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Cerisy ou Cluny, je ne sais...

Cerisy ou Cluny, je ne sais...

 

 

        Cela commence toujours par une vague forme, quelque chose d’indistinct et pourtant d’insistant, l’esprit ne construit pas une séquence précise, il est comme poursuivi par l’insistance d’un rêve dont il serait incapable de décrire le contenu, qui se refuse à faire scène, récit, couleurs. L’impression qui surgit d’une nuit dont aucune trace consistance ne demeure autre qu’un fin brouillard distinct de la perception des choses, l’appel d’un réel plus sombre, plus léger, sans doute des bruissements de mort, des cris d’enfant et tout leur cortège de perceptions non standards.  Ernest voyait glisser l’été dans cette forme humide qui tenait au changement du climat. Le choix qu’il avait fait de cette minuscule station atlantique ne relevait certes pas du hasard, plus d’un élément semblait surdéterminé par divers facteurs contextuels, familiaux, mais comme il n’accordait à ces facteurs qu’une valeur d’encombrement, il pouvait supposer que le doigt plus ou moins tremblant du destin avait déterminé un point d’arrêt à son errance. Se poser en quelque demeure prise dans les griffes du temps, les vibrations de la mémoire, il pouvait dire que c’était une maison de famille, il pouvait dire tout autant qu’il avait adopté la maison comme un bien propre, un peu comme un meuble que l’on achète et dont on hérite au titre de la mémoire qu’il porte, n’avait-il pas ce coffre mongol comme support de son ordinateur et donc comme s’il participait ainsi de la yourte dont l’objet provenait

 

      -” oui monsieur, c’est comme cela que l’on nomme ici la prise par la brume, la discernante, c’est cela! tout à fait..”

    -” alors vous dites comme cela, celui ci ou celle là est sous le coup de la discernante?”

       -” à peu près comme cela, monsieur, à vrai dire on ne dit rien de tout à fait aussi précis, on constate, c’est tout! la tête qu’ils font alors les gens, les yeux ouverts tout le temps qui ont l’ait de voir rien ou à travers, et puis qu’ils dorment plus, on dit qu’ils dorment dans le débout des morts”

       -” mais la discernante? çà vient d’où?”

      -” je suis pas très sûr mais je crois qu’il y avait un petit gars qui a raconté un jour un peu plus et qui avait employé ce mot qui n’était pas dans sa langue , monsieur, il avait dit quelque chose comme ça, la discernante fait voir les choses”

    -” et les gens redeviennent “normaux” après?”

   -” ben oui, monsieur, l’affaire d’une quinzaine, après ils sont bizarres quelque temps et puis ça va”

    -” vous avez dit le débout des morts?”

   -” ben, monsieur, c’est une légende qui veut que les morts se dressent tout d’un coup dans leur lit de gisant quand ils ont franchi le seuil des ombres, là où commence l’horreur sans nom”

       Le père Louis racontait ça dans la salle enfumée de l’auberge, devant quelques verres d’alcool local, parce qu’Ernest lui avait dit que depuis qu’il était dans la petite ville , il rêvait beaucoup, sans fin, qu’il lui arrivait de passer des heures à rechercher les détails de ces nuits , tandis qu’il se baladait sur la plage, dans les dunes ou dans la forêt proche, c’est là que Louis lui avait dit

    -” c’est drôle on dirait un début de discernante”

 

     Ernest est en marche, sa compagne du jour l’incite à aller chaque jour plus loin, ils vont vers la Chine à pied, ils vont , le chemin est verdoyant, en face d’eux, deux routes qui montent vers un village, ils croisent des femmes, sur la place un homme se met à leur raconter en français diverses caractéristiques du lieu, puis un professeur doit faire une conférence sur une sorte d’église de pierres, mais dont la structure est faite d’arbres poussés sur place, dans les branches mortes sortent des murs et qui ménagent à l’intérieur un encombrement de branches, mais la conférence n’a pas lieu, sur un petit muret , des verres de boisson pétillante les attendent, ainsi que de petites boîtes , à l’intérieur de petits animaux, crapaud et poissons, vivants mais cuits s’agitent, il faudrait pouvoir les manger ainsi.

 

     Le temps est redevenu ensoleillé. Ernest est comme immobile en lui même, il se surprend à attendre des signes dont il ne voit pas la nécessité. Peut être cette fille qui médite sur la dune face à la mer, mais quand il tourne la tête à nouveau, elle a disparu, il n’y a que l’étendue des vagues, quelques mouettes et ces sortes de colonnes presque invisibles à l’horizon, entre les nuages plats et la ligne d’horizon, peut être aussi un léger sifflement mais c’est sans doute le bruit du vent, il est tôt et il n’y a pas beaucoup de monde sur la plage, des gens ordinaires qui jouent avec les vagues du bord, des surfeurs plus loin, et de temps en temps de grandes femmes nues qui fixent un point éloigné de la côte, mais ce n’est peut être qu’une impression, même si le sifflement augmente quand il passe à proximité.

 

      Ernest marche sur le rivage, il songe au rêve de la nuit, une histoire compliquée de déménagement, de coffres qu’il a fait envoyé et qu’il retrouve sur le trottoir sans que le contenu ait disparu, il doit se laver les cheveux avec un gel coloré mais les cheveux sont tout englués, il cherche à les laver mais la pièce est toute petite, la douche est sans rideau, il est en costume, de l’eau coule partout, il n’arrive pas à retrouver quelque chose dans sa valise, si cela fait signe, il n’en sait fichtre rien, il a dépassé la plage naturiste depuis un moment, il lui semble apercevoir une main , puis deux qui sortent du sable, c’est cela deux mains sortent du sable vers le ciel, de belles mains aux ongles faits, il prend courage et gratte un peu entre les mains, les bras semblent verticaux en prolongement, il n’y arrive pas bien et il est pris de dégoût, de frayeur, heureusement qu’il peut saisir son portable et appeler, le gendarme semble incrédule, finalement il envoie quelqu’un qui aussitôt demande du renfort, cerclage du périmètre, éloignement des marcheurs, ouvriers avec des pelles, le corps nu est vertical enfoncé ainsi dans le sable, péniblement car la marée menace, le corps est dégagé, mais au niveau des chevilles une tête d’homme apparaît, la fille semble avoir les pieds sur les épaules de l’homme, il faut changer de méthode, cercle de sécurité plus large, palissades de toiles, puis en dur, le procureur est passé, médecin légiste, et journalistes, il  faut d’autres moyens, l’homme est également debout , le trou devient considérable et la marée menace la palissade, la fille a été complètement dégagée, il faut attendre la prochaine marée pour poursuivre, le temps d’aller chercher des machines, la nuit, les torches donnent au spectacle un aspect irréel, on finit par dégager l’homme nu également, le plus étrange est qu’il semble reposer sur une surface dure, du ciment sans doute, non, de la pierre recouverte de sculptures, des sortes de rubans enlacés, après un interrogatoire formel, Ernest rentre chez lui, pas vraiment bouleversé, pour le coup il sort du banal et de l’ennui, les ouvriers au fil des jours dégagent la dalle de pierre, au dessus des bandes dans la direction des terres il y a des hommes sculptés aux jambes recouvertes de bandelettes et très écartées qui tiennent les pattes d’animaux au dessus de leur tête, l’affaire fait grand bruit, au point de rendre DSK sans aucun intérêt, même que le président de la république en mal d’électorat est venu faire un tour, le village aussitôt envahi par une véritable armée, les archéologues sont perplexes, un vieil homme indique que certains chapiteaux de notre dame des fins de terre ressemblent étrangement à ce qui se dégage sous la plage, mieux les deux cadavres sont récents, tout au plus morts quelques heures avant leur découverte, ce qui semble pour le moins incroyable vues les difficultés pour les dégager, on interroge sur l’ancienneté de cette bizarre construction, son étendue, son rapport possible avec un blockhaus de la dernière guerre détruit pour des raisons esthétiques et d‘amnésie historique, on parle d’une ouverture descendant en profondeur dans la structure, bref de grandes fouilles en perspective, avec les crédits réduits à zéro dans ce domaine dès qu’il n’y a pas quelque autoroute à construire, ce n’est pas qu’une autoroute en bord de plage ne serait pas une œuvre moderne intéressante, bref tout le monde s’agite mais personne n’y comprend rien.

