colonne montante
Elle dit que cela fait déjà sept ans, comment cela a t il pu passer si vite? Son corps est plein, sexuel en diable, soufflé du désir de plaire. Des voitures passent en vrombissant, trop vite sur ce court espace si rare dans la cité en reconstruction, comme si ce monde avait les moyens de son avenir. Elle revient sur l’asexuel de son époux réduit à l’impuissance, son désir que l’homme, son homme soit justement ce rien du désir. C’est sans doute sur la base de son impuissance à lui qu’elle pouvait s’autoriser à construire des relations avec d’autres hommes. Elle ne le quitterait jamais. Sa vie minable, frustrée, pouvait être ainsi préservée. Il n’y avait rien que ce vide conjugal qui fondait la légitimité du monde. Le quelqu’un d’autre ne pouvait être que pour un moment, cet intervalle qui permettait de supporter la semblance de l’incomplétude du couple. Si elle avait pu seulement se faire à son absence de vie sexuelle. Le paradoxe était capital puisqu’elle refusait en même temps ce qu’elle induisait pourtant. Elle ne pouvait faire l’amour avec son homme qu’en rêve. L’amour était un rêve. Il n’y avait pas de rapport sexuel, qu’en rêve. Elle avait fait le tour de tout. Elle éludait, ce disant, le terme qui eut signifier ce qu’elle s’interdisait de fait.
Elle dit que c’est dur, cette coupure, elle court chaque jour d’un lieu à l’autre, son amant perdu, elle le quitte, elle pensait qu’il fallait choisir, elle n’aurait voulu rompre, mais il le fallait, à fleur de rêve, un immeuble, une grande barre qui s’effondre, des objets, un objet surtout, un enfant d’il y a très longtemps, perdu dans le souvenir, et qui revient là se faire écraser en rêve, c’est cela, un neveu qui devient fou, tout se mélangeait un peu dans sa tête, les lieux se distendaient, l’autre enfant si beau devient une menace, celle de devoir vivre avec cette folie là de l’enfant, ne pas avoir peur à ce moment là, regarder les choses en face, il fallait sous peine de ruine, cette horreur du silence qui viendrait sinon recouvrir d’un voile encore plus épais l’effraction du réel. Est ce cette folie là qui l’écarte ainsi de son amant? Nul ne sauve maintenant. Le lien est disjoint. Les ombres errent dans l’indistinct. Un tunnel sans fin, le risque mortel d’une route obscure.
Hélène suivait Hans de l’oeil tandis qu’il suivait, croyait-il, de loin, son jeu séducteur. Il faut éterniser sans fin ce court moment de liberté. Il n’y a pas besoin de joindre un autre moment. Celui ci a suffi pour dire enfin ce qui importe dans le fait d’exister.
Le cimetière fait leçon. Tout n’est plus que ruines et l’instant d’après tout est cette cité orgueilleuse, luxuriante au milieu des sables. Hans s’amuse presque à travers ce mouvement d’oscillation d’une forme l’autre. D’abord les dunes très basses, une bande de terre entourée d’eau, et là les arcs rouges d’un ancien amphithéâtre, il est possible de voir distinctement la piste avec sans doute les restes d’une installation pour les combats de galères, Il semble que le bâtiment est entouré de murailles, à moins que ce ne soit une transformation ultérieure, défendre les jeux du cirque de l’envahisseur barbare. Mais ce n’est déjà plus ça. Les montagnes ont repris leur place et les constructions sont parties à l’assaut des falaises, succession de coupoles blanches, griffons ailés posés de chaque côté d’un pont qui franchit l’abîme. Le regard cherche en vain quelque citadelle ultime, mais dès qu’il se pose sur un sommet, un autre, plus loin, l’appelle, forme encore plus souveraine, lancée à la limite d’un ciel couleur de suie.
Elle dit qu’il devait en souffrir, elle voulait lui en parler; Qui peut entendre tout? Sortir du ressentiment, le lui dire, le vouloir. Hans devait admettre qu’il était mis hors du factuel de son couple et de sa place en sa demeure. Il ne rêvait plus. L’espace ombreux des couloirs bourgeois était donc refoulé, perdu, renvoyé à un lointain parfaitement inconséquent, tout comme le désir. Quelque chose qui demeurait immobile. La perte de temps de cette recherche vaine. L’illusion de son possible, mascarade de toute fiction. Des amis se retrouvent autour d’une table, tels des morts qui se souviennent, ils ne parlent de rien en riant, ils sont d’accord pour faire cela, ne parler de rien, les places sont même fixes, rien à attendre, même pas l’art de la conversation car il ne faut surtout pas parler du désir qui pourrait survivre, qui pourrait fictionner l’atmosphère mortifère du groupe. Elle s’angoisse maintenant, elle va se mettre à jouir. Comme si Hans était capable d’être arrimé à quelque chose. C’était tellement simple. Le ciel est d’un gris bleu métal, assez plat sauf une ligne un peu plus moutonneuse et jaune sale à l’horizon.
Hans ne se souvient plus du rêve depuis qu’elle a disparu, ne laissant que la pure apparence de sa forme, la négativité de sa voix. Il ne cherche même plus à l’entendre. Il est au delà. Le mail nouveau fait écho identique. Il est question d’une faim sauvage. La prêtresse de son agonie.
Hélène a plongé dans un aquarium onirique, elle est Dieu créateur de forme au plafond de la sixtine, ce corps sans poids immergé dans quelque chose qui vit et glisse, unie à ce qui vient, ni morte, ni vivante, l’eau si chaude, lumineuse, transparente, elle voudrait faire retour dans ce là bas presque enfui, pas de vêtement, légère, tellement, l’apparence ici ne compte plus, besoin de rien, un monde sans méchanceté, comme si le mal radical avait disparu dans ce presque touché où elle se noie, elle sort de l’onde et replonge, des poissons minuscules, partout, des vacances sans fin, jusqu’au dernier jour, portée par l’eau douce, elle lâche tout, elle part, elle est partie, rien ne la retient, que sa mère peut être, quatre vingt dix ans, les hélicoptères tournent sans cesse, l’espèce a dû s’écraser grandement sur les routes à l’approche de Noël pour éclairer les propos sécuritaires du chef de l’état, elle s’en fout, elle se dit qu’elle était morte et que c’est fini, Hans savait cela, il avait connu aussi l’américaine, fusse ce temps si bref, il gardait cela dans sa chair, tout finissait par la première fois, le début.
Après tout ce temps, elle surgissait de l’ombre, indirectement il est vrai. Cette idée qu’il puisse exister quelque chose en dehors de la grisaille générale, mieux que l’Organisation puisse avoir survécu après son départ. Il y avait là comme une surprise mais pas une heureuse surprise. Tout ce qui faisait la chaleur interne de Hans refit surface, intact avec cette lumière d’hiver qui le fascinait depuis des jours sans qu’il sache pourquoi. L’idée d’une ultime année se présente presque aussitôt à son esprit comme une certitude apaisée, celle dont on dit qu’elle précède la mort hospitalière, au petit matin, après toute une nuit d’agonie. Les textes qui annonçaient un grand forum avaient déjà quelque chose d’élaboré. Un souffle passait. Il sentait un lien réel par delà les formes coupables. Le monde par excès. Petite lâcheté, il songe à Freud anticipant la date de sa mort. Se projeter en esprit au centre de l’Australie, cette petite maison sensée éterniser le zéro du télégraphe, costumes d’époque et gâteaux, la présente étrange de perroquets, ce froid un peu vif. Hélène l’a rejoint. Elle rit. Elle tient la main à un grand type félin, acier, plus jeune, qu’elle ironise du regard sur la silhouette avachie de Hans. Cette lumière finalement lui fait mal. Il avait refoulé cela. Maintenant il revoyait aussi la lumière, au fil de l’eau. Au loin les immeubles immobiles. Là aussi elle riait... pour lui.
Hans poursuivait à inscrire quelques noms, les noms japonisants qui actualiseraient le texte, feu vacillant de la lumière qui brûle l’être au lieu le plus réel. Elle dit sa fixité conjugale, cet impossible à venir ailleurs, ne rien faire, ne pas bouger, cette liaison avec un autre, quasi par surprise, elle voulait la tranquillité, ce dont elle mourrait cependant, ne pas être bousculée, perturbée, elle choisissait de ne pas vivre sa vie de femme, éternellement, elle ne supportait pas bien, elle aurait pu se croire prête à tout, elle ne l’était pas bien sûr, comment quitter cette vie, sa pauvre vie racornie sur elle même, elle aurait bien voulu, il n’y a pas d’autre vie, elle ne voulait toucher à ce qu’elle disait être sa vie de famille, la liberté impossible, elle se voudrait imperturbable. La lumière saisissait maintenant ce point fragile qui découpait Hélène de son existence concrète, le désir en devenait impossible, fixé. Hans cherchait un nuage même minuscule qui aurait pu apaiser l’étendue, mais rien, juste l’écho d’une lettre appelant dans le silence, un crissement de pas, un timbre de voix.
Elle faisait problème, elle ne pouvait que causer disputes et reproches, Hélène, quant à elle, s’efforçait d’être gentille même si elle n’y pouvait guère, ainsi de ses dessous chics qui auraient pu être charmants, voire érotiques si elle avait pu ou voulu, un instant, les habiter et non pas les annuler comme s’il s’agissait d’un costume trop large, malcommode. En tout cas, Hans se sentait bien incapable de compenser, seul, ce mélange de gentillesse, de maladresse et d’inculture. Et les maisons faisaient suite aux maisons. Se profile une baraque bourgeoise sans grand caractère mais sans doute conçue pour des modalités surannées d’existence, en un fond ahistorique qui pouvait faire éternité. Hans ne se sentait pas au pied de ce plan. Elle se disait sauvage, prête à tout, à lui arracher les yeux, il est vrai que son compagnon était plus âgé qu’elle, musicien, tous ces facteurs de séduction se perdaient dans l’ordinaire
Elle s’imposa de fréquenter des gens inconnus, des collègues anciens, ses parents. Un vain effort, un exploit quasi. Elle cherchait à prouver son existence, qu’elle était quelqu’un de bien, mais ça ne répondait pas à grand chose. il faut dire qu’ils ne bougeaient guère les dits parents, prisonniers d’un monde sans raison, sans autorité, fermé sur la routine de l’identique. Elle retrouvait des compagnons d’études qui, à la différence d’elle, avaient abandonné toutes études pour le commerce le plus trivial. De plus, aux discours de marketing s’ajoutait une nourriture grasse, endeuillée. Elle s’épuisait peu à peu dans cet effort lugubre. L’impasse d’elle même la sidérait dans l’angoisse, sous le coup du semblant, d’à priori, de satisfaction de surface. Hélène imposait à Hans son silence hystérisé, silence qui le poussait à une dépendance de tout instant sans éclipse puisqu’il n’avait d’autre perspective que la folie organisatrice de Paule qui ne lui laissait plus le temps de penser, alors que justement le sauvetage tardif de sa bibliothèque venait de réouvrir le possible d’une pensée sans bornage. Elle riait, sans doute croyant se jouer d’une capture d’autant plus naturelle qu’elle se serait éclipsée du lieu d’effectuation. Hélène jouait le mépris, les hauteurs, privilège de l’âge. Paule confondait maintenant Hans et son chien. Un soir, le chien vole le repas du maître au milieu des rires des enfants. Il ne reste à Hans qu’un bout de jambon desséché et de la purée froide. Le lendemain matin, Hans passe dans un couloir et Paule entend son chien qui passe, prête à le fâcher d’avoir voulu entrer dans sa chambre. Tout ceci est ridicule. Bataille parle de la guerre et Paule cherche une maison. L’avenir a un goût de sang, sans émoi aucun. L’obscur de Bataille couvre, de fait, ce vide d’une négativité après tout purement formelle, un peu comme si au delà de la semblance ne résonne que le chant linéaire de la structure vide. Quelle différence dès lors avec la caricature de la structure qu’est le signe statistique? quelle différence entre le mystique du camp et son administration?
