mélancolie du cinéma
Hitler un film d’Allemagne semble difficile à voir, mais il y a un riche contexte à explorer du côté de l’impossible représentation du monstre
du côté de Syberberg surtout. Qui se souvient de Parsifal? les lumières brûlant de face des agitations mécaniques au service d’un dire radical infini. Le deuil de l’Allemagne selon le hurlement de Wagner.. Brecht, car l’art est mort bafoué par un peintre raté, puis déterré et biffé par la renaissance de l’Allemagne sans joie, jusqu’au point étrangement optimiste "l'ultime silence de la mélancolie enfantine dans une larme étoilée avec la musique d'une fanfare de liberté au-dessus des montagnes". Plus loin l’appel de l’art total cherche à construire malgré tout dans les ruines de la mémoire.
Et, bientôt, les seuls moyens du cinéma n'ont plus suffi. Syberberg a choisi de complexifier et a eu recours à quoi au juste sinon à l’invite d’un possible nié par la médiocrité des temps
des fragments ouvrent l’angoisse d’un monde réduit à la plus parfaite médiocrité ordinaire, là où Hitler continue à murmurer au chevet des survivants nécessairement innocents de leurs rêves les plus monstrueux
le meilleur en nous à savoir le pire , le pire qui est le sérieux du meilleur, ce à quoi répond la polyphonie fulgurante du théâtre qui n’est pas la pantomime effrayante du politique
" J’ai tenté ce scandale esthétique, écrit Syberberg , de combiner la théorie brechtienne du théâtre épique avec l’esthétique musicale de Wagner, de conjoindre dans ce film le système épique en tant que cinéma antiaristotélicien et les canons d’un nouveau mythe. "
Bianca de Moretti où c’est un professeur qui signe l’abîme géométrique.
Question sans doute sur la position de Spinoza
les images de la lettre, de la gravure deviennent paradoxalement vivantes
le Shining de Kubrick où finit l’écrivain stérile, gelé
le Salon de musique de Ray où s’achève la fixité du prince
Ordet de Dreyer et l’imprécation océanique
voilà maintenant Nostalghia de Tarkovski sur les ruines de la musique,
donc tous les matins du monde aussitôt
voilà les trottoirs de saturne de Santiago, à la poursuite fantomatique du bandoléon d’un tango fou
bien sûr le sujet est déjà presque mort, et survit selon la loi du vampire
au moins celui de Murnau, le Nosferatu détruit par le soleil
Yves Hersant propose d’y joindre la pantomime de Blake Edwards, Ten, écran noir, noirs vêtements, psychanalyste noir
alors vient le cinéma comme mélancolie
tous ces morts à l’écran en un deuil impossible tombent de la salle de projection et les fantômes vinrent à sa rencontre pour conter l’impossible présence de la vie, dans le crépuscule onirique de cette présence voluptueuse, pulsion nécrophile manifeste à quoi toute mémoire se lie, de porter le scandale de la chose en souvenir écran comme une réalité faussement documentée
donc la métaphore du film de Billy Wilder, Sunset Boulevard, l’histoire d’une morte vivante racontée par un cadavre.