 

     Ernest n’a pas quitté sa demeure depuis une huitaine, tout ce tapage dehors et toujours quelqu’un qui le reconnaît pour qu’il raconte, quoi d’ailleurs de plus dès lors que tout était délayé dans la presse, et puis devant l’absence d’informations nouvelles, un autre fait divers occupe les esprits, il  quitte les ombres du jardin, des compagnes de passage sont venues cependant , curiosité et habitude de saisons, la végétation est luxuriante grâce à ces pluies estivales tardives, le soleil très vif par la suite creuse des variations à travers les feuillages, des découpes plus claires sur les corps graciles et nues, des rires qui ne raisonnent plus en lui, l’émotion sensuelle a quitté la peau pour la forme, il photographie les filles ou les dessine, plus tard, un soir, il retourne sur la plage, au loin on aperçoit la zone clôturée, il se pose face à la mer assez calme qui monte lentement  vers le recouvrement jusqu’à la falaise, Hans Lammerling passe au bord de grève, son corps est toujours musclé malgré son grand âge, il s’incline un peu vers la droite mais ça depuis toujours, une femme l’accompagne qui marche difficilement grâce à des canes, une femme noire est en position de méditation sur le rivage, Hans la découvre sur son chemin, une moue et s’en écarte, il fut un temps où ceci aurait été impossible, ce temps qui revient sans doute peu à peu, Ernest voudrait noter les vagues mais sa palette et son pouvoir de description s’y oppose, il renonce à cet exercice, en songeant à la solution de Fellini, une onde de toile, le théâtre comme seul refuge, le soir descend , sans rayon vert

 

        -” je vous assure que tout ceci est vrai”

    Derrière lui le psychanalyste ne dit rien, juste le craquement de la cigarette d’eucalyptus, pourquoi continuer à venir raconter tout ça depuis tant d’années, il racontait simplement, il se racontait les événements supposés des jours précédents, cela changeait un peu de ses récits d’ennui ou de ses aventures érotiques qu’il n’arrivait guère à varier depuis une scène fixe longuement décrite et analysée

        -” bien ! nous nous verrons donc mercredi à 11 heures”

      Ah ces séances variables et arbitraires pour vaincre sans doute sa névrose obsessionnelle!

 

       Ce que racontait Louis était toujours un peu obscur, envahi par ce savoir naïf qui suppose un monde somme toute intelligible et destiné à notre jouissance pour peu qu’on en applique les règles, il savait en tout cas des choses , aussi Ernest avait pris l’habitude de partager avec lui un repas, c’était d’autant plus facile que tout le monde s’était mis d’accord sur le caractère exquis des grands crabes que les pécheurs ramenaient depuis quelque temps, des espèces inconnues sur ces côtes et dont les biologistes attribuaient la venue à une dérive d’espèce après les grands remous de la dorsale atlantique

      -” ces histoires de savants, j’y crois pas, c’est depuis cet orage électrique qui a secoué tout le monde le jour de la canicule, ces bêtes des grands fonds , elles en ont vu d’autres des volcans sous-marins, il y a autre chose qui les pousse, la discernante, y a que ça de vrai!”

       la chair du crabe était délicieuse, les cartilages des pattes étaient presque transparents mais coupants comme un couteau en céramique, peut être même qu’au delà du goût un peu épicé, il y avait une sorte d’accoutumance toxique, mais les bestioles avaient été déclarées bonnes à la consommation, le petit rosée local pas trop trafiqué ajoutait sa note nécessaire et un sentiment d’ivresse tranquille

       ils marchaient tous les deux en évoquant d’anciennes légendes celtiques, vers le petit phare en métal qui ponctuait la côte, le ciel était clair, on aurait dit que quelque chose était accroché aux échelles, ils s’approchèrent pour découvrir un corps suspendu la tête en bas, un oeil semblait avoir été arraché pour le vider de son sang, une femme assez jeune, dévêtue, livide

      -” Louis, ça ne va pas recommencer, je ne vais quand même pas trouver des cadavres chaque fois que je me promène!”

      -” la discernante, monsieur, vous voyez des choses d’un autre temps , d’un autre monde et vous imposez à ces choses de se manifester dans le visible. Que ce soit ça ou autre chose, monsieur, voilà bien une abomination!”

 

       la demeure offrait contraste entre une façade d’allure bourgeoise et une structure interne complexe comme si une façade de bon alois avait été déposée pour couvrir des méandres historiques, Ernest venait souvent en ce lieu depuis que son divorce l’avait dispensé de diverses obligations plus ou moins mondaines, cette bâtisse familiale se poursuivait en arrière par une petite colline et les granges, il avait transformé l’une en une vaste bibliothèque, lieu réalisé d’un fantasme d’érudition qui, une fois achevé, gardait un côté décoratif plus qu’utilitaire, malgré ses espoirs d’y travailler enfin à une œuvre qui ne voyait pas le jour et qui depuis longtemps s’était perdue dans les détails, les parenthèses, les renvois, l’iconologie, les mails, les rêves, on pouvait accéder à la grange par un chemin protégé d’une verrière pour les froides saisons, la grande table servait parfois pour réunir de vieux amis et parler de longues heures de considérations conceptuelles qui avaient pu constituer leur passion commune, les ordinateurs de l’endroit rendaient accessible le savoir qui ne figurait pas dans les livres présents, enrichissant la cinémathèque de toute une série de films archivés puisque réduits à l’état de curiosité culturelle de faible coût, il y avait place aussi pour un atelier à la lumière verticale comme chez Rothko où se poursuivait une œuvre hétérogène d’autant plus secrète qu’immédiatement rangée en haut de quelque étagère, surtout des travaux d’après photos et parfois, et ce parfois augmentait avec l’âge, quelque fille du voisinage venait poser pour lui, il cherchait l’expression exacte de cette Autre chose à quoi l’espèce voue son désir, sans bien sûr ne produire que des fragments insatisfaisants, plus loin sur le coteau, d’ailleurs étrange en cette côte de sable et de pins, il pouvait rejoindre une vigne inhabituelle en cet endroit puisqu’elle aurait dû se déployer sur la rive du fleuve, une section calcaire contrastait ainsi au paysage selon une loi géologique mystérieuse, d’où des cavités ménagées dans les sous sols, qui devaient communiquer entre elles, mais on ne parlait ici ni des grottes, ni des couloirs, rien au moins depuis la guerre, et sans doute avant, une propriété voisinait, un ami accueillant pour aider à démarrer les discussions laborieuses , Ernest songea aux histoires de la côte, étrangement il n’avait pas fait le rapprochement comme si son esprit maintenait en lieu sûr le secret des entrailles, l’envie le prit, une bonne corde, quelques clous, une torche et le voilà qui dépasse sous sa maison, la zone de cave vers cette faille derrière les tonneaux qu’il n’avait sans doute jamais osé franchir, l’air tempéré faisait contraste avec la fournaise actuelle, il progressait sans difficulté, essayant avec une boussole d’avancer vers la côte, le chemin était bien sûr irrégulier mais toujours à hauteur d’homme, la corde se déroulait sans problème, les parois étaient plus sombres, volcaniques peut être, il déboucha sur une pièce plus vaste à la limite de son guide, il aperçut diverses ouvertures qui partaient de là.