La vie passait, elle ne faisait pas grand chose, elle pouvait, voulait partir mais ne faisait rien; plus jeune, elle avait rêvée le voyage au long court, elle disait n’en point souffrir, ne plus rien faire, sans envie, son mari devait partir, elle ne voulait plus, il voulait changer de maison, elle pas, bouger ferait basculer sa vie, un équilibre de lieu, en ce pire d’une banlieue de province, demeurer là, nulle part, en tout cas pas à l’extrème d’une excentricité compagnarde plus radicale, ne plus jamais quitter l’Algérie, plus jamais, rester là, toujours, même au prix de son être le plus intime, maintenant accourent les visages de copines, intactes, perdus, seule à se souvenir, ne point déménager, demeurer, ne plus avoir confiance, le départ du premier mari, perdre l’idée du projet, en rester là, à ce moment là, ne pas dépasser, ne pas le vouloir, ne pas comprendre, la perte de l’unique
Elle se souvient du chat, abandonné à sa violence, le torturer dans sa solitude, absolue, princière, ce plaisir là, être envahie, elle y pense, ce dépassement, le tabasser, cet état où ça peut la mettre, les autres, elle pouvait les imaginer ainsi, à ce point, ce goût sanglant dans la bouche, la morsure interne de la joue pendant que l’animal se fait sous lui de terreur, après elle faisait pénitence, les prières en boucle, aucun repentir, aucun pardon, la faute impardonnable, ça lui plaisait beaucoup, le baptême, pff! pas de pardon, plutôt être maudite, expier toute une vie pour ne pas aller en enfer, Hans est à nouveau dans la lumière, Hélène est lutine et Paule ravie. Elle songe au vice, une hystérique vicieuse, se mettre à la place d’une autre, elle a seize ans, elle était complètement folle, toute une histoire, une faute impardonnable, quelle horreur, ce prétendu foyer, sa mère, son père, elle, à table, quel mensonge, plus tard, encore à côté d’eux, encore à table, la pauvreté des échanges, de là elle devient pessimiste, incurable, ce qu’elle raconte est un pur vide, n’être que seule en réveillon, n’avoir rien fait, être restée seule, elle ne méritait rien que la plainte de Rutboeuf, ce sont amis que vent emporte, elle s’en déprimait, elle en mourrait, d’ailleurs tout le monde s’en foutait, tout ce chagrin pour rien
Elle était dans le ressentiment vis à vis de sa prof de danse, elle fumait d’avantage, cet état second, elle cherchait à supporter, mais à quoi bon, elle se disait que cela devait réduire son agressivité vis à vis de l’enfant, elle avait oublié les cadeaux de sa mère à la poste, négliger, Hélène était heureuse, elle avait bricolé avec un peintre pour achever sa demeure première, le paquet cadeau, elle voyait se former des images de scène, elle se demandait si cela valait la peine, silence de Paule, il se demandait comment cela était encore possible, ce fragment, elle filait vers l’intime avec l’adolescent, Tchekov, ces putains de chiens russes, la farce, une gestuelle sexuelle avec des enfants, les enfants s’ennuient à l’école, la mixité rend rêveur, ces gorges naissantes, ces saillies des pantalons, le frémissement de la langue, au matin
Hélène se saisit d’une adresse qu’elle trouva sur le bureau de Hans qui était celle de la canadienne et qu’elle pouvait prendre à juste titre pour l’adresse de son psy, ce qui fait qu’elle informait la dite psy d’une symptomatologie dont elle était le sujet...
“Je vais peut être vous amuser d’une petite anecdote qui prouve bien la pertinence de cette histoire de fou, où l’ex aliéné guéri de se prendre pour un grain de blé va s’effrayer de la rencontre extérieure d’une poule qui ignore justement cette guérison. Bref Hans qui, comme vous vous souvenez peut être, maintenait une certaine compulsion vis à vis d’une dame de ses pensées -- c’est ainsi qu’il la désigne, je pense--, cette personne sans doute cruelle (mais n’était-ce pas d’en avoir deviné l’essence qu’il y demeurait attaché) lui avait pourtant (!) manifesté à la fois un engagement parallèle antérieur à leur “rencontre” supposée passionnelle (du moins c’est ce qu’il crut) et un intérêt pour un personnage qui, pour lui, faisait référence en matière de subjectivité, personnage qui lui avait d’ailleurs un peu ri au nez au détour de la rencontre de la dite dame avec lui, mais là nous sommes dans l’enveloppement des interprétations, où il est bien difficile de savoir ce qui est réel, ce qui se projette, ni même si la dame est un peu tordue dans ses relations amoureuses ou délicate et ne sachant comment se défaire de ce qu’elle croit avoir déclenché par accident ordinaire de l’existence. Enfin Hans nous fait part de son soulagement d’avoir ainsi pris quelque liberté intérieure, de ressentir un apaisement un peu dépressif mais quand même, se plaignant d’une hypersomnie, d’un abrutissement... j’en suis moi même assez satisfaite d’autant qu’il a cessé tous ces jeux d’écriture, ses dessins, etc.. il a repris son travail auquel il se livre avec obstination. Et là, il est assis tranquille à une pièce de théatre d’ailleurs d’un modernisme affligeant quand deux rangs plus avant, il aperçoit la dame, de dos, non pas une hallucination, à l’identique, les cheveux, l’allure, et crac, si je n’eus le réflexe d’un éclat de rire, il fallait voir au moins trois mois de travail réduits à zéro. Hélas, l’honnêteté porte à dire que, peu après, se saisissant sans doute d’une brisure d’un objet jamais constitué, il se surprit dans une attente de gare saisonnière à la chercher parmi les voyageurs du jour, elle, qui n’avait plus aucune raison pour cela, n’en ayant jamais eu plus avant. Enfin, il y a ce demi souvenir ancien où il attend ses parents sur le bord d’une route alors qu’il est chez sa grand mère paternelle, mais il est possible qu’alors il n’était pas sans craindre le surgissement mortifère d’iceux.”
Un vendredi vaut-il pour un mercredi ? Hans dit cela en matière de raison quasi organique, c’est curieux car la grisaille de l’apparence arrive de moins en moins à se concilier avec des trucs comme peindre sur des surfaces de plus en plus grandes, couleurs et petits personnages pré-verbaux, sans doute cherche-t-il à diluer son image qui se défait dans le suspens du mercredi dans une surface sans bord, on pourrait imaginer une machine qui écraserait son corps sur une toile, ce serait, sera le clou de l’exposition, n’est ce pas, cela devrait ravir cet aspect d’elle qu’il devine aussi dans les échos des discours qui passent
Ce vendredi donc un modèle qui finit par raconter une piste, il y a un homme en Norvège avec lequel elle finit par rompre, elle l’oblige à rompre, elle le pousse au point où il lui devient impossible de poursuivre, c’est là dans cette coupure qu’elle l’attend, qu’elle l’espère peut être, le reconquérir, dit-elle, mais lui ne sait pas tout ça, et dans ce mouvement de séparation où elle se sent si bien, la rencontre d’un autre homme en Croatie cette fois, avec lequel elle se livre, libre, à quelque chose qui va fixer cet homme au point de le rendre agaçant de vouloir ainsi se rapprocher physiquement d’elle
La brume monte lentement de la gravière inondée, le chien devant. Hans devine sa présence dissimulée dans les frondaisons qui hésitent à se dire, dans le jour qui vient, peut être, plus avant; quelque chose de nouveau s’épuise à murmurer; là encore personne ne connaît vraiment le nom, cette voix issue du peuple qui maintient les rires à niveau constant; les nuages prennent une couleur rosée, immobiles, plats à l’infini, comme en certains ciel d’Afrique et la cendre refuse l’envol attendu; le vent hésite comme s’il devinait sa demeure, l’orage au coeur de l’être, qui roule en angoisse, sans objet. Quelque pharaon accomplit le rite et le jour succède au jour et les forces nocturnes s’épuisent, sur la rive, au loin
Hans est de retour, tel l’enfant qui rit, nouveau; il connait le secret de l’immortel, pour qui demeure, présent au matin, toile badigonnée et silencieuse, texte rangé au fond des coffres, parole retenue
Les navires bleus, volant par dessus les cimes des arbres, poussés d’un vent de sable ocre et sucré, ont déposé sur la rive une femme gainée de noir. Elle marche lentement parmi les coquillages de bordure, chair dorée sur d’uniques bas de feuillages. Elle avance à la rencontre d’ombres affamées, les épuisent d’un souffle et repart
Là haut , les sacrifices ont commencé, le sang coule le long des façades de pierre
selon la loi
Pourtant un zéphir apporte une sensation nouvelle, faite de douceur, parfois de chant, mais ce n’est sans doute que l’illusion du rêve, qui persiste à l’ouverture des paupières
L’enfant est cette chanson du jour qui traine la pente nouvelle, de poussière annoncée, cendres au souvenir
Achille couvert de deuil, son amant Patrocle est mort, les femmes exclues pleurent, cris, réduites au choeur
Cela est si lointain, comme les paroles fortes que contenaient les livres avant
Debors poubellisé, le spectacle en abîme, odeurs des foules
Elle raconte la poèsie des murs, ce forçage de la sensibilité au métro affiché
qu’importe
Il se dit qu’il n’ira plus jamais vers la Ville, du père point, avant, après, un mercredi de cendres et puis plus rien
Poil à poil lentement au tableau un à un, c’était le temps des peintures faméliques, et elle revint, issue de l’ombre, pour Ulysse donc, affamée
le Xanthe furieux du sang qui l’étouffe poursuit le divin Achille d’un bout à l’autre de la plaine et s’il n’était le boiteux, à la chair bleue, d’un mur de feu, asséchant les rives, le héros irait pourrir, sans sépulcre, seul, oublié des hommes comme des dieux, semblable à quelque barthe, pourrissant en une tombe anonyme, de larmes comme gluances qui coulent et entraînent ses traits, ses pensées, ses désirs
Maintenant il rêve, la proposition lui semble étrange, il a rêvé sans doute, le songe bouillonnant, plus loin l’île, plus loin
Sur les hauts falaises, par devant la petite entaille de roches où gît la demeure entr’ouverte, le prètre blanc, anorexique, égorge un agneau d’un an, il extrait les entrailles fumantes pour les poser sur la pierre chauffée, une fumée acre monte vers le ciel vide et l’odeur se répend partout jusque dans le sommeil des amants endormis, un oiseau vient se repaitre de détails, quelque japoniserie donne à l’ensemble une allure comique, l’insistance sur les liens, la peau blanche
En avant, on ne retrouve plus rien, le manuscrit est brouillé
Le bruit régulier des machines somnambules glissait sur tout ce gris et les masses nuageuses, parfois, livraient quelque jaune presque trop brillant, rien ne pouvait dès lors nous mener, sur une rive plutôt qu’une autre
Malgré ses orbites vides, la femme cherchait encore quelques lueurs, ce qui faisait rire le fonctionnaire attaché à son sang. Plus tard le violon reprit et l’ordre imbécile referma la crypte
Des monts enneigés, glissent des formes squelettiques qui portent le gisant du soir et le signal du fond poursuit ce cri effrayé, le port gémit sous les bateaux,
c’est sans doute un désert ocre, des bois jaunis qui flottent presque sans bruit, une, puis une autre; le ciel bleu
La souffrance de peindre ne trouve apaisement, au contraire, toute cette lumière qui inonde l’aube, le couchant. Elle passe et puis disparait derrière le stoupa
Hans se souvient parfois des rives de Ceylan, émotion qui le traverse comme une rencontre véritable. Tous quatre surgissant de la vague meurtrière, remontant vers un but assez mal défini mais portés par la passion qui gronde, celle qui active un récit héroïque. La porte s’ouvre devant les trésors enfouis des siècles passés. Depuis le centre de l’Asie, se raconte toujours la même incroyable rencontre de la reine éblouie par le marin errant depuis sa ville rasée. Il marche vers un futur dont la reine peut s’imaginer être le port. Un banquet vient signer le début d’un bien plus terrible malheur, étoffes artistement ouvrées, rehaussées d’une pourpre magnifique.... la reine est là, fascinée, vouée au mal qui va venir. L’île se rend à l’attaque soudaine d’une phrase qui l’emporte vers un ailleurs inconnu et vivace. Les voilà, mensongers et flatteurs, ne sachant quelle peste ils chérissent dans leurs actes et leurs discours.