L’image fixe ou fugitive porte témoignage de l’indivisible qu’elle contient sans le retenir, les fresques de Fellini Roma,
cette attente pour ce qui n’existe que d’avoir été, tableau témoin pour peu que l’on sache en lire quelque murmure, en une valse thanatique où l’aristocrate apparaît dans toute sa légitimité de rendre la loi articulable, tel Salinas au Guépard de Visconti, les vies, toutes les vies emboîtées
Valerio Zurlini propose un professeur
pris au tableau de la madonna del parto, perdition du rapport premier aux choses, même regard pour le Gortchakov de la Nostalghia de Tarkovski
Victor Erice dans le songe de la lumière est face au jugement dernier, renoncer à la peinture sinon soi même en mort dans les cendres du temps de l’enfance
le regard redoublé par l’acteur se perd dans le suspendu de la toile jadis peinte, jadis ou maintenant, Munch de Watkins face à lui même
fantôme de sa propre présence où se perd le regard du quiconque qui souligne en silence ce qui déjà n’est plus , le roi Cophetua rencontre la mendiante , rendez vous à Bray de Delvaux
l’image est envahie de tout son hors champ où se tient le réel, tel le désert plan du reporter d’Antonioni
l’homme ne se voit au miroir comme une femme, par contre ne peut elle que devenir aveugle devant le tableau comme pour les amants du Pont neuf
l’entre deux presque silencieux du couple de Charulata de Ray mesure plus qu’un discours ce qu’un regard implique d’une déchirure mélancolique du temps, l’incomplétude révélée au lieu d’une intention sans espoir
ce blanc qui achève la prise, sans espoir de lecture
paysage dans le brouillard, Angelopoulos
d’un avenir sans fond
nouveau monde de Terrence Malick
au frontière des morts gourmands, là où gît le poème refermé
le sujet est donc dans le jeu extatique d’un sentiment d’exclusion du monde, cette fatigue de l’âme, cette pente du génie selon Aristote, Mabuse donc à l’orée du cinéma
le maître criminel parcourt le monde porté par sa sombre mélancolie, annonçant d’autres délectations profondes
le désert rouge, Antonioni
van Gogh, Pialat
eyes wide shut, Kubrick
l’année dernière à Marienbad, Resnais
Très rapidement c’est l’ensemble du système cinématographique qui bascule, les frontières hésitent, c’est la nature même du médium qui se trouve alors convoqué au titre de la mélancolie, même si certains semblent plus particulièrement invités
Tarkovski, Stalker
et donc une certaine vision SF qui est alors le cinéma du réel, cette indétermination du présent où glisse je t’aime je t’aime de Resnais,
le voyage dans le temps est voyage dans la structure, et passe alors le texte de Kierkegaard, les films gardent souvenir de tous les films et Resnais se souvient de 2001 de Kubrick,
et l’origine n’existe pas, pas plus que la mémoire de ce qui pourrait évoquer justement cette question d’origine, sauf la mort qui règle effectivement l’impossible du désir mais alors c’est l’entre deux morts qui surgit toujours, dans l’épaisseur des strates, le Dr Folamour
est impuissant et la bombe n’achève rien, sinon projeter quelques ombres supplémentaires aux sorties des camps. Rien aussi l’évocation d’une sorte de zone centrale mal circonscrite, obéissant aux illusions de localisation chaotique, Solaris ou Stalker. Une machine semble saisir l’ombre de la chose, depuis la photographie, animée ou non, le seul visible est alors le poids du hors champ. Donc la SF est partout, Barry Lyndon bien évidemment et ses visages au bord des bougies du rêve.
Sylvie Rollet appelle à la barre un trio Angelopoulos, Sokourov et Bela Tarr, la catastrophe a eu lieu, le même reproduit les mêmes figures ricanantes, il n’y a plus rien à voir, juste une voix off constatative, l’homme ne se retourne même plus, peut être n’a t il plus de visage comme chez Friedrich,
défacé devant la montagne des morts, et malgré tout l’idée d’une parole possible au flanc du poème non lu
paysage dans le brouillard, le pas de la cigogne, le regard d’Ulysse
l’arche russe, élégie de la traversée, les voies spirituelles, confession, la voix solitaire de l’homme, le jour de l’éclipse
damnation,
satantago, les harmonies Werckmeister
les grandes figures comme Ford n’échappe pas à cette règle qui semble après tout définir ce qui fait ou non cinéma, la scène s’épuise à contenir la semblance devant la clôture, l’épuisement, le deuil impossible, l’évocation tremblante d’une histoire déformée, oublieuse, désordonnée
l’homme qui tua Liberty Valance,
les cheyennes,
la prisonnière du désert
, les deux cavaliers
Terrence Malick va essayer bien sûr de voir comment tout ceci a commencé, c’est à dire comment ça n’a jamais cessé de ne pas commencer
les moissons du ciel, la ligne rouge,
le nouveau monde
Valerio Zurlini s’efface dans la mémoire du cinéma
les filles de San Frediano, journal intime, été violent, la fille à la valise, le professeur, le désert des tartares
et une couleur neutre ou blanche vient surgir alors
antonioni, chronique d’un amour,
le cri
il n’y a plus qu’à ajouter
Angelopoulos, voyage à Cythère, l’éternité et un jour,
l’apiculteur
Hou Hsiao Hsien, poussière dans le vent
, millennium mambo
, three time,
café lumière
Wang Kar Wai, in the mood for love