 

       Ernest se leva du divan lentement, il s’assit au bord et se retourna vers son analyste, le visage impassible, un peu pachydermique, fatigué sans doute, fut traversé d’un sourire

       -” vous savez, c’est étrange, regarder ses fantasmes depuis la mort, c’est un peu comme si une pellicule s’était glissée entre soi et l’humeur des choses, cette distance tranquille, ces bruits de la réalité, ces temps derniers,  y sont peut être pour quelque chose, en tout cas je ne viendrai plus vous voir désormais”

       -” bien! le monde est plus vaste et plus froid que nous pourrions le penser “

      La rue était encore animée malgré l’heure tardive, comme si chacun se pressait pour profiter encore des derniers jours de cet été malgré tout , les robes étaient encore légères et les regards portaient encore le feu des doux désirs, Ernest traversa la petite place, il s’assit au bar comme souvent, mais cette fois il n’avait pas à attendre la prochaine séance dans un quart d’heure, une heure, jamais était le terme banal et inconsistant, il croisa un regard mais il fut le seul à le voir, il savait depuis Paula que ce signe de transparence était quand même riche de sens, une voiture de sport déboucha d’une petite rue, une femme brune au volant dans la sophistication de la toute puissance hystérique, il sentait bien , au fond de lui, que l’absence de la représentation créait un présent immobile, il songea que peut être cela l’aiderait à dessiner , voire à peindre, il fallait ranger sans doute quelques objets qui semblaient indispensables à son existence, il prit le chemin des quais, là aussi un monde plutôt jeune riait du souvenir proche du ciel encore très bleu, enfin Tiepolo, peut être pourrait-il faire circuler dans la masse du quotidien des fragments rencontrés ici ou là dans des zones muséales ou livresques, rencontrer dans la présence de l’actuel le froid clinique des maîtres face au monde, aucune obligation ne semblait occuper à cet instant sa pensée

 

      L’appareil sonne, il faut répondre, en principe, le risque de cette réponse, Alain au bout du fil

     -” je veux te voir, je ne peux pas venir, chez toi le web ne passe pas, il faut que je reste en contact, une affaire incroyable”

     comment refuser à ce vieil ami, toujours tellement civil , qui toujours est disponible, une montagne de dettes en retour, Ernest glisse dans le jeu des dons, voiture, vers la ville, petit jardin derrière la grande bâtisse, un vin doux et frais du Sud, voilà

      -” comme tu sais, je viens d’être remercier du CNRS parce que j’avais atteint l’âge du fonctionnaire sur deux, alors que j’étais en train de finir de mettre au point toute une série de brevets, avant que je ne déprime de me retrouver à cent pour cent avec ma douce, voilà les saoudiens qui me veulent pour un labo de recherche post-pétrole..”

     -” oui! ça me semble très bien, je ne vois pas à quoi je suis très utile dans ce choix évident”

    -” attend, le mieux vient d’arriver, tu sais que Greenpeace vient de déposer un rapport sur l’usage des alkylphénols, nonylphénol, et perfluorés par les fabricants de textiles chinois”

     -” oui, plus au moins, ces trucs qui te bousille les spermato et les ovules”

     -” entre autres, les clients des chinois s’inquiètent, une de leurs combines est déjouer, d’où l’idée de trouver vite la parade et je te le donne en mille, une proposition en or pour un labo tout neuf en Asie Centrale...  scientifiquement c’est tentant, mais me mettre au service de Adidas, H1M, Puma, Klein, Lacoste, Converse... pour aider ce putain de système à perdurer plus loin, ça ne me semble pas moralement très sûr”

       -” tu es certain de n’avoir jamais oeuvré dans ce sens?”

      -” c’est un peu ce que je me disais, après tout je suis encore capable de travailler et repousser la ritournelle des repas amicaux plus loin me tente assez, même travailler en se disant que l’on est un vrai salaud devrait guérir ma belle âme de gauche”

    -” et ben voilà une conversation rondement menée, mais dis moi est ce que  tu ne connaîtrais pas un physicien un peu fortiche dans les histoires d’espace temps parce que je suis dans un drôle de plan qui perturbe ma petite vie d’artiste agonisant”

      -” agonisant, c’est un mot bien étrange pour quelqu’un qui est toujours entouré de belles femmes , le prétexte de l’art!”

      -” oh, tu sais je n’est plus besoin de modèles, mais c’est Laure qui insiste”

     -” tu oses prétendre que tu peux peindre hors du désir qui te pousse vers le corps d’une femme?”

      -” je ne dis pas cela, je dis simplement qu’un certain désinvestissement corporel lié à l’âge autorise de vivre en intérieur la présence de ces corps”

     -” ceci demeure difficile à suivre, je suis trop matérialiste, par contre si tu pouvaits m’éclairer sur tes aventures médocaines...”

      Ernest brossa rapidement les événements sans oublier l’espèce de référence locale

      -” et tu consultes toujours? “

      -” justement je viens d’y mettre fin”

      -” et tu ne penses pas que...”

      -” idiot, j’ai expérimenté déjà la psychose il y a quelque temps et je t’assure qu’il ne s’agit de rien de semblable”

    -” et bien ,si tu n’y vois pas d’inconvénient, j’aimerais t’accompagner dès que j’aurais signifié à mes maîtres que je suis leur homme”

 

       l’horizon est traversé d’une poussière dorée lorsqu’il arrive sur la côte, le portail automatique laisse passer la camionnette qui sert de véhicule à Ernest, un modèle un peu bruyant de couleur indéterminée, sans doute un bleu d’origine, ,encombré de ce qu’il nomme un matériel de survie, un verre pour la route et les voilà sur la grève

      -” ça s’est toujours passé dans ce coin, entre l’ancien blockhaus et le phare et plus  à l’intérieur dans ce triangle dont l’autre sommet est la maison, pas à chaque fois, je ne sais pas si cela dépend de la marée, de la lune, de ce que j’ai mangé ou rêvé”

     -” toujours des abominations?”