Tout ce gris, ces nuances sauvages, par dessus la petite maison
Pourtant au sol, ce temps de cimetière, là sous les fenêtres, imposé par la bêtise compulsive, effet de réalité qui colle au sol. Toute tentative d’envol échouée vers l’une, puis l’autre, puis les murs couverts de ce même corps partout et puis ce goût de sang au fond de la gorge, la bouche résiste à s’effondrer, ouverte en gueule, le fond hésite à s’affirmer, le rêve est clos, sombre nageur; il n’est que la freudaine qui avance à grands pas, à marche forcée
Hector est donc trainé dans la poussière, au pied d’Illion qui le vit naître, dévoré des chiens, des vers, loin des pleurs de la femme insoumise qui rit au creux de la couche de son meurtrier
Livides les particules descendaient du ciel, d’un petit bruit métallique. Elle gémissait, peut être, des conséquences de sa furie. Ce vouloir plus loin dans le déclaré, l’évident, vouloir retourner ainsi l’apparence, même au delà de couches profondes, jusqu’à ce rien, ce silence, le cadavre suintant. Ce nom, là bas, au pied de l’étendue décomposée, crabes aux yeux multiples, bébés difformes, gonflés, parmi les carcasses des chevaux, la ferraille des chars et des oiseaux
Hans se souvient maintenant de son pas, sur la grève; au loin resplendit la blonde couverture du sang protégé
La femme aux yeux blancs, par en dessous traverse l’âme, elle cherche le bruissement de la dernière goût d’humeur vitreuse, et il pleure qui s’en souvienne, lointaine et nue. L’air est épais de tous ces cris d’oiseaux, fractionné en minuscules éclats de givre, cylindre puis cône, ouverts maintenant, malgré les dents jaunes qui déchirent la chair, couleurs pastel. Là bas sur la berge du petit port, perdu, Hans revient, il y revient, il se perd dans cette image figée; qu’importe, gronde la vaste ville
De roc et de désir, il descend de l’asile poissonneux, mais c’est pour se trouver au bucher de son âme, en la plaine immense, sans les chevaux, livré aux griffes des aigles aveugles, sous le rire des enfants. Il croyait encore un temps qu’il lui serait possible de prononcer son nom sans soupir mais il savait que la sonorité d’une voix suffit à faire basculer dans un hurlement tout état sauvagement défendu. Le rêve le précipitait au dessus des abîmes de sang et du haut des falaises, une ombre paternelle ricanait, entourée de femmes aux yeux gris
Dans la plaine giboyeuse, le toscin de son amour, dans l’éclat de la nuit qui vient, le voile pâle de son désir
Il brula ses navires chargés d’épices et pleurait sur la berge loin du port
Hans aimait à se relire sans cesse pour chavirer à nouveau, refusant le verdict, comme se prend à rêver le prisonnier qui avance vers le gibet, tandis que les tricoteuses discutent vivement du prix des céréales, en alternance, fachées des paroles
Hélène inquiète et désireuse de casser le processus d’écriture auquel elle ne comprend rien bien qu’elle prétende lire, trahissant souvent son goût pour des formes à l’écriture banale, à la structure narrative linéaire. Elle aurait pu souhaiter à la fois que Hans écrive et qu’il trouve en même temps un plaisir infini au semblant d’une existence bourgeoise parfaitement robotisée. Il lui fallait donc agir contre le poème. Aussi s’adressait-elle à nouveau au sombre thérapeute de son compagnon
“je vais vous faire rire, Hans, parmi les rechutes régulières, avait écrit une fort jolie lettre à la dame, lettre tout à fait charmante, mais dont il interrogea avant de l’envoyer l’intérêt et pour qui, ce qu’il est loin de faire à chaque fois, me semble t il, bref il se demanda pourquoi écrire, sinon pour lui, et alors il n’avait pas besoin de l’envoyer, il suffisait d’avoir écrit, mais ça l’embêtait qu’elle ne sache, mais alors il finissait par craindre qu’elle ne réponde, limitant sa crainte de la supposition de ne faire qu’effleurer la pensée de la dame lisant d’un oeil agacé sa missive; enfin ça va mieux puisqu’il arrive à en parler dans le mouvement de ses sens, je devrais plutôt dire de son sang qui commence à coaguler dans son système limbique, la consolation, si on peu dire de l’analyste, dans de tels cas, c’est qu’ils meurent guéris”
Hans est toujours porté de rien, sous l’oeil d’Hélène qui y projette sa psychologie organique, cela ne fait que le perdre d’avantage. Il finit par accepter le nom qu’il lui a donné ou qu’elle lui a donné, radja donc. Il la croise, elle est en voiture en tailleur, il la reconnait, c’est normal. Après une promenade sans but, au retour chez lui , elle attend à un arrêt de bus dans l’autre sens, c’est cela, non ce n’est pas elle bien sûr! bien sûr! pourquoi répond t elle à la musique, il tremble à lire, c’est encore plus ridicule, on peut être fou mais ridicule, c’est ce qu’elle veut, il ne sait, cette insistance! il s’amuserait de cette hallucinose, il ne veut pas embêter l’incube qui n’existe cependant que par lui, essayer de se manifester de la façon la plus aérienne peut être, mais l’image se détache d’elle pour vivre une vie autonome, son silence d’elle même n’est pas, ce silence dont il supposait qu’elle ne pouvait se déprendre, en ce point de fuite où elle l’a réduit, il sentait la lumière sur sa peau, le port et les bateaux, ce départ fugitif craintif, toujours comme surveillée, spirale joyeuse dans le fond, petit circuit de vie, il cherche la trace des paroles énigmatiques pour s’en faire un collier compulsif, il se veut incurable, aimer les mots qui diraient love, les mots qui ne fâchent d’éviter les blessures ouvertes des corps vieillis, comment peut on vivre sans érotisme? il faudrait pouvoir s’installer, peindre au fond d’un jardin, sans que quelqu’un veuille imposer on ne sait trop quelle mascarade sociale pour briser le geste, quelque (ne) va (pas) venir, l’incube invoque on ne sait trop qui, il est prêt à tout pour ne pas me perdre , à moins que ce soit autre chose, il est mort d’avoir trop aimé, puisque elle avait fini par lui dire ce qu’il était nécessaire qu’il sache afin de mesurer l’étendue de sa méprise, il ne lui restait plus qu’à essayer de mettre en deuil ce qui jamais ne fut d’avoir voulu être malgré la loi, même si l’idée ne peut s’effacer d’être ainsi sans cesse au creux de l’oreille traversé des flux d’amour, délicatesse du vous, comme la lame du boucher entre les plis, la voix ne peut, un chant la porte, une voix ne peut conjurer l’indicible, elle dans dans ces bras là, souffle d’un souvenir, sur la toile peinte, un coeur, nichts, attendre encore il aurait pu, ne le sachant d’ailleurs, n’avait il pas toujours attendu, dans le bruissement de sa langue à elle, elle passa, alors il sut maintenant qu’il attendait cette indicible langueur, cette moiteur du crépuscule, les plages lentement retenues de l’aube
Oui disait le texte sur Joyce mais au pied du radeau, l’eau déjà croupissait, tout est désormais complètement gris, le bruissement des limbes qui froissent l’air de leurs suaires
Un enfant joue du violon, un concerto, les notes accrochent, gémissent, le tempo du piano se déplace, éloignement , retour , harmonie fugitive, thanatol
La mer n’est pas bleue dans le lagon, plutôt comme la mer noire, là bas aux limites de l’Arménie, les monastères détruits pillés lacérés, restes lugubres de l’Empire Byzantin, sable gris sale, des femmes chargent des camions de pierres
Il reste des fragments de corps, tout ceci ne fait plus un corps, même habillé de fétiches divers, l’ombre vient, l’angoisse, l’anorexie, l’insomnie, le voyage est sans retour et la mort si douce, ni souhaitée, ni induite, ni craint, viendra,
En parallèle au chant poétique qui glisse sur les reliures cognitives de Hans, le thérapeute répond à Hélène: “J’ai donc reçu votre ami. Ce monsieur m’ a semblé, je dirai fatigué et visiblement très agité par les événements récents. L’interrogatoire s’est révélé facile mais avec pas mal de réticences, compte tenu à la fois de la structure obsessionnelle et de l’âge qui laissait entendre quelques signes d’involution. La thématique présentée était d’ordre essentiellement anxio-dépressive avec le cortège habituel, anorexie, insomnie, angoisse. Mais il me semble que ces manifestations cliniques ne sont pas à retenir au profit de ce qui apparait assez à l’évidence une symptomatologie d’ailleurs plus compulsive qu’érotomaniaque, en tout cas une incontestable fixation. Je crois que ce sujet est depuis une quinzaine de jours extrêmement remué par une fantasmagorie à caractère érotique qui, par moment, le submerge complétement et qui met à mal sa petite existence gentillette. Vous avez manifestement agi dans le bon sens en récusant ses demandes surtout lorsqu’elles ont pris cette allure de pensum... autant qu’il m’a été donné de pouvoir en juger puisqu’il ne m’en a pas donné lecture. J’ai cru comprendre qu’il vous avait adressé un énorme document à caractère administrativo-politique dans le genre mémoire paranoïaque, accompagné d’ailleurs bizarrement, si j’ai bien compris, d’élucubrations plus ou moins lacanoïdes sur le fantasme. Cette mesure d’arrêt que vous avez signifié l’a visiblement perturbé mais n’a point arrêté l’élaboration qui continue à le ravager. Il avait d’ailleurs prévu d’autres envois qu’il a depuis détruit autant qu’il me semble possible de l’affirmer. Il y avait une lettre contenant diverses aquarelles de sa main, le dernier ouvrage de Jacques Henric qu’il comptait vous faire lire, un texte sur l’image qui venait là sans doute pour annuler ce que le reste pouvait laisser supposer. Peut être plus interessant, il avait avec lui un poème qui, autant que je puisse en juger, était d’une assez bonne qualité et où il abandonnait son dispositif de défense passablement contourné. Il n’est pas évident qu’il ait une conscience très claire de l’intensité de ce qu’il perçoit, de ce qu’il conçoit. Le poème était sans doute le maximum de ce qu’il pouvait offrir en matière d’aveu de son désir, disons en défaut de défenses. Très rapidement, il est parti dans une nouvelle élucubration qui m’a semblé bien compliqué, de style romanesque. Il est assez difficile de savoir s’il s’agit d’un texte en cours d’écriture ou en intention de l’être. Il y était question de l’opéra de Purcell où il s’identifiait à Didon, une fantasmagorie curieuse mais livrée avec beaucoup de pointillés. J’ai bien peur de ne pas avoir l’occasion de le revoir car il ne pensait visiblement qu’à s’adresser à vous. “
Faute de pouvoir, de mémoire, retrouver quelque chose du fameux poème, hors sa pente mélancolique et de fait complaisante, Hélène eut la curiosité de trouver chez Purcell ces deux fragments qu’il faut pouvoir écouter avec la musique adéquate
I am press’d with tormont not to be confess’d, peace and I are strangers grown. I languish till my grief is known, yet would not have it guess’d
One night enjoy’d, the next forsook
Epouse et thérapeute semblent poursuivre pendant ce temps leurs questions, sur le dos d’un Hans errant: “j’ai revu, à ma grande surprise, monsieur Lammerding. On ne peut pas dire que son état s’améliore, mais il refuse nettement toute aide médicamenteuse. Si l’on peut accorder crédit à ses dires, après cette phase submaniaque, il doit traverser une zone plus sinistre ou sinistrée où l’inhibition dépressive domine, aboulique et mortifère. De plus divers symptômes compulsifs sont apparus. Sommes-nous face à un début de mélancolie d’involution? Il m’a confié être parasité par le jeu du signifiant. Autant le “Martin-nique” qui s’affichait sur les murs pour une proposition de voyage l’émoustillait, autant ces lettres qu’il rédige dans sa tête pour les oublier bientôt, et y revenir après, sont un vrai calvaire, car elles n’ont aucune espèce de fluidité dès lors qu’elles se présentent écrites dans la matérialité des mots, ainsi du début qui s’écrit par exemple “chair corps est ce pont danse te”. Il espère toujours, j’ai bien peur une lettre en retour, il me faisait penser à ce pauvre Burrough qui hurlait depuis Tanger que Ginsberg alors en Amérique veuille bien le fixer un peu de quelques mots. Mais laissons ce pauvre Hans qui est finalement pénible avec ses émois d’adolescent. Comme je viens de vous l’indiquer de manière associative, je travaille cette année sur la question des psychoses, en particulier dans le monde moderne, et donc je suis amené à lire aussi bien Czermak que Burrough. J’avais un projet de colloque sur ce thème mais mes premiers contacts sont assez vagues et je n’ai guère l’énergie de soulever des montagnes.(un peu comme ce cher Hans!)
