était question de paroles et non pas de troubles neuro-comportementaux plus ou moins en rapport avec d’obscures molécules . Certains avaient dû dire qu’il était toujours intéressant de savoir le pourquoi du comment des molécules étranges qui devaient bien quelque part organiser des troubles, et certes cette façon de concevoir le corps comme une machine à réparer pouvait charmer les esprits, les désangoisser ( là en fait les savants ne savaient pas grand chose, mais la modestie de la science faisait ici aussi merveille). Les choses avaient changé lorsque le petit Matthieu qui était fort intéressant parce qu’il lui manquait un enzyme de synthèse d’un des composants de la couche périphérique des cellules négriques de la réticulée, c’est d’ailleurs pour ça qu’il dormait peu et présentait un tableau d’agitation motrice , il est vrai aussi idéique, bref Matthieu qui avait de grosses difficultés avec la langue française et peu dans les assemblages mathématiques, se mit  à s’interroger sur les structures linguistiques elles mêmes, demandant s’il n’y aurait pas moyen de mettre un peu tout ça en équations. Cette réflexion bien qu’allant tout à fait dans le sens d’une objectivation des sujets mit un peu de pagaille dans l’institution qui n’attendait sans doute que ça pour repartir de plus belle dans les pourquoi et les comment d’allure oh combien philosophiques

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                            19 janvier 2001

 

 

Mon cher Téo

 

             Après cet épisode digne du roman noir, chacun éprouva le besoin de prendre un peu l’air et comme il restait un peu d’argent dans les caisses loisir, qu’il ne cessait de pleuvoir et que tous les terrains étaient depuis longtemps impraticables , il fut décidé de partir un peu loin  et ce grâce au grand bateau dont un des intervenants avait hérité d’un oncle marin; c’était un grand voilier plein de cabines. Les préparatifs furent des plus rapides et le navire d’un port proche prit la mer en direction d’une île des Cyclades un peu oubliée, sable fin, douce chaleur, rochers, poissons, cris, rires, et le soir un grand feu au bord de l’eau, car la saison n’était pas encore très avancée, et enveloppés dans les couvertures, les enfants écoutaient les récits fondateurs du monde, la division du monde en principes opposés, le combat des géants contre le ciel, Saturne vaincu par son fils Jupiter, et d’autres encore puisque non seulement il était fait appel aux récits de l’Olympe mais encore à ceux l’antiquité biblique, la création du Monde, Adam et Eve puis la lutte des frères, Caïn et Abel. Au matin, les enfants reprenaient, dans leurs jeux, toutes ces vieilles histoires, les melant sans doute à leurs propres craintes mais gardant toujours le sens fondateur des choses.

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                          26 janvier 2001

 

 

Mon cher Téo

 

                Les effets de la science continuaient à se faire sentir dans l’institution , car elle introduit la certitude sur les choses, du moins le dit-elle et le possible dans l’impossible, je veux dire qu’elle essaie d’être plus forte que la magie qui, elle, dit qu’elle change les choses mais uniquement en respectant un certain ordre des lettres. Bref, il fallait bien laisser un peu de science si on voulait être moderne c’est à dire si le directeur voulait pouvoir continuer à recevoir de l’argent des pouvoirs publiques, parce qu’une institution qui ne serait pas scientifique ne saurait être une institution de soins, un peu comme avant il fallait que les institutions soient inscrites dans un certain type de pratique religieuse. On laissa donc par exemple en place, les cours d’éducation sexuelle, de sorte que tous les enfants savaient  d’où venaient les bébés et comment il était possible humainement d’en fabriquer. Cependant, les enfants demeuraient perplexes devant ces formules biologiques et faute d’y trouver une réponse un peu raisonnable, ils prirent l’habitude d’en parler dans la crypte afin de confronter leurs points de vue. Et sans doute que les Pères de l’Eglise auraient été charmés de constater avec quelle force ces enfants pouvaient interroger la différence entre l’idée d’une naissance par la bouche, par le cul, voire liée au passage sous certains arbres après la pluie, trois jours après la pleine lune, c’est d’ailleurs ces questions qui faisaient référence à un ordre particulier dans le langage qui intéressaient le plus les enfants