       -” non, pas toujours, pas tout de suite.. j’ai fini par noter des prodromes, des sortes de maux de tête ou de diplopie. tien, ça vient, c’est stupide de dire ça, mais ça vient”

     à l’instant d’avant, il n’y avait rien, maintenant des hommes semblaient être surgi du sable, ils passèrent à côté sans bruit, se dirigeant vers les terres, quatre exactement, des uniformes ss usés, l’air pâle et automatique

 

        -” ce que j’ai vu est assez impressionnant, ce côté hallucinatoire, fou, mais il y a une explication à ce genre de choses qui fait sans doute appel à une théorisation dont les concepts sont en attente”

    -” il demeure que ce terme étrange  de discernancia se trouve inscrit régulièrement à côté des figures topologiques nodales aussi bien dans l’erre chrétienne que dans l’univers celtique ou hindou”

      -” oh, non! mon ami, je suis surpris que vous accordiez un sens ésotérique à des phénomènes certes curieux mais qui ont au moins l’air de mobiliser un historique plein de culpabilité collective”

       Ernest ne répondit pas, ne croyant ni en la science, ni en ce savoir supposé éternel surinterprété par l’après coup de lectures incultes et effrayées, il laissa son ami savourer le soir qui tombait sur le jardin et se dirigea vers son atelier. Une grande toile encombrait le sol, toile dont il n’avait pas le souvenir d’avoir entrepris la réalisation, couleurs chaudes et variables, une zone plus figurative où l’on devinait Laure la tête jetée en arrière comme si elle voulait essorer ses cheveux qui semblaient imprégnés d’une couleur rouge sombre comme du sang

 

     -” changeons de côte, partons vers l’estuaire, dit Laure dans ce sourire énigmatique où brillait sa jeunesse, mon pauvre ami, ce rivage vous rend à moitié fou”

       le véhicule traversa les pins pour la vigne et de là s’embarqua vers Blaye pour rejoindre le quai  d’où part un petit voilier vers  l’île nouvelle qu’un riche émir avait racheté depuis peu au département ruiné, l’eau prenait des couleurs dorées et le vent poussait des nuages de pluie qui s’abattaient en nappes sur les bateaux, les anciens ouvrages de l’exploitation vinicole avaient repris leur jeunesse et des tentes colorées rajoutaient un air de fête à cet espace jusque là laissé à l’abandon ou à la récupération poussive d’un dire écologique. Le trajet s’était décidé en un mélange d’incitation de Laure et une sombre explication d’Alain à propos d’un autre laboratoire, ou le même, situé cette fois dans un lieu bien plus proche que l’Asie Centrale

      Ernest reconnut le village un peu en contre bas de l’embarcadère mais tout semblait cette fois neuf, brillant. Il était venu une fois sur l’île dans un cadre touristique centré sur une intervention plastique, en l’occurrence peindre à la feuille d’or une partie du tronc d’un chêne à moitié mort, cela s’accompagnait d’un vague discours entre les mérites de la puissance publique pour sauver l’île d’affectations paysannes bien qu’il s’agisse de préserver aussi la mémoire du lieu et d’un accueil d’un plasticien saisi par l’âme locale, on apprenait que le premier mouvement de se saisir des bois échoués en périphérie de l’île avait été récusé pour des raisons budgétaires  et sécuritaires

       Cette fois aucun discours culturel ou d’accueil, une infinie politesse , des hôtesses charmantes, Ernest fît part du souvenir de l’arbre, aussitôt on le conduisit sur place, l’entour de l’arbre avait été dégagé et ombrait en une santé nouvelle la cours de l’école restaurée; c’est d’ailleurs en passant par la classe qui avait retrouvé jusqu’à ses vieilles cartes qu’il était possible d’avoir accès à une structure souterraine qui formait désormais l’assise des bâtiments agricoles.

      -” mon émir, déclara Alain, dès que j’eus accepté son invite en Asie, m’indiqua que je n’aurais pas à aller aussi loin”

     -” finie la fugue”

     -” que non! je suis toujours officiellement affecté là bas”

 

       les petits yeux d’Omar se fermaient régulièrement tandis qu’il parlait , un français sans accent, légèrement chantant dans les fins de phrase

      -” cher monsieur, je vous voir perplexe et for peu intéressé par la chimie de l’après pétrole, je suis sûr que votre discrétion ou votre prudence vous empêche de poser des questions, mais aussi étrange puisse être cette installation aux portes de Bordeaux, vous êtes bien plus intéressant à mes yeux puisque vous semblez pouvoir matérialiser certaines choses”

       -” c’est peut être beaucoup dire, tout au plus je me suis retrouvé au milieu de phénomènes inexpliqués”

     -” sans doute, sans doute, mais d’abord un peu de présentation, votre ami ne pouvait vous demander qu’un conseil dans sa situation administrative stupide, il ignorait le commanditaire, je suis Omar, émir d’une communauté très ancienne, d’avant l’Islam, et répartie sur tous les continents, nos buts sont disons particuliers, et comme nous contrôlons certaines rentes pétrolières et autres, nos moyens nous permettent quelque inventivité pratique dont cette usine chimique alimentée par le mouvement du fleuve grâce à des turbines immergées qui s’effacent lors des mouvements de bateaux qui sont d’ailleurs tellement faibles que techniquement cela n’est guère nuisible à notre activité”

     -” je n’ai pas d’opinion de géo-politique, je suis indifférent à ce que manigancent mes semblables, tout au plus  vais-je noter des fragments pour un improbable roman..”

     -” venez donc avec moi, vers ces vitres qui ouvrent sur la roseauraie, je pense que votre présence manifeste des choses...”

     de grandes baies ouvraient effectivement à fleur d’eau sur l’étendue close qui servait plus ou moins de lieu de réimplantation d’oiseaux, à proximité un grouillement se faisait au fond et agitait la vase et des corps de paysans reconnaissables à leur vêtement daté, émergeaient de l’eau, une petite dizaine de ces êtres improbables se dirigeait alors vers la rive, mais avant qu’ils aient pu faire quelques pas des filets les emprisonnèrent

      -” étant donné les dégâts engendrés par vos matérialisations, nous avons préféré prendre quelques précaution”

        Ernest pris par ces habituels maux de tête ne réalisait qu’à moitié le phénomène

      -” vous êtes un vrai mystère et un mystère inquiétant, les êtres que vous libéraient ainsi du passé reprennent une existence plutôt sauvage car ce sont presque toujours des sujets sans doute pris par la mort au centre d’événements terribles, je me doutais un peu ou j’espérai que votre présence ici aurait quelque effet de ce genre, reste à essayer pour nous de rentrer en contact avec ces gens, il demeure que ce lieu d’où ils surgissent a été et une vigne  et un charnier, nous avons ainsi découvert que le récit qui posait un déclin de la population lié aux aléas du commerce de la vigne n’était qu’en partie vraie et que ces gens avait ou s’était massacré à une date précise, les fouilles entreprises ont montré des signes indubitables en ce sens et même des traces d’anthropophagie, plus intéressant les documents de l’époque sont en partie manquant dans les volumes, des pages arrachées, il est peu probable qu’un isolement total soit à l’origine des événements, une folie collective mais laquelle, quelque chose comme l’ergot de seigle, peut être, un massacre organisé de l’extérieur pour des raisons indéterminées mais pourquoi l’anthropophagie, nous sommes au carrefour d’une enquête historique de conséquences obsolètes et de l’exploration d’un croisement spatio-temporel inouï, je rajoute que notre organisation mondiale nous prédispose à collationner des phénomènes qui s’organisent peut être en ensembles cohérents, on raconte des choses proches en Asie centrale ou en Afrique où nous suivons les changements dans le contrôle des matières premières, mais je suis terriblement bavard, une question cependant, cette femme ravisante qui vous accompagne est-elle toujours présente lors des manifestations”

     -” oui! il me semble, encore qu’il s’agit peut être d’une présence plutôt psychique quand je songe par exemple à un tableau où elle devrait figurer en forme ou en fond”

     -”racontez moi”

       -” en fait c’est l’arrivée de Laure dans ma vie qui est étrange, à l’époque je cherchais un modèle, mais ceux qui se présentaient homme ou femme ne déclenchaient jamais chez moi une excitation en rapport avec mon besoin, jusqu’au jour où un jeune homme se présenta, il avait quelque chose d’un peu lointain dans le regard qui m’intriguait, je songeais à certains dispositifs de Klossowski et l’ayant vêtu comme Ogier je me mis au travail, je partis d’une version assez figurative mais à chaque fois il me fallait reprendre une nouvelle toile parce ou la lumière ou quelque chose de l’attitude avait brusquement bouleversé la vision, au prix d’un effort épuisant je me retrouvais face à une quinzaine de toile, esquisses pourtant très précises mais comme incertaines dans la série, d’autant que peu à peu le jeune homme se féminisait non sans qu’un trouble étrange me traversât, un peu comme s’il me fallait noter les étapes d’une métamorphose, épuisé je tombais dans un fauteuil et m’endormit, sommeil d’un poids terrible, et lorsque j’ouvris les yeux se fût pour constater que le modèle était devenu une femme”

       -” un peu comme ce roman de Jonquet filmé par Almodovar?”