PS: cette lettre était encore en train que je recevais à nouveau des nouvelles, téléphoniques cette fois, de Hans. Il me dit que tout va bien, ce qui suppose une grande instabilité dans la variation thymique ( mais on ne peut bien sûr pas envisager de lithium) qu’elle lui parle, et qu’elle n’existe pas. Il semble assister à des réunions d’une organisation étrange, Fondation Européenne pour la Psychanalyse, je crois, et se nourrir de phrases balancées ex cathedra. Comme elle n’existe pas et qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ça le met dans une espèce d’euphorie, où la dite elle se sublime en une sorte d’entité. J’ai songé à cette vieille notion de psychose lacanienne si fréquente à la fin de l’Ecole Freudienne.“
Hans s’amuse dans le fond à alimenter l’échange clinique, il glisse quelque diatribe dans la liasse: “La poussée exogame de l’endogamie pose l’existence possible d’un territoire autre qui pourrait ne pas être soumis à l’impératif cumulatif du lien endogame. Il est encore question des lignes d’erre où circulent les lettres, poussées par le vent, destinées à porter de l’entre deux signifiants plutôt que de la signification. La lettre indique, désigne, plus qu’elle ne signifie. Le vent est sans doute souffle de l’Autre qui n’existe qu’au prix de l’endogame qui retient Thanatol, celui que Perrier écoute sur le divan d’ivresse. Sur une sphère c’est plutôt facile, la correspondance danse en tournant en rond. Elle s’auto-alimente au vide de sa consistance, se fait litterature, raturation de la lettre. Sur un tore, les trois lignes de découpe, selon les deux cercles centrés sur l’âme et le trou central, selon la double boucle moebienne, peuvent s’enlacer aux erres d’un autre tore. C’est ce qu’on nomme l’amour. Sur la bouteille de Klein, tout se complique puisque justement l’âme du tore n’y est plus distinct du trou central. Quant à l’enlacement des bouteilles, dives donc, il faut un peu d’imagination, d’invension. L’objet n’est plus secret, caché. Il est présent, actuel. Il défait l’ordre. Le problème est sans doute que cette ouverture s’inscrit aussi dans l’espace ouvert de la marchandisation généralisée des objets. Alors comment s’y retrouver entre un espace endogame compulsif par nature et un espace exogame réduit à la société du spectacle. Une hysterie qui ne serait pas du semblant, sans armes et bagages, mais avertie du discours dominant du capitaliste. On est responsable de ce que l’on a apprivoisé. On est responsable de ses incarnations intra-mondaines. Alors comment ne pas finir étouffé au fil des ans. Réduire son existence à son aspect professionnel et vivre le reste en zombi en attendant l’infarctus.”
et un cran de plus pour animer toutes ces cervelles fraîches
“nouvel essai ce n’est pas ça, autant laisser tomber l’écriture et le reste. Après tout, se laisser guider par un faible souffle au moins le temps d’un sourire et puis tout sombre dans l’indistinct, là où l’improbable rejoint l’oubli dans cet espace entre deux signifiants où gît le sujet entre un public abondant de semblant de @ et un privé privé de @ justement et donc organisé tranquille. Plus loin les bateaux, la mer ouverte sur le large et le vieil envouté des paroles d’or regarde s’éloigner les sirènes vers l’inconnu qu’il ne sait. Il sait tellement de choses. Hors de lui le chant est d’abord un cri sans modulation, un cri de douleur que personne n’écoute. Une chose s’écrit, graphe du désir, la chaîne signifiante est crochetée du désir qui fait le sujet d’une cause insue @ .
et l’insu que sait de l’une bévue c’est l’amour, ce par quoi l’amour endogamise le désir. On retombe dans la figure de départ, don en tout cas de cet instant de l’entre deux signifiant où le frémissement toujours supposé d’un sujet advient une main deux peut être
cette main qui se tend vers son créateur au plafond de l’église, donner une forme à cette main qui n’est qu’une voix dans cet espace, hors de toute vie. L’énergie manque la mort est douce”
Et puis changeant de ton, le voilà qui s’adresse en direct:
“je vous écris d’un autre lieu, où j’existe sans doute finalement un peu plus, pour un autre lieu, celui d’une rencontre certaine, incertaine, commotion, se laisser porter par ce qui vient à travers ça, inouï, ce qui vient où vous n’êtes sans doute pas, projection sans doute massive de ma part, au bord du gouffre qui vient, le danseur incroyable qui dormait en fait depuis toujours, je tiens comme vérité aux propos de l’enfant qui parle à travers le téléphone, je le voudrais réel, c’est ainsi que je voudrais entendre cette parole psychotique, folie pour folie, y prendre appui pour un futur certes obscur mais pour un temps sauvé, vous êtes de ce fait bien belle et bonne, mais si vous procédez ainsi avec chacun, vous êtes héroïque, ne pas visiter la maison, par peur en soi ou pour celle du désir déjà là d’y demeurer, vous avez dit que d’habitude ce n’était pas ainsi, quelle habitude, celle du mari, de l’amant, sous le regard d’une ou d’un, ce n’est pas par un slow qu’on emballe, une histoire de cul, simplement quelque chose qui s’installe dans la durée, d’un coup, dès lors déplacer, à la fois pour cause de désir envahissant, donc à la fois laisser délirer ce désir, au point de vous réduire à cet objet universalisé de la jouissance, érotisme et mort, et pousser cette présentation de soi vers ce qui ne pourrait qu’induire un rejet, un refus, et pourtant demeure la voix, qui, supposée alors isolée du corps, vibre entre douleur et existence incontournable, oser aller plus loin, oser accepter ce qui est là, manifeste, et le téléphone vole, dans la décision de reprise du contrôle, et Marie, et puis plus rien, comme si ce cri de la psychose clôturait l’histoire et renvoyait au réel brut antérieur, une douleur en plus cependant”
Cette douleur demeure. Elle est indifférente aux petites intrigues du temps, même si parfois la coupure du désir bouscule les combinaisons de surface. Hélène parle à Hans. Il a parfois même l’impression qu’elle l’écoute. Il lui dit que lors de ses voyages, dans l’angoisse nocturne, il se rend dans des lieux de marge, des corps qui se caressent et se pénètrent dans l’ombre, tandis qu’au plafond, en lumière rasante, quelque fakir s’agite au bout de ses crocs de boucher. Hélène dit que ceci n’existe pas. Il lui dit que ces corps nocturnes sont les défunts des temps anciens, romains oubliés du texte de Suétone, aussi bien César que Monroe. Elle dit qu’elle ne fantasme que dans le possible, appelant délire ce qui mettrait en scène l’improbable, l’hors sensation immédiate. Tandis qu’il lui parle, Hans revoit la haute falaise et les statues encore débout. Il songe à l’horreur qui est venue, un matin, alors que les faux tyrans de Kaboul, les agents de la CIA offraient au visage du monde une mascarade de conflit, post 11 septembre. Il songeait à l’Etat secret de l’Asie Centrale maintenant dévasté, ce retour alexandrin, ce rêve tangible. Extrémités de misère. Le bruit se répend que les Américains, après la prise de Kaboul, ont repris le chemin de leur patrie, après avoir laisser une garnison dans la ville, laissant au peuple le soin de rétablir ses droits. En signe d’apaisement des avions cargos se posent dans la plaine au Nord. De grandes caisses de matériels, de nourriture, sont déposés. Le peuple quitte ses caches profondes pour se rependre autour de cette manne nouvelle. Un iman se dresse cependant et maudit ce cadeau maléfique “qu’avons nous besoin de ces choses? quel malheur se cache dans le secret de ces boîtes?” Il tire une rafale sur la plus proche. Du sang coule aussitôt depuis les trous, mais une faille du sol alors s’ouvre aux pieds de l’imprécateur et l’engloutit. Chacun oublie le signe tangible. Le soir tombe. Des feux s’allument où brillent les yeux des enfants. Le récit de la mort de l’iman se déforme déjà. On dit qu’un serpent énorme est sorti du sol, qu’il a dévoré ses membres pitoyables tandis qu’il hurlait couvert de bave, poussant des cris horribles, tel le taureau blessé qui fuit, secouant la hache en sa nuque mal enfoncée. Et là, sous ce ciel éternel, surgissent les formes bestiales, les pilleurs du monde, massacrant tout ce qui bouge, pouvant entrer sans aucun effort dans les vallées secrétes, fermées depuis toujours des hauts plateaux. Telle digue rompue, ils se déversent sur les restes millénaires, pour raser jusqu’aux traces mêmes du souvenir, pires que romains à Carthage, au delà même du sel répandu, Treblinka quand arrivent les russes. Plus rien, vague ruine oublieuse. Ils sont dans la demeure d’Oussama qui tente de se saisir d’une arme pour retomber parmi ses fils aux pieds du Bouddha, tronc énorme sur le rivage, tête arrachée aux épaules, corps sans nom. Les flammes montent hautes dans le creux des roches. Hans et ses compagnons gagnent les montagnes, laissant derrière les anglo-américains détruire les statues, poser en attente les bombes nucléaires des séismes exterminateurs, emplir les cargos des survivants pour les diriger vers les salles de torture européennes, puis cubaines.
Hans vient de lire toute la nécro d’un des maîtres de l’Organisation. Il vient de lire, voulant écrire quelque chose, s’y autoriser, pourquoi dans le fond, de quel droit, sans doute de relire une lettre à lui adressée, d’y craindre un manque de tact, qui lui est ordinaire, n’étant point éduqué en aucune manière, pétri de cette exigence infantile qui confond les plans et les êtres, il n’est de lecture qu’oublieuse de sa trace, sinon... la lettre justement, qu’importe... il y a comme une sombre amnésie, un goût de sang parfois, c’est l’effet du réveil... Son maître lui dit qu’il dort toujours... il a sans doute raison, mais il se sent assez réveillé comme ça... assez pour dessiner beaucoup, depuis le silence des lignes, essayer de donner une forme graphique à ce qui ne trouve le chemin des mots... et le voyage hypnotique se poursuit... la mémoire se perd, il y a comme une épaisseur dans l’existence de la sensation qui se détache de sa trace purement sensorielle pour une présence continue qui se trouvait derrière, comme masquée par la forme matérielle des sens, le visage n’a plus de traits, hors le trait qui se confond dans la voix qui ne s’articule. Le discontinu de la présence se noie dans le continu de la perte... mais la lettre ne tient pas la route, elle tend de prendre forme et s’épuise à se risquer... autant de gagné sur le plan de la consistance... incertain, ce contentement qu’elle serait elle d’être pour lui...tout et rien.
Le maître est mort et elle porte le deuil comme une de ses nombreuses veuves, souvent elle pense qu'une vérité ne se découvre qu'après coup...là aussi elle a découvert qu’elle l’aimait . Elle était heureuse de découvrir ça car le spéculaire l'ennuie, plutôt elle s'empêtre dedans, ça colle, elle voudrait être anorexique pour ne vivre que sur l'autre axe...le divin .Elle aurait bien aimé être un petit soldat, mais non personne ne peut rien faire d’elle, elle est celui qui passe et repasse parfois. Elle est ce qui embrasse dans cette vague d'été qui vient.