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                2 février 2001

 

 

Mon cher Téo

 

            Lorsque le danseur arriva dans l’institution, longuement il resta à regarder; il avait un petit tambour de peau et produisait des rythmes en rapport avec les déplacements qu’il observait; peu à peu, chacun s’était habitué à cette petite musique et se surprenait à essayer presque de régler ses déplacements sur ce qu’il entendait; cette sorte de bande son discrète produisait un effet de transport, comme si ce qui l’instant d’avant était dans la nature des choses, le poids du rapport des corps avec eux mêmes, se chargeait d’un sens inconnu pour un regard anonyme qui pouvait en juger non la clinique mais l’esthétique; plus aucune chute, aucun trébuchement qui ne soit ainsi ponctué de son rythme, de son support sonore. Plusieurs semaines après il se mit lui même à danser, faisant traverser son propre corps de ce qu’il avait ainsi absorbé, marche hésitante, pas saccadés, trébuchants, soudain légers comme sans poids et une chute brutale, comme si alors plus rien ne soutenait et lentement ou d’un éclair la masse au sol qui se redresse et surgit selon un axe improbable, pas seulement vertical . Comme on ne savait à quel moment le rythme, la danse ou même le chant monocorde viendrait dans l’espace se manifester, chacun se sentait comme pris de la nécessité d’être conforme à cette intention énigmatique qui ne demandait rien d’autre que la présence à soi

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                           20 février 2001

 

 

Mon cher Téo

 

            Le danseur était arrivé, si j’ose dire dans les bagages du nouveau médecin; en effet le père fondateur venait de prendre sa retraite , c’est du moins le bruit qui courut lorsqu’on ne le vit plus un matin et qu’une dame comme par par quelque substitution magique eut pris sa place; chacun ressentit ce manque particulier d’une présence indifférenciée, cette conversation qu’il savait poursuivre avec chacun et chacune, comme de vieux amis qui poursuivent inlassablement un échange profond et sans but; pourquoi ce départ presque une fugue; avait-il tout simplement réalisé son rêve de partir dans le désert , dans les déserts du monde; curieusement personne ne posait ouvertement de question et la dame fut acceptée comme naturelle , comme presque toujours déjà là, au point qu’elle prit rapidement comme une suite dans la conversation du vieux médecin, comme si elle savait intimement tout ce qu’il avait pu recueillir au fil du temps; un double féminin en quelque sorte; elle amenait le chant, la danse, le théâtre, elle semblait savoir quelque chose sur le départ de ce père, quelque chose d’une sorte de chagrin, de mélancolie qui l’habitait, que chacun ressentait depuis toujours; on avait pu parler d’une sorte de chagrin d’amour , d’autant que personne ne lui connaissait aucune compagne, et maintenant cette femme, plus jeune peut être, sans âge sans doute

Amitiés

 

 

 

 

 

                                                                                               23 février 2001

 

 

Mon cher Téo

 

          Le nouveau médecin se fit appeler de son prénom, Marnie. Elle imposait calmement sa présence souriante, arrangeant à sa façon les lieux, insistant sur les miroirs, leur fournissant des cadres de diverses couleurs, semblant se jouer de leur pouvoir de reproduction des choses, reproduction presque ironique car impalpable, et pourtant permettant de souligner quelque chose dans le détail de l’apparence, femme elle était au miroir se devinant; des tâches parfois ombraient les images, rajoutant une question sur l’origine, la tâche était-elle le fait du miroir ou l’inverse? les miroirs se mirent ainsi à réfléchir, selon cette perfection de la ressemblance qu’aucune oeuvre humaine ne peut atteindre avec cette légèreté presque ludique. Le miroir rendait , dans cette attention commune, son pouvoir de faire apparaître les choses, non pas selon cette fausse évidence de l’habitude mais selon une quasi magie où viendrait se localiser en une surface tout le pouvoir des choses à se dédoubler en simulacres indistincts. Quelque chose de ce qu’on aurait pu autrefois appeler une âme venait faire reflet ainsi en une image sensible, dans la brillance d’un regard aperçu à travers. Crainte alors d’une fracture qui pourrait traduire celle pourtant non sue de l’original. Bref des formes si peu pensées se creusaient d’étranges doubles, de réflexions suspendues