   -” c’est possible, je ne sais pas, l’attirance irrépressible réciproque, vous comprenez?”

     -” mais d’où venait ce garçon?”

    -” aucune idée, j’ai eu beau l’interroger, rien, il ne sait pas, il vient du Nord de l’Europe, mais ce n’est pas sûr, il parle arabe , j’ai pensé à un kabyle, mais rien de plus et difficile de lancer quelque recherche maintenant, mais comme Laure, c’est lui même qui a dit ce nom, ne semble nullement vouloir en savoir d’avantage alors nous nous contentons de ce présent, très agréable au demeurant, je dois dire qu’une de mes fascinations, hors l’inspiration artistique est ce trouble dans nos relations intimes, ce bruissement des frontières, qui est femme désormais, je ne sais plus”

 

 

       Le ciel rose au couchant rajoutait au Splendide une teinte improbable et donnait un plus en majesté à un édifice construit pour célébrer la clientèle riche des eaux de Dax, moderne style aux agencements géométriques surmonté d’une frise orientaliste, hall immense s’ouvrant sur une large terrasse n’ouvrant elle même sur rien, rien heureusement tempéré de quelques palmiers, des gens chics mais couleur délavée y buvaient du champagne, Ernest avait cédé aux impératifs de la carte et dégustait ce breuvage qu’il n’aimait pas d’ailleurs, il songeait à sa fuite sans pouvoir fuir très loin, sûr d’être suivi, d’être espionné par ces gens qui s’intéressaient à lui, par l’amour de Laure, il avait quitté l’île nouvelle grâce à une barque qui avait été oublié sur un bout de côte au nord, hors camera ce qui était plus qu’improbable mais il lui fallait fuir le sourire de Laure face à la décomposition des paysans, ceux ci capturés avaient été soumis à divers examens et s’étaient retrouvés dans une vaste salle dont ils exploraient les murs, hagard, effrayés, avec leur combinaison genre Gantanamo, et puis les traits étaient devenus flous puis tremblants, ils émettaient des gémissements, et puis plus rien, les vêtements un instant restèrent suspendus sur rien puis s’effondrèrent, c’est là qu’il nota quelque chose d’effrayant dans le regard de Laure, fuir s’imposait, il trouva facilement une voiture à Blaye , franchit le fleuve à Bordeaux et partit vers le Sud, il songeait à l’Espagne , un peu comme dans un film d’Antonioni, la ville blanche et la camera qui tourne découvrant l’impasse du refuge, sa fuite se fit plus lente, inutile, il s’arrêta dans diverses bourgades des landes, aperçut une affiche taureau et salsa et se retrouva des les arènes, six taureaux épuisés surgirent à tour de rôle pour s’effondrer presque aussitôt dans la poussière, les hommes de lumière essayaient d’en faire quelque chose, au ralenti, la foule vulgaire voulait des spectacles, sans doute des morts d’homme et grondait, le sang giclait des échines, les mises à mort n’en finissaient pas, il avait avant la feria dégusté un délicieux steak de taureau aux morilles, il se sentait perdu mais libre, perdu parce que libre, il laissa le breuvage dans la flûte et alluma un havane, ce qu’il n’avait pas fait depuis de longues années, il songeait à tout ce que racontait Laure avant les épisodes temporels, les phénomènes extérieurs disait elle, une fois lors d’un colloque, le tableau qui s’effondre devant elle, l’ange qui la pousse pour éviter une voiture, la table qui parle, elle récusait toute interprétation clinique, psychose ou hystérie, hallucination ou toxicose, il s’agissait disait elle de manifestations réelles fragmentaires dont elle ne pouvait parler puisque même le langage localisait quelque chose de plus vaste, Ernest perçut très vite dans l’angle droit un couple de femmes qui parlaient vivement, il songea que Laure était déjà là à parler de lui avec une compagne, ce n’était pas Laure et c’était Laure tout autant, visage de nuit, regard de fauve, brune, jupe courte, jambes fines sur d’improbables chaussures à talon, aucun doute malgré ce visage plus sombre, presque cuivré, et bien sûr les dents incisives du haut disjointes, il la regarda et lui sourit, elle fut aussitôt auprès de lui,

      -” comme tu vois je glisse avec ta temporalité, peu importe que l’un ou l’autre t’espionne, cherche à localiser notre affaire, je fais partie de ta consistance, mon visage se déplace avec ton rêve, je me divise, voici Paule, aussi blonde que je suis brune”

 

     Pour une fois l’analyste perdu retrouvé sembla sortir de son silence théorique, l’objet a, la pulsion, et tout le reste, Ernest en tout cas entendit comme une remarque relative à Paule, Laure, Omar, bref il fallait comprendre tout ceci comme hallucinations plus ou moins endogènes, mais peut être voulut il entendre quelque chose de ce genre, après tout le soleil , à la terrasse du Régent bientôt chinois comme le port du Havre, avait un côté très concret, banal, jouir de banalité, voilà un programme, en face Hermès jaune et orange, la ville était belle, le serait du moins, tant mieux, il est vrai aussi qu’il n’y avait plus rien dans la presse , juste l’interminable campagne pour la réélection du président et les tours de New York, pourtant il y avait bien des galeries sous la maison du Medoc, un grand trou sur la plage entouré de barrières, des peintures de Laure, sans doute plus des projets que des réalisations, cette corde vers les profondeurs, les propos de Louis, le corps de Laure possible, incertain cependant,  l’obsession de cette fille de Dax, cette fièvre, ce goût de sang, manger le totem au bout d’un effacement du sens, comme sur une scène de théâtre, il la regarde un peu plus bas, elle le voit, elle ne semble pas le voir, le tout est offert en spectacle pour ceux qui ne franchissent les marches du Splendide

 

     le crayon courait sur la feuille, étonné de mouvements qui enveloppaient la forme sans la serrer d’un trait, la nudité de Laure toujours neuve, toujours tendue, cette sensation qui se boucle entre un regard froid, le sexe qui bande et la main qui ne tremble pas, la danse dans la lumière, cette chose insupportable qui apparaît là, brutale, sans parole, la pause et le dessin jusqu’à l’épuisement, Laure avait une théorie intensive de leur relation, elle distinguait le sexuel, l’amour et la présence, un supposé réel commun discontinu, délocalisé, qui surgissait dans l’esprit comme une évidence hors langage, c’est sans doute cette présence qu’Ernest tentait de fixer sur la toile, il savait que les postures aggravées comme le disait Dufour, au temps de Catherine, introduisait une réciprocité érotique qui masquait le plus souvent le jeu des présences