Hans dessine donc comme ça depuis début mars cette drôle de demie phrase après le Japon, dessiner dans le petit pavillon au fond du jardin, une envie d’y être enfermé, trois cent dessins au moins et il en vient à des portraits du maître et puis voilà que ça s’arrête, impossible! ça ne marche plus, pas les portraits mais après, ça se bloque sur un autoportrait, le modèle à portée d’oeil sinon de main, et puis tout ce détour pour contenir l’absence évidente, l’absence en soi au delà de l’autre qui passe légitimement pour rien, on peut songer au réveil de la momie la plus ordinaire et qui ne saurait que faire de ce réveil, sinon interroger en vain la réveilleuse qui passe, c’est un mélange entre le présence du gouffre qui vient et la pureté cristalline d’un matin du monde, il y avait eu il y a longtemps l’idée d’un meurtre et quelque chose lié au dernier métro de Truffaut qu’il n’a jamais retrouvé, il a assisté à une réunion de la cellule locale, c’est ni pire ni mieux que le vide ordinaire, une répétition ironique, se trouver dans un lieu où on ne connait personne et où il va falloir passer à table, il s’asseoie à côté d’un monsieur qui a l’air seul, il a un peu de mal à se décider à parler et puis une femme passe elle s’assoie de l’autre côté du monsieur, ils engagent la conversation mais ça n’a pas l’air d’aller bien loin, il est à nouveau silencieux, il se lance et après le blabla d’ouverture, il apprend que l’autre est médecin thermal à Dax, il est plutôt sympa, il lui semble que la dame voudrait lui parler mais elle est de l’autre côté du monsieur, il y a du bruit, il a pas le courage, après il a un peu bu, le repas n’est pas très bon comme la conférence sur le sommeil du Bouddha, la pluie a cessé, il fait presque chaud, il attend des gens du secteur social, c’est toujours plus ou moins du temps perdu, sans doute comme ailleurs, le professeur disait hier que l’insomnie subite est un prodrome dépressif, tout à fait le cas de septembre, on aurait dit un petit état hypomaniaque, malgré cet air là, Freud dit l’ombre de l’objet sur le moi, il a réalisé que malgré ou à cause de la reprise avec son maître, il n’arrivait pas à engager une relation sérieuse avec un adulte, du moins il poursuivait des automatismes avec des gens, mais c’était des choses anciennes et d’ailleurs à l’évocation d’un cas d’érotomanie mystique, il a suivi le conseil de ne pas être trop curieux, c’est amusant parce qu’il a d’abord parlé d’obsessionnels léthargiques puis d’érotomanes, même la dernière fois en pensant parler d’un enfant, c’est en fait de sa mère dont il fut question, tout ça est assez clair dans le fond, clair mais ça ne change pas grand chose, en s’excusant encore d’abuser d’email, mais c’est tellement virtuel et un petit bruit et ça semble partir quelque part mais après tout on n’en sait rien, il s’endort à moitié, les gens ne viennent pas, il travaille un peu Lacan et le ciné, et puis il commence à s’endormir un peu anxieux, il y a comme ça une rivière, c’est chaud, c’est l’enfance immobile, il ne se passe rien, l’eau fraîche qui court entre les pierres, on aperçoit de petits poissons parfois un peu plus gros, des goujons qui traînent sur le sable, il fait trop chaud ils ne mordent pas, tout est immobile, il y des libellules, pas de parole, les gens qui sont là n’ont rien à dire, rien à se dire, parfois il y a des scènes violentes, rares dans le fond et au dehors d’un microcosme dans la maison un peu lourd, surtout après la puberté, c’est dans le fond plutôt tranquille, il entend encore les feutres de Louise qui passent doucement en montant et descendant les escaliers, c’est la vieille dame qui le garde quand ses parents sont au travail, l’été c’est très long, l’après midi on va au jardin près de la rivière, mais il n’a pas le droit de se baigner, il n’en a pas envie, il croit, il y a quelques enfants un peu indistincts, il lui semble qu’il joue dans une découpe de l’herbe qui ménage une sorte de petit chemin, il ne sait trop à quoi il joue, sans doute des petites voitures ou des soldats en plastique, il a joué longtemps seul avec ces figurines, il installait des dispositifs formidables dans une pièce du grenier, il y avait en même temps la chaleur du corps qui s’éveille à sa présence, maintenant ce serait plutôt les soubresauts du corps qui s’éteint
Le rêve semble ignorer la noiseuse, pourtant au niveau de la conscience il y a conflit entre le dessin et sa production, l’affaire s’arrête comme d’habitude sur le désir qui est tension et que le film de Rivette exprime très bien, il s’agit donc d’une sorte de parcours géographique dans un espace d’allure domestique avec des mouvements dans un sens et un autre qui décrivent ce lieu un peu comme avec une camera, il y a sans doute une maison et une zone d’allure industrielle louée pour une activité non définie mais là dedans un vaste garage et l’idée de récupérer ce lieu pour transformer le garage de la maison en un golf, projet vague d’un changement de lieu, l’éloignement domestique vécu comme éloignement simple, cette peur du désir toujours à nu dans la ville ouverte, le dessin, le roman ne font bien sûr pas distraction là dedans, au contraire la nature surgit dans le castel fermé, ces considérations sont un peu pénibles, il y a aussi la vieille chienne turque morte maintenant dans ses bras qu’il faudrait ramener à la maison aussi, il y a une reception, il arrive en voiture, beaucoup de monde, ce sont des technocrates, il est pris à partie par le directeur général, un homme suffisant et technocrate de la shoah sociale, qui lui propose une coupe de champagne, ceci rejoint le dérisoire de l’existence finissante des projets cursifs peu soutenus et sans doute insoutenables et la petite fille, qui, à l’annonce de son âge, manifeste son étonnement et lui demande quand est ce qu’il meurt, il a la sensation d’avoir beaucoup vieilli depuis quelques mois sur ce fond qui revient de gerontophilie maintenant necrophile, Oedipe à Colonne
Hans et Hélène passaient l’essentiel de leur temps entre la propriété de Jacques et leur Hotel de Bordeaux. Leur groupe amical assurait une existence diversifiée, confortable et superficielle. Le caractère enjoué d’Hélène prenait des allures plus difficiles. Les atteintes narcissiques du temps venaient ternir un rapport ferme au monde qui en faisait son charme et son efficacité pratique. Certes les missions aventureuses ne pouvaient plus s’exercer librement et physiquement. Son activité devenait necessairement plus cérébrale. Elle cherchait donc d’autres modes d’excitation et attribuait volontiers à Hans la cause de ce souci. Ce dernier avait changé lui aussi, surtout depuis qu’il rêvait d’avantage le monde et qu’il écrivait, se limitant au maximum à des rencontres réelles pour préciser tel ou tel point de détail. La conjoncture de ces divers points démasqua chez Hélène une pente subjective suspicieuse, voire persecutrice. Les phases de plus en plus rapprochées rendaient l’existence souvent invivable, malgré son aspect passionnel, dès lors qu’elle organisait non plus seulement les modalités pratiques de leur vie mais encore d’avantage ce qu’elle pouvait élaborer sur le plan imaginaire, jeu des sentiments, scenographies érotiques, proposition de trio ou de partie carré, non comme exercices pratiques mais comme base à la fois de liberté de chacun et de matériel infini d’aliment pour obtenir sujet à phraséologie définitive. Hans était captif de ce système, qu’il alimentait au besoin. Il cherchait à fuir. Elle revenait le chercher. Il n’attendait que ça.
Il y avait sur une étagère près de la cheminée du salon une photo retouchée ancienne d’une petite fille au regard étrange. Hans avait entrepris d’en restaurer le cadre très baroque, ce qui s’annonçait difficile, il n’arrivait pas à s’y mettre. Dans le contexte d’épuisement psychique où il se trouvait, il commença à reproduire ce visage, insistant sur ce regard perçant, certain. Il songea à Holderlin. Il entreprit de suivre le chemin du retour, voyager en voiture n’a rien à voir avec la route de l’époque. Il partait sans but, vers là bas, vers la source du poème. Tulle, Clermont , Lyon, quelque chose de la route de son père, Genève, Lausanne, Zurich, Konstanz, il hésita pour Friburg mais se dirigea directement vers Tübingen. Ich brauche Deine reinen Töne. La voix qui ne vient pour soutenir le dire. Détruit d’une femme aimée. Ce qui s’impose aussitôt, ce sont ces masques de contention du visage, toujours empécher le libre mouvement des machoires, poires enfoncées dans la bouche pour bloquer le parler. Il y a pourtant une douce rivière, les toits colorés souvent rouges qui descendent des hauteurs comme d’immenses écailles fleuries, la petite maison dont l’ocre des pierres tranchent sur les habituelles façades blanches, au ras de l’eau, avec sa petite tourelle au toit d’ardoises très fine, élancée, perçant les arbres de la rive. La tombe est très simple, une plaque un peu relevée, entourée d’une haie taillée de manière irrégulière donc trouée de partout, quelques fleurs devant, en vrac, artificielles. Hans est resté longtemps devant ce reste dérisoire de la grande voix. Il portait à ses côtés les parques au doux sourire, faucheuses de son destin et les entailles de son bras coulaient dans la terre abandonnée. Il ne retenait pas, tel Ulysse le mouvement de l’ombre assoiffée. Il ne voulait plus aucun savoir, voyageur sans monnaie, libre de circuler sur le styx, ni mort, ni vif, ni Valdemar, ni rien, en ce lieu .
Ensuite le pont Mirabeau. Il voyageait, sans sommeil, sans fatigue.
Il récitait en lui même
Wie du dich ausstirbst in mir:
noch im letzten
zerschlissenen
Knoten Atems
steckst du mit einem
Splitter
Leben
Comment Hélène eut-elle l’intuition de son périple? Elle l’attendait quand il arriva au pont et le ramena doucement à la maison. Il n’opposa aucune résistance. Aucune.
Il l’aperçoit moins souvent dans la rue, sauf parfois l’exacte reproduction de brèves séquences, les mots, les glissements, la tonalité, l’écart, odeur, couleurs, cela défile, insiste puis repart pour une autre fois, il pense à elle dans ce vide qui n’est justement pas rien
Le texte est un peu confus et sans doute en désordre à quelques jours près, mais qu’importe, il lisait ce matin en attendant que la petite se prépare pour l’école la leçon XI du seminaire I, c’est très interessant dans le sentiment d’euphorie qui le regagne peu à peu, fusse transitoire de ce lointain, avouons qu’il y a là un truc assez curieux entre un wait and see plutôt réussi et une chance, celle d’une parfaite liberté qui est ainsi parfaitement en accord avec ce supportable du réel coïncé borroméenement entre ideal ich et ich ideal, il ne va pas refuser, ce qui est quand même plus agréable que la vision lucido-sinistre de la réalité, pour dire autrement les fantomes ne sont pas toujours tristes ou lugubres, un fantome joyeux, joyce, freud, allègre, il ne résiste au non dupe erre, errons dans ce virtuel qui est réalité de la parole, devons nous supposer un wait and see pas si catastrophique de ça? à la faveur d’un fantome? Dès lors peut-on risquer une conversation? il ne sait, c’est à elle de voir. Elle dit le décousu, l'habitude de regarder cette machine à penser pour savoir s’il lui avait écrit, s'habituer à elle, se faire avec elle! Donner, recevoir. Sans se tromper d'adresse disent les gens! Modestement elle essaye plutôt de savoir dans quel sens va la flèche qui se démultiplie:quand elle reçoit elle donne aussi mais quand elle donne c'est souvent, trop souvent gratuit comme si c'était rien pour elle, ça lui fait peur!