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                 2 mars 2001

 

mon cher Téo,

 

          Alice conservait, comme beaucoup d’enfants de l’institution, de multiples objets plus ou moins en friche dans de petites boites, des tiroirs, sous des meubles. Ces objets couverts de poussière étaient chassés sans cesse par le personnel d’entretien qui s’efforçait de les faire disparaître, tandis que les enfants s’efforçaient eux d’extraire des tas de poussière assemblés, les menus trésors si injustement traités. Bref une lutte inapparente se poursuivait entre petites mains et balais . Marnie, qui observait beaucoup de choses et surtout les détails, les choses justement laissées de côté par l’organisation générale , remarqua de  son oeil psychanalytique, celui peut être que les orientaux placent au milieu du front, souvenir de la glande pinéale jadis ouverte à l’arrière du crâne, bref Marnie institua les boîtes à trésor, dont la répartition fut laissée à l’initiative des enfants , il suffisait d’y apporter quelque signe faisant signature; la solution sembla satisfaire tout le monde, et les enfants qui purent ainsi conserver ces menus fragments du Tout et le personnel d’entretien qui pouvait entretenir comme il voulait. Peu à peu les trésors furent évalués et même commencèrent à être intégrés dans diverses formes d’expression comme les ateliers graphiques où ils venaient rajouter leur aspect rugueux, cette poussière du réel qui encombre les espaces entre les choses ordonnées du monde

Amitiés 

 

 

 

 

                                                                                           10 mars 2001

 

mon cher Téo,

 

            Autant le médecin fondateur semblait comme éloigné de la souffrance quotidienne, celle qui préside à l’impossible de la présence de l’autre, cette distance que rien ne peut combler, autant Marnie était dans cette folie de ne pas renoncer à combler cette distance infinitésimale dont elle savait   pourtant qu’elle constituait l’articulation de sa nature d’être parlant. Elle parlait et les êtres se mettaient et à exister et à distance. Les enfants qui, de structure, savaient beaucoup de choses sur ces passages , ce point où le silence de l’autisme devient l’ordinaire de l’enfance, l’avaient pris dans cette affection dévorante dont ils étaient capables, ce qui n’allait jamais sans ce fond de dévoration, où l’animal s’apaise au coeur de l’homme . Les savants qui ne manquaient jamais une occasion pour revenir proposer leurs études, souvent invités par l’angoisse des parents, trouvaient que finalement les réticences du vieux docteur, faites d’un scepticisme freudien classique étaient alors plus faciles à affronter que ce bruissement de la chair qui souffre, cette palpitation des paroles dans la désignation des choses qui présidait toujours aux réponses, aux sourires. On crut même comprendre que certains se mirent à produire des études de surface pour justifier de leur présence en ces lieux et  qu’ils se nourrissaient de toutes autres choses 

Amitiés

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                17 mars 2001

 

mon cher Téo,

 

              Sans doute est-ce la dernière lettre que je t’écris, pour l’instant du moins, je ne sais pas d’ailleurs si nous n’avons pas plus ou moins perdu le contact au fil des semaines, quelques problèmes de facteur peut être, je ne sais et ne peux que supposer, puisque je ne reçois guère de réponse de ta part, mais qu’importe. 