 

     Laure disparaissait dans ce même mouvement, il demeurait un être contingent et capricieux dont plus aucune inspiration ne venait, sorte de précipitation dans une concrétude lourde dont rien ne semblait pouvoir s’extraire, retour à l’immobile des choses ordinaires qui se déroulent comme un film déjà vu maintes fois, rupture dans l’espace temps aurait dit le savant, fermeture des manifestions curieuses, parfois reviennent des séquences de temps quand il ne savait pas encore les trucs familiaux et surtout l’extérieur qui fait signe, quelque part Ernest n’a pas le temps de penser de manière continue, il est captif d’un bruissement des choses, l’épuisement silencieux du désir 

 

    puisque Laure  avait décidé de resurgir, Ernest accepta l’invitation amicale, face à la Garonne sur l’autre rive vaincue par le béton , face au port désert et à la façade touristique, un peu loin cependant cette terrasse haute cependant, l’hiver parait il on voit la rive, derrière les systèmes multiples de sécurité, cette joie moderne des riches, pouvoir dormir tranquille, loin des manants qui grouillent, sans cesse plus nombreux et la nuit envahissant l’espace, dissimulés aux yeux des tours de garde pourtant équipés de lunettes infrarouges, Laure était là à nouveau, il comprit, que comprit-il au juste, elle était resté à Dax avec son amie, était partie vers les salons de l’hôtel à la recherche d’El Joli, blessé de frais, peu cependant, une corne sans profondeur d’un animal épuisé d’avance, l’odeur du sang poursuivait la cérémonie, se glisser dans la chambre, sexe ouvert vers ce qui semblait encore tout chaud du meurtre du dieu, à deux elles avaient largement de quoi convaincre la fatigue, voire l’homosexualité supposée du matador, un peu de mise en scène pour réveiller ce pénis que l’on dit bandant au moment du meurtre, l’éjaculation dans l’arène sous l’habit de lumière, le mythe ancien secoué de séquences bien moins érotiques, mythologie de lettre, mythologie de livre, Hemingway, Bataille, un discours savant ou terrible sur un silence total entre le sublime et la trivialité bouchère la plus stupide, Laure rapportait un récit, qu’apporter aux amis d’un soir, sinon un dessin rapide, le visage de l’hôte figé dans son regard et noyé dans un chevauchement de taureaux et de femmes en extase

      -” c’est magnifique, vraiment, je n’avais jamais vu ton travail, mais c’est magnifique, je ne sais si je peux accepter, c’est trop précieux... je vais l’installer là , à la place que cette marine du port, cela va en jeter sur ce mur peint de vert amande, juste le rouge du mur sur le côté”

     les dimensions du cadre étaient favorables, il suffisait de remplacer une feuille par l’autre, le risque évident d’introduire du feu dans la convention décorative toujours retenue d’un intérieur bourgeois, et la conversation alors qui roule sur le négatif absolu de la scène, le désir toujours centré sur la chose qui arrache la peau

 

 

        La rencontre avec l’oeuvre demeure toujours en attente comme si rien ne pouvait en épuiser la présence,  Ernest retourne à la chapelle de la Tate, s’y plonger à chaque passage à Londres, cette fois  alors que le reste du musée est envahi par un vaste collage marchand des collections. 

 

     -”il se retourne l’air inquiet, sans doute dans la haute tour, Rothko bien sûr, surpris de mon regard qui sait, qui maintient la vie sauvage de l‘oeuvre, c’est pour cela que j’y retourne”

 

    la cause serait entendue, le travail achevé non voué à une sorte d’indétermination éternisée, nous serions dans la forme immense à la limite du geste, dans l’immersion dans le visuel pictural, regarder sans voir, suspendu dans la couleur, vite fuir avant d’y demeurer, de manière obstinée alors, loin de tout effet de surface, résistance à tout discours, à toute photographie, nécessairement installé dans une pénombre, de toile à toile en vis à vis, éviter donc qu’il y ait la nécessité d’un regard, juste un affect très violent qui ne trouve alors aucune narration

 

       La capture est faite, plus rien ne compte que de se retrouver au centre là où il n’y a aucun sujet, la suspension de la chose, l’insupportable dissimulé entre les toiles jointes et trouées de Kiefer après la transparence de Cezanne

 

        l’oeuvre de Rothko résiste à toute reproduction mécanique, elle porte un négatif sur le texte de Benjamin,  il n’y a moyen d’en rendre compte qu’au titre du langage,  rien ne peut remplacer l’expérience de l’oeuvre avec cette dimension ponctuelle variable, lointaine s’il s’agit de la chapelle à Houston, prise unique dans le temps s’il s’agit de The Late Series, phénomène unique de rassemblement à la Tate des oeuvres dispersées dans le monde, il reste cependant  toujours la possibilité simple d’aller passer quelques jours à Londres et de commencer chaque journée par une visite aux toiles mises en chapelle seconde à la Tate au coeur de l’usine

 

         -”La chapelle est en nous

         Nous sommes les morts” c’est le copain Laurent qui dit ça, il fait partie du culte

       avant d’entrer dans le tremblement , la suspension sensorielle, l’espace mystique sans aucune divinité, avant ou après, il convient de percevoir le supposé désespoir de Rothko, le suicide sanglant, la couleur sombre qui chute au sol, achevant la pigmentation de ce qui demeure un acte de mémoire dans l’effacement de toute figuration, puisque justement le meurtre généralisé demeure l’horizon indépassable, mais ce n’est point de deuil ou de dépression dont il s’agit, c’est simplement la nécessité de ponctuer un chemin qui certes vient de Dvinsk, mais surtout de célébrer l’évidence d’un travail collectif qui passe par la chambre rouge de Matisse, les nymphéas de Monet, les fresques de Fra Angelico à San Marco, la villa des mystères, rassembler tout cela d’une seule main, retenir ces expériences dans un seul regard, il n’y a rien avant, rien après, le jeu est exact, redoutable, certain, 

          -”et le regard m’entame

            indiscernement ---- le regarde m’entame

            et c’est à mon tour de fermer les yeux”

l’expérience d’un regard sans yeux qui  traverse notre propre présence, l’objet même , l’inquiétude des choses, la sensation qu’enfin le chemin est achevé

rideau

-” toujours aussi lyrique , mon chéri, quand il s’agit de tes manies picturales, tu ne vas pas quand même te suicider dans la chambre d’ailleurs non voulue par le peintre dans la Tate, essaie au contraire de te confronter à ce qu’il t’inspire”

Ernest ne répond pas, il tourne le dos vers le mur trop blanc de la maison trop réussie, trop nette, il cherche ne serait-ce qu’un fragment peint qui pourrait lui montrer un chemin, mais rien que du barbouillage sans fin

 

         Laure pousse un long cri qui l’arrache du sommeil, derniers jours de vraie chaleur, creux de sable, bruit de vagues, cette brûlure du nouveau soleil, ces sensations physiques de chute du monde humain lui même, le blabla financier a depuis longtemps recouvert  les soucis écologiques, le ciel est encore bleu, elle surgit du sommeil et se replie sur sa nudité comme si elle cherchait à repousser une attaque violente, Ernest n’interroge pas, il ne pose jamais de question, dans le fond il est trop perdu en lui même pour pouvoir se poser la question du mal être de l’autre, elle parle d’une voix sifflante comme elle a parfois, elle dit la voix des furies, celles qui portent le destin, elle dit une scène réelle

