artaud
Nous repartons d’Artaud , nous rajoutons Artaud à la liste des collègues qui accompagnent cette affaire du séminaire, Schreber, Holderlin, Celan, Rimbaud... ceux à propos desquels il est possible de signifier quelque chose de l’ordre de l’ouvert, et si nous disons Artaud au titre du “jugement de dieu” compris comme commentaire de l’image X, nous entraînons bien sûr avec et les commentateurs d’Artaud, essentiellement Deleuze et Derrida, nous entraînons aussi Warburg puisque nos deux amis sont allés faire un tour décisif au Mexique. Pour mémoire, tout autant Bataille et l’aztéque... Nous sommes donc sur un chemin où l’RSI du noeud boroméen pulse depuis le noeud de trèfle où tout pourrait faire sens selon l’Un du signe. Le moment où les jouissances seraient en continu par évacuation des consistances qui, elles, ne cessent de faire des erreurs de nouage dans le passage d’une consistance l’autre, erreurs qui demandent réparation par le sinthome R, S ou I? Nous en serions là au prix d’une pierre d’attente qui est justement la question du noeud boroméen généralisé.
D’Artaud pourrait se dire plus d’un point, d’un questionné:
“ Le corps humain est une pile électrique chez qui on a câstré et refoulé les décharges, dont on a orienté vers la vie sexuelle les capacités et les accents alors qu’il est fait justement pour absorber par ses déplacements voltaïques toutes les disponibilités errantes de l’infini du vide, des trous du vide de plus en plus incommensurables d’une possibilité organique jamais comblée” Peut-on mieux dire ce qu’il en est du sexuel quant à la sexualité?
“ Tout cela est pour l’instant sexuel et obscène parce que cela n’a jamais pu être travaillé et cultivé hors de l’obscène ...”
d’où cet appel à la danse du corps et non plus de l’organisme , comme théatre certes cruel puisque selon un imaginaire qui ne serait pas du semblant, un imaginaire sinthomatique
“Le théatre c’est en réalité la génèse de la création”
Le décor que propose Artaud est bien sûr celui de van Gogh plus exactement la toile finale des corbeaux ,
ce qui arrive là d’une visibilité extrème, le point où il s’arrête et qui demeure , ce qui est très curieux malgré la foule qui regarde la toile, malgré les millions de reproduction mécanique du tableau, ce qui résiste là
“ ce que Brughel et J. Bosch ont à dire de particulier au milieu du mouvement général est banal. Quand on a potassé quelques vieux livres d’alchimie, quelques grimoires, on s’y retrouve. Avec van Gogh c’est le contraire, plus on a potassé et moins on s’y retrouve, ça ne ressemble jamais à rien de tout ce qu’on connaît”
Ce réel du tableau introduit un point irréductible puisqu’il n’est plus question du point de fuite panofskien, celui qui ordonne le lieu de l’Autre du vieil empire. Le vide de l’Autre a cessé d’être présentable comme il est naturel dans l’espace classique. Il faudra reprendre Marin lecteur du Grand Siècle. Le nihilisme radical a achevé la quète de la théologie négative, de sorte que l’Autre de l’Autre barré demeure dans le hors champ de la représentation. Le “noir fétide” de van Gogh surgit en tout point de la représentation. Seul le fou , notre collègue, sait cela
“Quand on a passé neuf ans dans un asile d’aliénés, il n’y a plus de peinture qui tienne ni de vie, et je ne sais pas pourquoi l’idée d’écrire quelque chose sur van Gogh m’a ravi... Et à cette heure, aujourd’hui samedi 15 fevrier 1947 à minuit, un épouvantable sommeil me prend, assis, raidi derrière la table d’un café, je sens mon ventre plein d’énormes marmottes grises s’agiter et se soulever. Pas des crampes, comme des remors de vieux crimes où je n’aurais jamais trempé mais où tout le monde aurait trempé et qui viennent traîner leur reproche ici. Reproche d’une vie manquée par tout le monde et dont je ne serais en fin de compte pas loin de croire que c’est à moi qu’on imputerait l’infecte responsabilité”
Ne surtout pas croire à quelque lugubre vision, tout au contraire Artaud découvre chez van Gogh une lueur dans le fond bien proche de celle de certaines toiles de Renoir, cette lumière qui vient et aspire la sensualité du monde
“ Que la vie un jour devienne aussi belle que dans une simple toile de van Gogh et pour moi ce sera assez... Le café d’Arles dans la nuit... tous les pavés de la vieille place nocturne sont chacun un simple trait carminé. La lumière est bien celle d’un gaz jaune, mais inexplicablement et merveilleusement fourré d’or... au premier plan, de l’autre côté, sorti de la nuit ambiante, un amandier semble redevenu vert. Et au dessus le ciel, bleu de geai, où les étoiles sont comme des crachats pendus dans l’air ou des soufflets... le bizarre est que tout cela fait silence, et qu’il n’y a personne, que les tables et sur les tables toutes les soucoupes d’un café”