         Le monde de l’institution est aussi celui du rêve, des possibles, des univers parallèles, des énergies qui grouillent dans le vide, toutes ces choses dont parlent les savants et dont les techniciens du monde se moquent bien. Alice savait cela, elle savait qu’elle n’existait que dans la puissance du songe, comme tous les personnages de l’histoire sans fin, elle comme Marnie, comme le vieux professeur. Lentement le vent se mit à souffler sur le paysage, comme à la fin d’un film de Fellini, le brouillard se leva, le château devenait un peu instinct, et lentement tous  se mettaient à tourner , rires étouffés, valse lente, dans une grande douceur, hors du temps, une infinie tendresse, presque hors de la rudesse des corps qui souvent veulent imposer telle ou telle histoire, récit, ordre. Alice, sur les genoux de Marnie, n’avait pas peur du tout. On aperçut même encore l’indien qui passait dans les frondaisons des nuages, et qui riait lui aussi. La peur avait disparu. La maman d’Alice , ce même jour, comprit qu’il lui fallait s’occuper d’elle même, maintenant. Elle s’était mise , depuis quelques temps, à discuter avec un docteur sur diverses choses qui la préoccupait, des choses anciennes qu’elle croyait enterrées et qu’elle découvrait au fil des mots, au bout de la langue, en attente d’être dite et entendues

Amitiés

 

26 novembre 2010

 

 

Mon cher Téo

 

Je ne t’ai point oublié, mais il me fallait quelque circonstance spéciale pour reprendre contact avec toi. Sans doute ai-je eu tord mais ainsi sont les règles humaines de ne point inférer au delà de la demande, comme si dans le fond tous les cas étaient identiques de ce point de vue et si le principe même de ces lettres n’était pas déjà effraction. On peut discourir de tout cela sans raison. Il demeure que depuis quelque temps des manifestations de l’autre réalité ne cessaient de venir au jour et d’imposer l’évidence de sa présence. Toujours dans le champ visuel à la limite du regard, toujours cette consistance quasi tactile mais qui ne renvoie à rien de particulier dans la réalité, ce point où le nouage ordinaire glisse.

Alice traversa la vigne vers moi, son pas demeurait fragile même si ta taille était adulte. Elle portait une robe légère et volante malgré le froid qui transformait peu à peu les rangées en bâtons d’hiver. A chaque passage de la morte saison, je sentais le froid un peu plus actuel, non celui climatique mais celui du sang. J’avais arrêté de peindre non seulement pratiquement mais même en esprit, ce qui était plus sérieux. L’Indien venait de s’asseoir en face et d’un air entendu ramenait des souvenirs de couleur, bleu, rose, or, bonbon, noir, et avec sans doute des histoires qui comme dans l’histoire sans fin n’attendaient qu’un peu d’attention pour renaître. bon! il faut ressortir les pinceaux, les chaussures de marche, les poèmes et tout le reste

Amitiés

 

 

12 janvier 2011

 

mon cher Téo

 

Alice entra dans un paysage fait de monolithes silencieux, de déplacements feutrés comme des souffles, sans attente, elle était arrivée non sans peine avec une petite voiture conduite par l’indien, un chemin boueux qui envahissait tout et entrait presque liquide dans l’habitable, peu à peu, sans que l’on s’en rendre compte , c’était survenu après qu’elle eut annoncé qu’elle avait livré tous ses secrets, qu’elle ne dirait plus rien, réduite à une présence de pur regard comme celui d’un aigle ou quelque autre rapace, tout ceci avait une couleur grise qui montait du sol comme les mots un temps présents et maintenant réduits en poussière, invitant à ranger les choses dans des boîtes, les boîtes dans des salles fermées, et puis regarder monter cette  fois la lumière depuis le corps des roches

 

Amitiés

 

19 janvier 2011

 

mon cher     téo

 