        -” je me souviens maintenant de quelque chose d’avant, je suis accrochée la tête en bas et ce type en riant est en train de me saigner, de me découper  les seins, de m’ouvrir le ventre, je ne peux même plus hurler, il a des instruments grossiers, des scies, des lames de faux, des couteaux, des haches, je sens que je suis morte et pourtant je sens les coups dans mes chairs tandis qu’il arrache des morceaux, ce n’est pas un rêve, c’est vrai, je suis comme cela dispersée en bouts sanglants dans tous les coins d’une grange, il y a une vieille femme qui entre et dit à cet homme, son fils, de rentrer que la soupe va refroidir, je ne sais pas comment je peux voir tout ça et en même temps être découpée et morte, une perception de soi après, il y a une lueur bleue très douce qui envahit l’espace et je suis précipitée dans un corps de jeune homme qui marche vers ta maison, j’oublie ce que je viens de voir, de vivre, je sais seulement qu’il faut que je vienne poser pour toi”

 

-” autre chose que cette peur, il y a un fleuve dans cette ville, j’habite une vaste demeure au dessus d’un parc, d’un lac, partout des fleurs et des animaux, des frondaisons et des abris, de fausses ruines, le soleil entre largement dans les pièces aux murs boisés, sculptés”

-” c’est étrange, cela ressemble à ce château aux portes de la ville”

-” ta ville, ma ville, je n’aime pas cet air fraternel qui me vient, ce goût d’inceste”

-” nos identités modernes flottent, nous pleurons les structures passées, nous nous sommes crus libres en tuant les pères et nous vivons l’errance des sauvages du sens”

-” si tu veux, si tu veux, le soir tombe, regarde les roussettes reprennent leur vol, ce parc est un sanctuaire pour ces bestioles nocturnes”

 

-” quelle solitude, vois-tu, je pense que ce sentiment s’aggrave avec le temps, ce paradoxe où à l’avidité ancienne de contact fait suite une indifférence totale aux conversations, voire un ennui radical, dans l’ordinaire des séquences quotidiennes, cela est sans doute compensé par des fragments de moments oniriques, et sans doute que la sénescence vient croiser les jambes des filles, leurs formes comme autant de légers possibles qui traversent avec bonheur le paysage, la possibilité de se saisir de ces corps et de les dessiner, de les modeler dans le jeu des masses des nocturnes somnolences , de sorte que se promener dans la chaleur tardive de la saison est un pur ravissement, l’infinie variété des personnes, des races, la façon singulière de manifester l’incarnation sauvage dans un corps, par contre quand nous devons comme hier soir visiter quelque ami, selon le protocole standardisé des échanges, où il n’est pas possible d’être autre chose qu’une localisation sociale, alors là, la lugubre vacuité de l’être saute au visage comme une horreur de base, et l’esprit , de plus en plus, n’arrive plus à se concentrer sur les détails, les jeux de rebond, surtout si aucun des convives n’a vraiment envie d’être là, le maître de maison essaie d’animer par la description des vins, des plats, par l’évocation finalement de son amour de la musique, mais là encore aucune surprise dès lors qu’il s’agit d’un appel à qui saurait de quoi il s’agit, selon des jeux de langage assez pauvre, des qualificatifs sans contenu pour un novice et sans doute même pour un musicien, il est étrange qu’il soit possible de ressentir ainsi un domaine sans qu’un discours ne le forge, au point d’un sentiment là aussi d’une occupation sonore de la pensée, sans doute de ce point de vue aucune différence entre un instrumentiste et un homme branché sur une musique baladeuse, le même mouvement de continu qui sature la coupure du langage, alors le maître de maison se met à parler de politique, d’éducation, sa compagne, les cheveux dissimulant son visage d’enfant vieilli trop vite et non sans un peu de chagrin, ne dit rien, élude les questions et lors qu’elle semble avoir été si proche de Paradise Now, elle n’en dit rien, je risque que Brook est passé, ce qui choque sans doute l’éternelle musique de Mozart mais là aussi on n’en saura rien”

-” es tu capable de parler de ta peinture, mon cher”

-” tu as raison et tort à la fois, tu sais bien à ne pas me lire que chaque fois que j’arrive à former quelque chose d’un peintre, il se produit un effet de compréhension de ma pratique”

 

le ciel est nuageux mais plutôt joyeux, la lumière se dépose avec son souffle de saison, à l'instant plus vif comme s'il savait l'écriture qui se cherche encore et toujours, ce flot solitaire et sans fin qui se perd dans sa saisie, j'ai voyagé dans l'épaisseur de ce que je pensais être les choses et je n'ai rien trouvé, que cette phrase, combien de temps encore? et ce silence au fond qui s'installe, qui s'installe est beaucoup dire car il en a sans doute été toujours ainsi, je regardais déjà de la fenêtre de ma chambre jouer les gamins

 

 

 

 

 

La morte de couche par plus d’amour de dégager des os à moins que ce ne soit moi le mort perdre la netteté des choses ombre dans le regard vers la frontière birmane peu à peu perdre le sens et l’identité ce voyage entre les mains errantes d’un jongleur la route toujours parmi ces gens tel Ismael qui. veut chasser la  baleine la blanche et se retrouve dans le lit d’un cannibale réducteur de tête pour lutter contre les hurlements de sa mélancolie

 

 

 

 

Dans les bras du nègre devenu fraternel ce qui vaut mieux que d’être bouffé le guide au disque dur épuisé est un peu malade on roule dans la promesse d’une rencontre qui ne se fait pas entre le chinois et le birman l’ethnie toxico écouté la télé thaï débile une sorte de propagande fait réveil tandis que les tombeurs nocturnes semblent inviter à quelque rite primitif dépourvu de sens la pièce est faite de bambou une solitude radicale envahit l’espace dans ce qui ici erre sans but sinon aller toujours plus avant vers le frontière qui sans doute se défait au fur et à mesure 

 

 

 

 

 

Tandis que le nègre du narcisse sauvait de la noyade le pauvre type et que je m’efforçais de poursuivre la quête du léviathan parmi des restes ethniques noyées de Chine et d’opium six chinois étaient égorgés par des Karen l’aubergiste au pied bot servait ses liqueurs de pieuvre mais un vieux réveil du fantôme noir rajoutait sa composante psychologique stupide et répétitive porteuse à la fois de solitude radicale mais plutôt à la manière de la nuit des morts vivants quand le mort surgit au milieu du vif ainsi vogue notre navire sombre sur les eaux tourbillonnantes de Mékong 

 

 

 

 

 

La voix de propagande déversait son flot de vérites convenues au milieu de la musique sirop le nègre immobile priait son dieu sanglant comme le moine du petit temple contact oblige et de fait muet depuis trois ans des indigènes erraient dans les étagères chinoises et les parfums du monde nouveaux et leurs enfants torturaient des instituteurs sans salaire obligés de cultiver leur riz et donc de parler d’une autre langue à des êtres déjà opiomanes les poisons s’agitaient dans les cuvettes de plastique bleu les filles auraient pu être belles malgré la boue des sentiers de cette mousson sans fin au musée ethnique le moine raconta le chemin qu’il fallait prendre heureusement et comment l’étudiant en pédagogie bouddhique avait fini rôti un soir de lune 