Elle parle de cette force animale, qui pousse vers quelqu'un pour le séduire ou pour le tuer, pour se tu-es en lui ou le tu-es à l'interieur de soi. Cet aa' mortifère elle le sent. Quand elle se sent menaçée elle fuit, elle a renoncé à des relations qualifiées en tant que relation finalisée. Ayant terminé sa tâche pour la société familiale, elle voit beaucoup d'autres mondes à visiter et elle cherche la douceur de l'esthétique
Hans répond aux formes dans une perte ouverte par ces mots: “ Vous parlez d’or , je n’ose le lire, bien que l’espérant sinon pourquoi ai-je ainsi voulu poser une telle question au delà de la fuite? Pourquoi d’ailleurs y répondez vous aussitôt malgré votre lecture exacte de cette violence meurtrière que je vous proposais? Pourquoi ne pas fuir complétement? Seriez-vous quelqu’un du côté du bien? ce n’est pas du tout un jugement socio-moral ou je ne sais quoi, un happy end aux couleurs bariolées. Non, il y a donc un mode autre que d’horreur, et puisque vous évoquez le schema L, il me semble qu’il indique au moins deux modèles croisés, l’un imaginaire et spéculaire aa’ et un divin AS, on dirait symbolique, c’est à la croisée des deux qu’il y a quelque chose dont vous supposez le possible, qui ne serait pas du semblant. Ceci est après tout interrogeable autrement, à savoir que le schema L est le schema R, que le dit R est un plan projectif, que ceci est une surface de Boy et que le noeud borroméen à trois RSI est inscriptible justement sur cette surface de Boy. Or le boro à trois est ce sur quoi repose toute l’histoire de l’amour en occident. Il faut donc logiquement compter jusqu’à quatre pour sortir de cet impératif du Nom du Père que vous évoquez. Je vous remercie donc de confirmer théoriquement mon idée et d’exprimer ainsi aussi fermement que vous êtes de cette exploration. Croisée dites vous? je vous remercie d’exister. Prenez soin de vous “ Etrange lettre d’amour en effet.
“Vous avez sans doute implicitement raison il n’est pas sûr que le point de desêtre à deux au delà donc d’un masochisme basal soit à même de déboucher sur quelque chose, d’autant que mon enchaînement topologique demande à être attesté comme les chaînes où l’on se tient d’amour et que le désêtre de la cure simplex ne semble pas avoir produit beaucoup d’horribles travailleurs alors est ce moi Hans ou quelque e-mailien virtualisé dans sa route qui parle ce qui suis. Je suis revenu à Bordeaux, j'ai repris exactement la même vie qu'avant car je n'ai pas de desir pour quoi que ce soit, c'est aussi pour ça que je ne vous ai pas ecrit plus tôt, j'aurais peut-etre dû partir en Inde, ça ne m'interesse pas vraiment et je ne vois pas pourquoi je travaille, la vie est bien assez pénible comme ça et on travaille pour s'acheter des choses qui ne valent pas leur prix pour un salaire moyen, quant à être plus entreprenant j'ai appris de vous que j'étais très faible et qu'il me fallait rester à ma place, le monde est en réalité bien plus vaste qu'on le croit et la quantité de façons dont on pourrait vivre est sûrement infinie, ça serait une bonne nouvelle s'il n'etait pas si difficile d'explorer et si le monde n'avait pas été bâti par des guerriers, enfants ou vieillards pour qu'il ne se passe rien, il est vain de lutter, ce sont les plus forts, je le reconnais et mes tentatives sont absurdes, j'essayais d'atteindre en moi le point de fuite qui crée l'illusion de l'être et je suis fatigué de faire ça, c'est sale, même cette volonte de sortir de la boite est à passer au crible, et elle n'y resiste pas d'ailleurs, rien n'y resiste et je reviens toujours a l'idée des vieillards qu'ils ont toujours eu raison, qu'ils ont toujours tout eu et qu'ils auront toujours tout, je ne peux pas faire confiance même s'il m'arrive d'esperer qu'un au moins m'entende, la clef est surement là. Il faudrait que je cesse d'esperer les éveiller, mais je ne cesse pas, la vie au-delà est très dangereuse, elle fait beaucoup souffrir d'errance, je reconnais que je n'ai pas envie de vivre comme ca, mais on ne vit que comme ca, pas du tout, alors je me dirige vers les satisfactions les plus immorales et primaires, les moins complexes mais je ne peux faire confiance à personne comme elle disait Anna quand elle s'est vue obligee à répondre, c'est finalement toujours la même femme que je rencontre, on me reprochait unanimement de ne pas être joyeux, bien que la joie dont ils parlent est une experience fade comparée à ce qui serait possible, en dehors du fait tres simple qu'il n'y a pas de plaisir sans souffrance, sans manque, à chercher le bonheur l'harmonie, on se fait piegé par l'idée et l'on s'enferme sans le savoir dans un dialogue entre le precieux bonheur, la precieuse harmonie et le malheur, le chaos, mais rien ne dit qu'on ne perd pas tout desir en en sortant, ni que la vie vaut encore la peine d'être vecue, mon probleme est qu’elle est une pute et donc que la joie de retrouver un peu du paradis perdu m'est impossible. Je ne m'attends pas a ce que vous acquiesciez bien-sur, vous allez encore penser que j'ai besoin de vacances, quand comprendrez-vous que cet imaginaire actualisé dont vous dites que j'aurais besoin est une violence, mais les guerres sont si frequentes et elles ont l'air si legitimes que je pourrais faire passer ça pour une déclaration d'indépendance, j'ai même entendu un homme valoriser telle civilisation parce qu'elle avait gagné des guerres, une enflure avec beaucoup d'argent, beaucoup de pouvoir et très distingué, Que peut on penser de ça, disons qu'il était victime d'un moment d'imbecilité, mais si c'est imbecile permanent, ce qui est surement le cas, on en rencontre beaucoup d'autres comme ça et que des gens comme lui ont le pouvoir, on court droit a la catastrophe, je n'ai pas l'intention de leur sacrifier ma vie que rien ne remplacera et rester enfermé à m'occuper de leurs ordures, c'est totalement injuste et votre société ne fait rien contre cette injustice, la loi est humaine c'est a dire qu'elle n'est presque rien d'autre que convaincante, je ne me suis jamais senti d'aucun groupe hormis celui où je fais office d'éboueur, ce métier difficile n'est pas assez bien payé pour que je reste leur salarié de toute façon, je suis fatigue de tout ca et le monde ne m'attire pas assez pour partir et me débarrasser completement de cette histoire, c'est vrai que je suis encore un enfant et c'est grave parce que ça ne passe plus à mon âge mais je préfere rester en sécurité, mon maitre mot est “je ne sortirai plus jamais de chez moi”, et je ferai bien attention a ne plus jamais rien dire qui ne pénètre l'autre et l'étouffe, j'en ai marre d'être con et que mes faiblesses apparaissent, ils prennent même ça pour une insulte, je m'habille pour m'amuser de ma propre representation de moi meme, mon double muet habille celui qui parle mais c'est plus qu'un amusement, si les neo-nazis voulaient bien me foutre la paix il faut aussi que je vous parle de quelque chose, ne croyez pas que je pense qu'il soit plus poli ou moins douloureux pour moi de me juger par le biais d'une métaphore ou d'une analogie, au contraire c'est un truc pour s'insinuer dans l'esprit de l'autre en lui faisant concevoir votre jugement comme son jugement, c'est très bien tant que l'on pense que votre jugement est infaillible, mais si ce n'est pas le cas, je vous rappelle que vous n'êtes qu'un humain, ça devient alors une méthode raffinée de persécution, disons en tout cas que c'est assez violent, je deteste avoir à me demander si je dois le prendre mal ou non, si vous parlez de la chose dont vous parlez ou si vous vous moquez de moi, me signifier votre mépris en vous servant d'un objet dont vous vous fichez, sachez aussi que j'ai toujours vu que vous ressentiez du mépris depuis le premier jour et je l'ai passé sous silence pensant qu'il pouvait etre utile, j'ai tenté de vous en parler une fois mais vous m'avez fait taire, j'imagine que c'est mon avidité et la pauvreté de mes images érotiques qui vous revoltent d'ailleurs, ça revolte tout le monde et moi le premier, je ne sais pas comment faire pour que ca me passe, les images pornographiques sont toujours étonnantes, le choc émotionnel est tres fort, j'ai l'impression que c'est la vérité sans savoir pourquoi les femmes sont humiliées et salies mais puisque qu'elles veulent se faire baiser, que c'est le desir des femmes à moins que vous ayez parlé de ma representation des femmes, en laissant les Femmes à leur alterité, pour que devienne possible le passage à l'acte et que la femme imaginaire soit assez hallucinée pour que mes désirs s'expriment assez librement, pourquoi l'infidélité est du desir des femmes et la fidélité du désir des hommes. Lacan disait ça en parlant de l'époque féodale, peut-être est-ce ce qui m'a fait arrêter de peindre, peut être avez vous eu quelques doutes sur le locuteur de cette lettre peut être pas, c’est à vous à me le dire, si vous pouvez, les termes, je le reconnais sont embarrassants, doit-on dénier le mépris, dire quelque chose d’un mythe de l’amour, qui soit un peu moins réaliste, je ne sais et en même temps, il y a une tonalité que je reconnais, où je me reconnais
Hans a recommencé à peindre ce week end. Il a peut être articulé quelques formes hier soir. Laisser l'onde rieuse traverser l'étendue
Les pivoines ont glissé de leur vase sans eau sur le sol battu, comme sacré viatique et sombrure quotidienne, ailleurs les quelques fleurs pauvrettes de chagrin, la mort insoupçonnée défile à l’infini, ce corps de femme résiste à se livrer, cette dorure, instant, le sauve d’être écrasé, il devine une volonté obscure d’effacement, l’abstrait se dit réel
La machoire défoncée d’une autre épuise le sensible, une femme à la hache doit finir, s’attacher à ces chants est bien oeuvre de fol, certain d’un refus appuyé à l’invite, d’une suite qui ne vint jamais, dès lors qu’il revint en l’ancienne dépouille presque aussitôt et il fut sans recours, ce tremblement d’elle, surveillée, il ne sait, il perd le sentir, le raisonné, le fil
Il joue d’un mot un jour, d’un retrait lendemain, voire de quelque cruelle flèche presque homicide, l’espace d’un féminin ouvert guidait son âme, lieu non borné enfin du convenu, il suppose, il s’essaie à la haine, elle s’efface au matin
Le petit groupe traverse les profondes passes, sans doute poursuivis par les tueurs au service des maîtres du capital, mais organisés depuis toujours, depuis que la région avait dû être en éveil pour sauver son âme menacée des divers envahisseurs dont l’histoire a souvent oublié le nom. Chaque fois poussés plus loin, d’un pays l’autre, errance relative puisqu’aucun lieu ne contient la terre originaire. L’autel des ancêtres porté aux semelles, posé là où ils se posent. Les quatre compagnons organisent la défense collective. La chaîne himalayéenne les portent, rebelle aux lois du marché. Ils se posent, prudents, sachant les pièges tendus par les totalitaires de tous bords, russes, chinois, américains, hindous. Longue marche vers la péninsule indochinoise. Telle forêt qui semble porter accueil distille un sang noir, infecte, souillé à la moindre brisure de ses rameaux, telle vallée fertile n’est que lamentations d’infections sans appel, la mousson monte depuis l’horizon, une nuit chargée d’eau a effacé le ciel, les nuits des fugitifs sont peuplés de songes obscurs où la nourriture des festins est sans cesse souillée du contact des déjections des harpies de vengeance, indestructibles oiseaux qui portent tout autant l’épouvante du souvenir, celui du scylla bushien, vierge parfaite aux formes cependant monstrueuses, ailleurs la lave de quelque volcan inconnu fracasse le rivage où ils prennent refuge, de l’abîme surgit le roc à vif, tonnerre d’écroulements affreux, tels le hurlement du cyclope aveuglé qui arrive à saisir au passage quelque corps qu’il brise pour dévorer les chairs palpitantes
Sentence de son ventre illimité, cette attente soumise à la patience, esprit égaré, souffle court
La pluie vire au sang, il a compté dans les vagues les reflets presque mauves de pure desespérance, à quoi , malgré le comique de ses voeux, elle ne pourrait répondre, il y faudrait âme battue à de plus rudes coups
Nous sommes jouets de nos rêves. Au matin, se déposent, parfois, d’étranges formes que nous devons reconnaître comme intimes. Sans doute quelque effet de la chaleur d’été. Il fait lourd en ce pays, sans pour autant atteindre à ce qui serait un vrai climat tropical, quelquefois cependant, la couleur du ciel, une pluie, l’odeur de la terre alors, mais c’est si bref que l’on ne garde, de fait, que le souvenir de quelque chose qui ne s’exprime jamais, qui demeure en attente, de rien d’ailleurs. Ceci doit bien jouer un peu sur les caractères des gens qui demeurent, comme leurs homes, closes sur le bruit de la rue, ouvertes sur des intimités bourgeoises redondantes et cultivées. Elle vient, cette nuit, sans appel du jour cependant, dans une rencontre érotique certaine mais comme déplacée sur le détail de son sein droit dont le mamelon était comme effondré sur lui même, détail qu’elle semble renvoyer à la normalité la plus ordinaire. Comme on dit en de pareils cas, le reste demeure assez flou et indistinct.