Alice se glissa parmi les autres comme anguille revenant dans la mer d’origine, yeux grand ouverts face aux poudres de soleil, et l’indien se retrouvait seul dans le bruit du monde, ne sachant s’il lui fallait militer pour un monde meilleur ou au contraire bricoler avec les objets proches comme enfant des prairies infinies, parmi les singes géants et les rhinocéros à fourrure, une femme brune presque nue assise sur un rocher élevé regarde la scène en souriant, dans le ciel chargé d’électricité, des oiseaux aux plumes multicolores font entendre de longs cris argentés

amitiés

 

2 fevrier 2011

 

mon cher Teo

 

L’indien regardait la laideur envahir le monde, les forêts tomber et les sols se recouvrir de cendres, il allait d’un point l’autre, poussé par le vent des rencontres, toujours de surface, toujours rapides, mais il n’arrivait pas non plus à se poser autour d’une chose, d’une terre, d’un bout de bois, dessiner ou peindre, ou même lire, non déjà plus loin, privé d’Alice , privé de sens, l’indien cherchait peut être une modalité de paix, sans doute la nostalgie des vastes plaines où courent les chevaux, Lydie l’invita à venir voir son immense toile, l’indien face aux nappes de peinture pleurait

amitiés 

 

9 fevrier 2011

 

mon cher Teo

 

Sommes-nous d’un sexe évident? L’indien commençait à observer son image comme s’il était dans un corps étranger, un corps livré aux us et coutumes du monde, au semblant d’une intention convenue, il s’interrogeait pour la première fois sur son désir, ce qui le poussait au delà d’une réponse aimable aux sollicitations extérieures, une peur du futur se noyait dans une vision passéiste de sa trajectoire, tout ceci n’avait pas de sens , tout comme cette féminité qui flottait dans l’air, la brume humidifiait son torse nu, l’horizon du bois vibrait de feux couchants, une poule d’eau plongea d’un bruit sec vers les fonds du lac, le murmure d’un chant giflait le silence

amitiés

 

 

2 mars 2011

 

mon cher Téo

 

Alice voyait les rêves dansants comme un impossible de son corps noué au siège mécanique, cette jeunesse d’image se perdait dans son regard, de rage elle écrasa la frêle construction de bois du breton, roula sur les corps allongés de Sandrine Saiah, puis elle ne voulut plus rien faire, allongée, incontinente , pauvre corps sans vie, les yeux fermés, morte, Alice se ressourçait dans ce silence, elle s’offrait alors la vision du cheval blanc qui filait dans la lande, brouillard et coq de bruyère, entrouvert le regard, l’indien est là, il sourit, la détresse est un jugement externe, Alice est hors la nuit de son corps

amitiés

 

9 mars 2011

 

mon cher Téo

 

Alice montait le petit chemin caillouteux, difficilement, le moteur peinait à chaque trou, elle apercevait le haut de la colline qui lui semblait lointaine, terriblement, et puis plus rien, arrêt brutal, elle est en colère, tempête sur cette foutue machine, et puis des larmes, l’impuissance, le fauteuil s’est coincé au pied d’un arbre, un chêne sans doute, il y a un petit vent et au delà le soleil nu, Alice se calme et regarde vers la pente, elle est en pleine campagne, personne, des oiseaux, une odeur de chocolat s’impose à son esprit, elle se souvient de ces courses d’enfant avec les cousins, les foins et la grand mère qui les attend avec des tartines et des histoires sans fin, c’est dans un sommeil tranquille que les éducateurs la retrouvent, le soir descend sur les fougères qui commencent à brûler

amitiés 

 