 

 

 

 

Entre les adultères convenus les bandits de salon et les fantômes pâles l’imaginaire thaï étendait sa puissance marchande sur les esprits tandis que le village abrutit d’alcool de riz veillait le vieil homme qui commençait à pourrir sous la chaleur il n’y avait personne pour dire l’air des temps lointains ou le chaman fou pouvait appeler les puissances de l’au delà on était dans le réalisme tribal des fins du monde même si quelque GI  un peu volage jouait au primitif vers le sud et le moderne était à l’image de ce reggae au bord du Mékong la nuit tout descend en cascade sur le port sans bateau les rares oiseaux évitent la berge assassiné pour une fois les rives répondaient d’un même souci d’occupation des terres trafics ou teaffics et Achab demeure fendu de tout son long son texte efface déjà dans une mémoire qui ne distinguait plus les formes la quête avait perdu toute signification d’un fleuve l’autre le sens ne faisait aucune bulle nous étions dans un espace à la fois mort et suspendu

 

 

 

 

 

 

 

La barque glissait sur la berge du Mékong depuis le temple montait le Free jazz répétitif des illusions religieuses et la jeune femme unissait son âme à cet homme rencontre dans la grand ville et qu’elle ne connaissait pas arrangé selon des ruses nipponnes propres au monde dit moderne l’officiant est un ancien moine qui a référé la rivière aux bruits des villes tout le monde boit l’alcool de riz la bière mange danse le ciel de cette fin de mousson reste lourd le cadavre du thaï flotte maintenant sur la rivière il croyait sans doute un peu trop vite à la docilité dans le sourire des femmes n’implique pas le factice de l’esclave d’ailleurs étrangement le parti corrompu au delà du raisonnable découpait un réel très particulier vis à vis duquel l’installation d’une usine Hôtel pont casino n’était pas une garantie la rivière plus en amont déversait son courant de boue et des petits hommes noirs recherchaient parmi le limon les pierres d’or aucune femme ne valait lit depuis qu’elle avait cessé de chasser de léviathan sur les côtés du Japon la jouissance du vivre débordait de partout les limites du plaisir quotidien

 

 

 

 

 

 

Pas plus de léviathan que d’ethnie rousseauiste jusqu’à l horizon qui ne se dissipe de pluie et le corps démembré du jeune roi des forêts demeure ce que souhaite le chinois voleur de cheveux non pas quelque heureuse bonté culturelle mais la crainte toujours actuelle de l’envahisseur des bombes au napalm ou à fragmentation dont on ne peut d’aucune façon se défendre d’où cette frénésie animale de reproduction pour préserver la langue articule des pères le rivière toujours boueuse malgré la pluie désormais lointaine comme si le limon n’en finissait pas de pleurer depuis ces contrées lointaines sans âme d’où il provient et puis après tout le silence devant l’inconnu qui demeure en soi sans espoir jamais qu’un autre vienne le soutenir lui venir en aide lui parler rien que le route infinie dans son détail et uniforme dans sa différence

 

 

 

 

 

 

 

Les hurlements des coqs font écho aux rites secrets mais rendus caduques des lors que des hordes de curieux livrent chacun à l’exotisme de soi même et des chauves souris en brochette sur fond de chouette en soupe laissent deviner d’autres pratiques indigènes et endogènes dont le sacrifice infantile demeure le moins improbable le primitif n’existe que comme dégénèré et s’il ne l’est point c’est qu’il est vraiment monstrueux près à tout pour apaiser sa terreur d’avoir conscience que d’être

 

 

 

 

 

 

 

 

Le type développe toute une théorie sur la blancheur son lien plus avec la terreur qu’avec la pureté encore que la blancheur de son costume suppose une sorte de vertu de la peur les navires rapides remontent le fleuve à la recherche des tribus encore plus moins isolées et se sont longues ripailles de jeunes femmes et de têtes coupées et les bijoux d’argent se retrouvent sur les marchés pour les arrières gardes touristiques avides de souvenirs limon du fleuve rapide rocher sur lequel s’écrase le pilote sans connaissance heureusement qu’il y a des traités des complices exterminés à leur tour lorsqu’ils ne servent plus à rien et nous descendons depuis la plaine des jarres jusque dans la plaine ouverte vers la capitale justicier d’un ordre mortel identique à la prostitution des conseillers du prince qui finira dans le camp

 

 

 

 

 

 

 

Une file de moines a-t-elle prétention d’interrompre la voie vers le réel actuel sans doute que oui furtive rapide certaine à l’épreuve des balles et de la torture mais il serait temps d’aborder certaines figures du récit

Vers la chose Franck le pilote traducteur lao et le docteur local l’un expert en intendance pratique l’autre le nez au vent du chaman

Invisible fils de rien errant de cirque et de camions transcontinentaux cerveau de mère explose de tumeur désormais adolescent vide nu dans un monde idéalisé qu’il ne perçoit pas vraiment ni du point de vue de la chinoisation forme actualisée de la mondialisation ni du point de vue du réel qui perfore toute chose toute vertu l’alliance se constitue autour d’une bonne soupe et d’un solide véhicule je me souviens maintenant que je savais léviter une question d’enfance qui est venue phobie de l’espace qui n’a gardé du vide que sa perception moyenne c’est sans doute l’évocation par ce serveur du vol du corps qui y est pour quelque chose du moins j’ai tendance à le croire sans doute que le surgissement réel des personnages rejette Achab et son tourment

 

 

 

 

 

 

 

Aux portes du temple le docteur effectuait sa mutation devenant ce personnage mondain bavard fabriquant de bijoux drôle si l'on veut le regard non plus plein de fièvre mais chercheur d’esprit devant lequel le baroudeur était tout petit muet transparent mais ici tout n’était plus qu’apparence car le visite au sanctuaire avait noué les liens avec le jeu des lumières sur le Mékong peu à peu le but ethnologique musical sociologique politique s’était perdu pour faire place à un jeu de cartes distribués par un aigle fou une civette plutôt qui comptait le destin de chacun entre ses petites pattes 

 

 

 

 

 

 

Qu’un roi puisse mourir est une idée dans le fond étrange insoluble le temps est indéterminé et le ciel gris des ombres sans nom comptent des grains de riz comme autant de preuves infimes mais infinies de la dislocation des rapports l’hypercapitalisme a achevé le monde il n’y a plus d’horizon que celui du musée lui même poussiéreux 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque revient le monde au quotidien des objets furtifs sur les hautes falaises crapuleuses dans la foule acéphale moderne tant que demeure l’idée d un lieu somme toute local nulle distance à attendre la clôture frappe durement aux portes nuageuses de fausse vertu un pas lourd de ce sens enfui l’ethnologie est le témoignage du massage général et derrière chaque sujet son double au point que les réalités dictatoriales ont au moins le mérite de quelque distinction  ne plus rentrer jamais toujours sur ce chemin sans but qui croise la consistance du vent l’aventure des rives du fleuve se prolonge sans cesse plus avant vers cette montagne de jungle qui serait l'unique refuge des dernier hommes libres en fait de solides trafiquants assassins

 

 

 

 

 

 

et un stupide avion poubelle ramène vers des rives occidentales désolées, parce qu’il y aurait quelque part le lieu de la révélation

ce qui ne résout pas la question du tableau fermé

ni pourquoi la voix de Flaubert s’est à nouveau éteinte, à peine entendue

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