A la poursuite d’Ady Warburg et devant son ignorance documentaire, qui le prive par exemple de l’ouvrage d’Osthoff, Vom Suppletiwesen de indogermanischen, ou encore de l’intervention de Königseder “ Aby Warburg im “Bellevue”, mais plus encore du Mnemosyne de Warburg, Hans lit la correspondance de Freud et Binswanger. Toujours le même plaisir de lire Freud. Puisqu’après tout notre esprit n’a pas plus de consistance que nos rêves, il l’imagine bien, à ses côtés, visitant ce cher Freud en ce début de 1909. Il songe alors à Avignon. La marche de l’architecte et le quatuor d’Alexandrie ont été pour lui de grands moments. C’est le prix du rêve qui poursuit sa journée. La poussière du chemin se mélange au sable rouge qui encombre le véhicule et parfois les enfants des parents morts du sida viennent jouer avec les chiens. Il perdit son image dans les pistes d’Afrique. Poussière des corps: le temps passe inexorablement!
Ne sachant que faire à poésie, ne sachant, dégoutation ne veut point, il visita la famille, elle fut horrible, il vint avec la pluie et la pluie cessa, comme restauration aux lieux de passage, fugitifs, la poussière n’est pas et l’image s’est reformée, intacte, physique, dans l’errance de la ville, Saint Germain, Rauschenberg, fol
Il ne comprit pas vite la structure, elle leurrait au point de fuite, cette impression de voyage, Avignon au théatre, l’Afrique, la Corrèze, Paris, comme si ces déplacements attestaient d’une sorte d’ouverture sur autre chose, pourtant il y eut ces rêves rapportés dès la reprise, comme une sorte de doublure de ses propres déplacements, la nouvelle vint que le déplacement en Avignon ne pourrait avoir lieu pour cause de, il ne sait trop quoi, tandis que le transfert second du lieu, bien qu’engagé, s’annonçait sous un jour plutôt suspect, peut être fallait-il un peu se ménager aussi parce que tout cela évoluait dans un champ de forces lourdes, compactes, comment préserver le goût des rosées de l’aube, le frétillement des vagues en bout de jetée, corps brisé de la danse, avancer sans larmes, sans bruit, sourire un peu, puis se reprendre, laisser le temps couler dans les propos de la douleur, le fil fragile de la parole, ça ne durera pas toujours, ça va finir
sui ponti di roma gli amanti son tanti, C'est très beau disait-elle comme elle se penchait à la fenêtre pour respirer tellement elle avait bu. Elle ne connait pas cette langue mais elle lui inspire des larmes!! la vie passe et ça ne dure pas...
L’espace est fibreux, le temps humide, les articulations font mal, et les choses prennent une allure compacte, il est difficile d’échapper à la vermine qui bouffe l’âme, le poème est sec, le dessin pauvre, quelque chose envahit comme s’il y avait un liant vaguement gélatineux entre les objets, avoir encore la force de dire ce qui pourrait ...
C’est un peu comme s’il sortait d’une cuite qui n’en finissait pas, il n’est pas dans ses habitudes, on peut toujours penser l’inverse c’est sûr, en tout cas il est plutôt attentif aux autres de manière privée ou professionnelle, et là il essayait de s’y retrouver un peu, à la fois une mémoire précise de certaines choses et un flou comme un rêve, ça doit faire comme une grosse poche qui se remplit, et qui explose quand semble passer comme un réel inoui, c’est peut être ça, il essaie de relire des trucs mais selon un processus defensif, il a tout foutu à la poubelle sauf un interminable roman qui est assez rasoir à lire et très peu réaliste... sur l’instant il y a, en tout cas un élément précis, par la fenêtre du bureau, après donc avoir décidé de tout jeter ou presque,... donc, il y a un chateau d’eau qui brille au soleil et cette lumière est cruelle, c’est idiot, il pense d’abord au centre de l’Australie, il a envie d’y retourner, mais l’émotion est trop forte pour un souvenir qui lui semble banal, après il lui semble que c’est la lumière de la falaise derrière l’hotel, mais à vrai dire il ne sait même pas s’il y avait une falaise
C'était une nuit étoilée avec des bateaux attachés au piquet comme des chèvres!
Elle est descendue de là haut, la nuit, il y avait un peu de clair de lune, on voyait un peu, comme à chaque fois, elle s’adresse à un garçon de garde et puis pfff! plus rien, plus de garçon... comme d’habitude quoi! quelle danseuse!
Au portes du palais glacé des calculs égoïstes, il y a un body guard, la porte est ouverte au seuil des marches, aucun signe que le retour du vent sur lui même, l’indice tordu d’une phrase rebondie, elle aussi elle a cru à la légende des body gardes égorgés, rejetés du haut du palais de glace, tout ceci est mensonge mais ils sont bien morts, écrasés, implosés, voilà le mot, implosés de leur propre haine de la poésie mais elle ne tue donc point qui se risque à dire
Il dit cela et s’effaça dans la lumière du matin, tête lourde d’alcool, l’autre alluma une nouvelle cigarette, Ne pense-il pas que la porte n'est jamais vraiment ouverte, elle s'entrouvre, touchée dans sa chute mais elle ne souhaite pas tomber
Depuis qu’il voyait les Cités des Sables, non plus en rêve, mais de plus en plus distinctement dans le jour, non plus en plissant les paupières comme il le faisait enfant mais le regard largement ouvert, Hans avait sans doute un peu de mal à accrocher à une réalité ordinaire. Il était souvent dans un monde de perception où les vignes proches faisaient place aux étendues monotones des dunes. Lors de ses incessants voyages entre Bordeaux et Paris, il ne retrouvait les vendanges qu’au Nord de la Loire. Parfois il changeait légèrement de cap, oubliant l’Autre de la Ville pour quelque paralaxe provincial. Il ne réalisait souvent pas cette déviation de direction. Ou au contraire, réalisait parfaitement le lieu, grâce à quelque détail, à partir duquel toute la réalité apparaissait nettement. Ainsi il se retrouva, un jour, derrière une vitre biseautée qui découpait l’ordonnance d’un jardin public réglé comme au temps de l’Empire, sa grille plus exactement. Une grosse voiture ralentit. L’homme montrait cette belle perspective à son voisin ou sa voisine, cheveux blancs, satisfaction bourgeoise. Son regard glisse, cette fois, vers les murs, décoration superbe de mosaïques Début de Siècle, La Cigale de Nantes, tout un programme, enchevêtrement de couleurs et de formes, la grande pendule arrêtée à neuf heures moins le quart. Les bouteilles de vin local alignées impécables au dessus du comptoir. Des palmiers grêles qui montent jusqu’aux caissons, vastes jarres bleu nuit. La femme en face le regarde d’un air amusé. Elle lui parle d’un spectacle ancien qu’ils auraient vu ensemble, Centention de Gabily, elle lui raconte ce drame, soulignant l’actuel de leur affaire à tous deux, ce bruit passionnel qui a disloqué la dispute vers la mise à mort du désir. Son regard brille quand elle dit cela. Peut être est -elle morte? Morte sans doute pour oser dire cela, oser parler sans cache du dessin du Parmesan. Ce ne sont pas des choses qui doivent se dire. Trop dangereux, vraiment.
Le père de Jacques avait fait inonder un vallon de vignes près du chateau. La configuration du terrain était assez rare dans ce paysage plutôt plat. Depuis, visible depuis les terrasses, une étendue d’eau permettait d’introduire un miroir plus net que la surface ordinaire et boueuse du fleuve. A proximité du bord, uniquement accessible en barque, le goût anglais avait fait dresser une petite construction qui tenait de la ruine et du fragment de façade déplacée on ne sait comment par quelque mouvement du sol. Ce lieu demeurait décoratif même s’il pouvait servir de point de rencontre lors des fêtes. Hans aimait à s’y rendre pour réfléchir à sa peinture, surtout lors que le regard ne rencontrait que les mouvements de brume. Il cherchait pourtant à se l’interdire car cela rendait son travail stérile, inutile, pris dans une mélancolie suspendue, sa main crispée au dessus du vide d’une toile imaginaire qui demeurait blanche. L’écho de l’île de Kandy y était bien sûr pour quelque chose, le sang des éléphants. Il songeait à leur arrivée à Ceylan, leur pouvoir de destruction, fondée sur la puissance de leur récit, cette course poursuite en avant d’un monde en ruines. Pouvoir de séduction immense sur des habitants locaux réduits à l’enjeu dérisoire du contrôle de telle fraction de province. Hors d’elle, affranchie de pudeur, l’île s’abandonne aux secousses ultimes qui l’entraîne dans une danse de mort, oubliant les échos alentour, le devoir du sang, ne voulant saisir que l’hymen d’une jeunesse retrouvée, passion honteuse qui perd le sens des devoirs pour le carnage jubilatoire de ses propres fils. Ils savent qu’ils vont repartir et pourtant se laissent porter comme s’ils étaient des dieux descendus pour redonner gloire aux antiques royaumes. Impatients déjà du départ furtif, ils restent cependant un temps pour subir l’écho des malédictions “ tu seras puni, barbare, je le saurai et le bruit m’en viendra au fond des enfers” hurle la masse anonyme des fidèles dans les temples détruits, ne pas cesser de mourir, encore et encore, tandis que tels navires tranchant les amarres, ils se ruent loin des rivages rieurs, brassant l’écume, vers le loin , tandis que montent les buchers des épouses délaissées. Hans explore des sensations aux limites du brouillard. Porté par cet imaginaire épique, il glisse d’une nappe sur l’autre, prenant le risque de s’enfoncer dans le marais sans aucun repère scopique. Il aime cette sensation extérieure qui lui évoque les prodromes de crises lypothiques qu’il connait depuis quelques temps. Hélène le ramène doucement de ces zones où il se complet.