16 mars 2011

 

mon cher Téo

 

il fait nuit maintenant d’un bout à l’autre de la planète, il fait nuit comme pluie de cendres, les yeux crevés pour tous, il fait nuit et il n’y a plus aucune larme, aucune excuse, aucun cri, c’est cela qu’Alice perçoit à travers l’écran de télévision, elle sait le vide ouvert pour tous ces gens , pour tous, après la nouvelle du Big One, non pas la faille, encore que, mais bien l’effet de la faille sur le paysage, pris au gris de sel, elle regarde fixement la fleur qui devant ses yeux se desséché, elle ne retient plus ses pouvoirs qu’elle sait épouvantables, elle n’est plus que la force qui va en détruisant toute chose, elle va, et son rêve ne prend pas fin, les yeux ouverts cette fois, elle voit la nuit à travers la blancheur si douce du soleil matin

amitiés

 

 

30 mars 2011

 

mon cher Téo

 

Alice, le matin, sur la terrasse du château, elle arrête le moteur du fauteuil, face à la forêt perdue dans le brouillard, l’indien en sort bientôt, se dirigeant vers elle, il dit sa peine inutile depuis qu’elle est dans l’institution, ne plus savoir que faire, perdu, ne pas savoir où regarder, indifférence aux projets, directions identiques, cela parle dans le creux de son âme, défunt du raconté, de la chose écrite pour Alice, celle ci ne dit rien, elle chantonne la chanson des feuillages de fièvre, ne connaître qu’au prix de la sensation, le sensuel qui laisse la lettre chuchotée se déposer sur certaines feuilles qui vibrent au vent

amitiés

 

 

6 avril 2011

 

mon cher Téo

 

Alice parle à l’indien toujours dans la brume qui se lève, dans la rosée qui glisse sur les toiles des araignées jaunes, or, elle parle dans une parole indistincte à une oreille humaine pétrie de sens, elle murmure un besoin d’articulation qui n’arrive pas à se déposer en une action précise, l’entrainement des années immobiles et des rapports mécaniques aux personnes, et cette jouissance de la parole avant même toute articulation, avant même,  quand elle était plus forte dans son corps, elle partait déjà dans le vague intense des sensations, là où est l’indien, porteur de souffle

amitiés

 

 

13 avril 2011

 

mon cher Téo

 

Alice regarde l’indien, il y a dans son regard un étonnement, devant la grisaille du lieu, le château a bien changé depuis les réformes , cela se sent à l’atmosphère figée, sombre, on imaginerait volontiers les corbeaux ou les dromes de surveillance, il est vrai que l’organisme comme neurologie fait drapeau en ce lieu, le sens est moléculaire, Alice s’enfonce dans le silence du langage de la chose, les soignants demeurent externes, elle sait la patience, le retour de l’indien est signe d’une résistance nouvelle

amitiés

 

27/4/2011

mon cher Téo

 

oui, le monde passe à la vitesse de notre aveuglement, nous voyons les choses comme de futurs fantômes , et ne faisons que courir après des images de buée, Alice glisse sur l’herbe devant le château, elle rit de la rosée qui inonde encore les feuilles à cette heure matinale, elle s’arrête et dans son souffle qui reprend écoute le bruissement des arbres qui se déplient dans la chaleur montante, dans le calme creusé des fosses d’eau, araignées minuscules et têtard aveugles, même les grenouilles rouges aux yeux énormes qui se sont étrangement adaptées au climat la fixent en émettant un léger chuintement, voilà le monde est ouvert dans le présent du printemps qui appelle les jeunes corps

amitiés

 

4/5/2011

Mon cher Téo

 

Alice était retournée tôt matin sur le terrain de fouilles à l’arrière du château, des archéologues étaient venus, annonçant qu’il y avait sans aucun doute là des restes d’un site néolithique, et puis après quelques trous , ils étaient partis, Alice y venait remuer la terre simplement de ses mains, à force elle avait trouvé des fragments de poterie qu’elle entassait dans un lieu secret, en fait dans une vieille cabane de forestier abandonnée, c’est là de l’indien la retrouvait, et ce matin là il avait une grande nouvelle, il avait fait une rencontre, une femme qui se baladait dans le village plus bas avec des affiches de fête à accrocher et qu’il avait aidé un bout de chemin, y compris dans la rencontre du propriétaire de la grande maison du bourg, un auvergnat aimable comme tout qui leur avait offert un verre de cidre maison, Alice écoutait, amusée de voir que son ami avait pu tirer un tel plaisir d’une rencontre, comment dire, ordinaire et c’est cela qui était extraordinaire

amitiés

 

25/5/2011

Mon cher Téo

 

j’ai fait un rêve, non je ne me prends pas pour un leader américain, la société divisée entre inutiles et productifs venait d’être renversée par les conséquences de ses actes, mais aussi par cette pratique nouvelle d’échanges entre les personnes fondée sur l’expérimentation des handicaps de l’autre, à partir de la reconnaissance comme art en soi des pratiques de chacun, le principe était simple, quelqu’un regarde un tableau et entre en relation avec son auteur qui alors lui fait part de son mode de rapport au monde, l’aveugle explique ce qu’il voit, ce qui bien sûr développe chez le premier un niveau de découverte, de connaissance, une temporalité incompatible avec toute rentabilité , c’était après tout tirer les conséquences de la formule “il n’y a pas d’art psychopathologique”

amitiés

 

 

8/6/2011

 

Mon cher Téo

 

l’indien vint s’asseoir à côté d’Alice, il nota sa tristesse, cet air penché qu’elle avait alors, il lui prit la main et sans sourire, un indien ne sourit jamais, il lui dit de regarder devant elle, de plisser les yeux, puis de loucher légèrement, devant les yeux d’Alice la forêt sembla s’ouvrir et les grandes portes de la ville de Perle apparurent, scintillante dans le soleil, avec ces sortes de véhicules qui tournaient au sommet des tours, vers les nuages et les petits êtres au costume vert qui couraient de  tous côté, elle poussa un cri de surprise et relâcha son regard, la ville s’effaça d’un coup, voilà lui dit-il , tu sais maintenant de rendre à Perle, petit à petit tu arriveras à franchir les portes, l’indien s’assit en face d’Alice, il replia les jambes sous lui, et il se mit à faire une drôle de grimace, et se mit à rire, Alice aussi, j’ai dit qu’un indien ne sourit jamais, certes mais quand il rit , impossible de lui résister

Amitiés

 

 

15/6/2011

 

Mon cher Téo

 

oui, nous sommes libres , petite Alice, notre prison est strictement définie par notre croyance, que nous cessions un instant de nous limiter à ces murs et un monde de sons, de couleurs, se déploie devant nous, ainsi parlait l’indien, dans la fournaise qui s’était abattu si tôt cette année là, parmi les fleurs et l’herbe mûre, il semblait heureux comme porté par cette découverte, la possibilité d’aller devant vers l’horizon justement, là où vivent les personnes déraisonnables qui préfèrent la poésie au jeu des mensonges civilisés, et puis il y a toujours cette tendance d’Alice  à vouloir tout mettre en boule et ne pas vouloir séparer ce qui doit l’être au point de rester muette face en particulier à ses sentiments , à ses sensations

Amitiés

 

 

29/6/2011

 

Mon cher Téo

 

Alice se retournait sur elle même, close au silence immobile, close sur sa peau qui vibre, close au regard, aux hommes, elle disait juste une sombre douleur du corps, une ruine qui monte des sables neufs, elle disait sa peine de n’être que ce rien du visage et des yeux, elle vibrait de cette horreur qui saisit les hommes et les étouffe, et ce bruit de guerre et de sang qui accompagne le progrès vers le vide, et là il n’y avait pas grand chose à dire, une main tendue à peine, une main peut être en tout cas qui offre la peinture, les masses fragmentées de tous ces meurtres pour les faire monter au ciel de beauté, pour l’instant Alice est une petite vieille repliée sur elle même, prise dans les sillons de mort, prise dans le non amour et qui crie

Amitiés

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