Cruelle disaient-ils dans le théatre classique. Le maître demande à Hans ce qui le fixe là bas, en son pays, si le fixe est un jeu d’allers et venus familiaux dont finalement perle de ses yeux est toujours plus ou moins l’enjeu, si elle le fixe, si elle le fixe au cristal de son enfance déjà presque finie, cela fixe ailleurs, voyez la cette une qui si elle offre l’imaginaire de la grande course, les soirées épuisantes de chaleur parmi la foule qui va d’un lieu à un autre, si elle offre la lumière de l’exode, autant de fixation télépathe, elle évoque et les bras multiples et la grande ombre couchée, elle fournit surtout les photos du père, de quoi tapisser sa chambre
Se souvenir d’une tenue, main qui guide le souffle, une fête se souhaite, il croit, il faut évacuer toujours des flots d'horreur pour se dire à même d'un mot, la vigne est en feu, étrange spectacle, ici il ne neige point
Il voyage donc, il revient, il y revient, entouré de vieillards, son âge ils ont, se faire à cela, à cette extrémité de l’existence, son ami syrien est avec lui aussi, il est surprenant, son savoir est étranger à son mode de pensée, il est médecin et maçon il croit, oublieux, étouffé, il revient sur la ville qui neige, robotique de l’existence, sans bruit, sans émoi, porté par qui suppose les choses, voilà, point de japonais au programme des déplacements, et pourtant, selon cette disposition vide, un flux qui porte des fragments étranges, dans le train se trouver à côté de ce collègue notable local, puissance ridicule, lui qui est si incompétent dans l’intramondain, le champ séductif, ils trouvent le commun d’un certain professeur, il lit Artaud, il lit Eckart, les chevaux islamiques, il dessine, il essaie ces temps ci de le faire, difficulté extrème, il neigeait très fort à ce moment sur la Seine, plus bas, il laisse l’incroyable de la soirée, no comment, Orsay, revoir van Gogh avec Artaud dans l’oreille lisant son jugement de dieu, surprise devant cette toile de Renoir, un sous bois, il y a un homme de dos et une femme en face, la lumière d’été traverse le feuillage sur les vêtements, la toile aspire et porte l’évidence d’une sensualité extrème, quelle foule cependant, le Louvre maintenant, les restes de l’Empire, l’opposition entre l’Egypte et l’Assyrie, l’idée qui se forge en ce point sur la pulsation du noeud borroméen et l’achévement de la théologie négative, il manque quelqu’un, il pleut sur la ville de départ, plus doux, humide
Revenir au bord du fleuve, soumettre cette limite à l’imperatif d’un chant, le creux laissé par la voix fait plus de bruit, parfois, que le son d’un phonème, le faux n’aime, après ce froid, cette pluie, il y a cette lumière dorée, rose, pure, cruelle, la lumière répond au creux de la voix absente, effacée
Le 14 fevrier, Londres, après huit jours sur place parmi les musées, seul ou avec fantome, curieux, la présence suppose la fuite du familier qui, lui, réduit l’être à l’agitation stérile du mausolée, à la manière d’une éternelle préparation d’un atelier qui devrait permettre de peindre, mais il n’y a en matière d’atelier qu’un coin de table qu’il faut de toute façon ranger sans cesse, cette perte infinie du pensé, du senti, du vécu, parmi les cris, les plaintes, les bruits de télé, etc... heureusement il y a Turner, Rothko, Poussin, Le Lorrain, Vermeer... il dérive dans le souvenir des choses vues, dès qu’il peut, comme à cet instant matinal, il glisse, il fuit en lui même, imperceptible, Big Brother ne saura rien de tout cela, il parle avec Pontus Hulten de Spinoza, venez vous joindre à nous, dans la séquence présente nous allons traverser la Tamise sur le nouveau pont à côté de la Tate vers Saint Paul, Rimbaud est toujours insupportable, sentez vous cette odeur qui monte du sol, c’est étrange, on dirait comme du sable chaud mouillé, fermez les yeux, vous sentez n’est ce pas toute cette douceur, ce glissement des temps, et des personnes
Jean Paulhan avait une voix de femme, c’est entre étrange et amusant, le ciel a des couleurs romantiques allemandes, magnifique, il regarde, il peint en imagination, il regarde passer, au début du Rig veda, elle dit, elle lui dit que leur union est naturelle puisqu’ils étaient déjà côte à côte dans le ventre de leur mère. C’était au Kunsthalle, à Hambourg, il y a un an, jour pour jour, pour l’anniversaire de l’accident de Barthes, devant ce voyageur qui contemplait la mer de nuages, tu te souviens, tu as fait une remarque relative à l’usage du bleu chez Friedrich, il a fait beau toute la journée, un froid vif, sur le port, il y avait des cages avec de tout petits singes aux yeux noirs
Le ciel est indistinct, il y a eu beaucoup de vent hier qui a tout brouillé, il a vu en rêve une maison soleil sur une falaise rouge, oscillation entre la maquette et le lieu réel, il trouve que le lieu fait trop bureau, il y manque l’intime, tu te souviens de la villa de Malaparte, le vin d’Italie frais sur la terrasse inondée de soleil et toi qui rit, mais celle du rêve est moins compacte, la fille raconte des histoires du Décaméron, cette joie, ce plaisir, il est question d’une femme humiliante dont un clerc médiocre se venge, il souffre dans ce travail qui prend des allures de caisse enregistreuse, il y a tellement à payer pour ci ou pour ça, dans l’indifférence générale, il ne faut rien dire de ça, et à nouveau le moindre espace est envahi de trucs plus ou moins mondains, est ce cela qui trouble la tripaille, sans douleur chronique, pardon crohnique, alors il s’en fout, mais c’est peut être la mère incessante qui discourt sur le cancer du père, il a dessiné en partant de la maison le portrait de Starck, il cligne de l’oeil, pourquoi n’es tu pas venue à Rome cet été? je t’ai attendu tous les jours devant la statue du Bernin, chapelle Cornaro, il est vrai que l’hotel était proche et commencer sa journée en compagnie du Bernin, il y a pire comme silence
Il convient d’être amusant, certes en regrettant de ne pas avoir le temps de commenter le commentaire d’Albert le Grand de la physique d’Aristote, fondamental pour toute étude conséquente de l’image. Le ciel est bleu, il va visiter une maison avec un architecte, mais c’est un autre anniversaire assez joyeux dont il lui parle, te souviens tu des barricades, cette rencontre au bord du souffle, le chant, le cri, les danses, et le vieux monde défait, ton regard joyeux sur toutes ces choses, et puis rien..
Comment se sortir de cette mascarade triste? Il rêve d’aller à Paris pour les japonais, puis à Montpellier pour les Généraux, les dessins d’Ange au Louvre, Malevitch, De Staël, Warburg... de salle en salle dans cette tension de l’autre, il se calme, ça ne se fera pas, il glisse
Hier séminaire, Hans s’était mis à parler devant un public clairsemé, il est bien seul, pourquoi ne vient-elle jamais l’écouter, ce n’est pas parce qu’elle habite loin, que c’est au milieu de la semaine, qu’elle ignore la date et le lieu qu’elle est excusable, ce mot lui semble étrange, est cul zable, il ne sait plus, il a parlé de Saint Georges, du monstre, d’Angelico, de Turner, de Rothko... il a parlé, se fatiguant de lui même, il n’y arrive pas, à calmer mon rythme de parole, à ne pas se précipiter sur son texte comme s’il fallait le dévorer, le faire disparaître, après en rêve, il a une séance avec elle, il l’embrasse malgré lui, selon son désir à la fin, il sent qu’elle va en vouloir plus, l’horreur, du bout des lèvres, etc, cet inversé, d’ailleurs elle devient un homme, lui, un homme, il ne sait, il lui dit doucement parce qu’il se contracte
Il dormait dans une sorte de sous bois au bord d’une route ou d’un chemin, le rêve est très précis dans la texture des feuilles, les branches, il y a quelque chose à fouiller dans le sol, au niveau des racines, il ne voit plus, après il voit des passages matinaux, un animal étrange, il est assis sur une grosse branche, c’est un sanglier géant albinos femelle il le regarde, il a un peu peur, ce n’est qu’après qu’il voit marcassin et mâle, qu’il réalise la nature de cet animal qui tient un peu du rhinocéros et donc de la licorne, puis viennent des gens qui en poursuivent d’autres, peut être assiste-t-on à des mises en prison, il a un peu moins peur, dès lors qu’il accepte sans doute mieux sa fin, ce matin en tout cas
Hans rencontra Hèlène un jour d’octobre. Ce n’était pas tout à fait un hasard puisqu’il était vraisemblable qu’elle se trouva à cette réunion professionnelle. Il démarra les semaines précédentes une crise de vers qu’il adressait dans un même mouvement à trois femmes. Il conclut d’un nom poétique monté à partir de héros littéraires, Rilke, Tswetaieva, Celan, Campana. Il sentait de manière obscure qu’il lui fallait introduire un appareil de distanciation comme si, ce qu’il annonçait intuitivement, devait prendre réalité, si du moins ce terme a un sens. La suite était prévisible. Il disparut corps et bien dans ses yeux et ne cessa alors de la chercher pendant les quelques jours du colloque. Elle était accompagnée et lui sembla distance. Il ne cessait de même d’adresser des messages enflammés à son téléphone portable, manifestation directe qui lui était fort peu habituelle, dans l’espoir de modifier au moins d’un sourire cette attitude qu’il jugeait cruelle. Mais rien et pour cause puisque la dame avait un autre portable et qu’il parlait effectivement dans le vide. Il y eut un repas dans une taverne où elle se mit à danser, vision insupportable de proximité. Il erra un long moment dans la nuit, quelques bières. Le lendemain, au repas de midi, elle lui adressa un baiser porté par la paume de sa main, comme ça sans raison, échanges de regards lointains, au passage, elle lui glissa l’évocation du colloque de l’an prochain. Et à une question qu’il réussit à lui glisser à l’oreille, elle répondit qu’elle était toujours accompagnée de solitude. Il se sentit comme libéré, léger, perdu mais léger, il fondit dans une très folle lettre d’amour qu’il lui adressa au retour, elle y sembla sensible, il écrivit encore, elle ne répondait plus, il téléphona, elle accepta un petit peu mais se montra à la fois douce, lointaine, évasive, professionnelle dans le fond. Elle rajouta un “entendre” énigmatique qu’il interpréta comme preuve. Il rangea ses outils. C’est alors qu’elle lui proposa un voyage auquel il ne put répondre. Il était lourd, Hélène se jeta sur son silence, perçoit la présence qui l’habite, finit même par imposer un sexuel depuis longtemps en berne. Hans essaya de schizoider cette pratique, faisant glisser l’allure de l’une sur l’autre, afin de donner consistance à son désiré, c’était d’ailleurs l’idée d’Hélène, son partenaire ne doit rien savoir de ce qu’elle pense, comme si Hans ne savait rien de son jeu fantasmatique de projection homosexuelle. L’érotique serait selon Hélène un lieu clos, sans aucune manifestation visible et donc le rapport à l’autre serait réduit à une sorte d’adaptation à la misère. L’homme dans cette histoire est un instrument ridicule d’agir masturbatoire. Elle dit que c’est Hans qui pense ainsi. Hélène se réveille dans la nuit, il y a quelqu’un, ce n’est qu’un transporteur. La vie reprit dans la grande maison, travaux, rencontres avec des amis, repas intranscriptibles où circule l’évocation collective d’une agonie programmée, plaisanteries sinistres sur l’érotique sénile. Pourquoi ces femmes sont-elles aussi vides, sans charme?
Sur l’autre lèvre du Styx, le lieu est plutôt clair, de tonalité lumineuse, la fenêtre n’est que partiellement cachée de ce flux frontal, la pièce est sans doute petite, le sol comme recouvert d’un tissu blanc et froissé, on devine un corps au premier plan, peut être deux, au moins une femme, un homme jeune n’aurait pas cette flexion du sommeil, des draps plus ou moins endiablés, la femme est blonde, elle doit dormir après, un tableau de paysage quelconque au mur introduit une nuance d’abime comme dans un tableau de Vermeer
La scène est rare, sans doute unique, improbable, une fois cela a eu lieu, ou cela sera peut être, le corps de la femme dit cela, à moins que ce ne soit qu’un rêve, le souvenir d’un possible, une nuit, avant que le creux ne se déploie en forme plus ou moins convenue, un bonheur
Une course jusqu’à la mer, là où le flot frappe la roche, près de Marseille, de Royan ou même à Saint Domingue, un don unique, une fois, peut être que la femme ne l’a pas su, prise au sommeil amnésique, à moins que ce soit l’homme qui ait oublié le don, c’est cela, elle s’est endormie, mais avant, elle a su qu’il était demeuré en dehors, le trouble d’un bonheur, cette errance au réveil, ce qui fut si près, si loin, c’est après qu’il a compris quelque chose, au son de sa voix à elle, cette buée dans l’oeil
C’est sans doute aux côtes de Somalie qu’ils se posèrent un instant, longtemps après la vague, sur la rive des pères morts, celui de Hans, celui de Jacques, celui d’Hélène, celui de Paule. L’actuel de ces morts y prit figure cérémonielle. Ils demeurent poursuivis de l’ombre qui ne veut point lacher sa prise, appelant sans cesse au festin des noces. Femme en fureur poussant à une pensée sinistre. La tempête en écho les avait pris en route, les poussant à errer. Ils jouent maintenant, mais déjà des êtres locaux s’imaginent pouvoir profiter ou de leur distraction ou de leur fatigue. Et la fête du souvenir, le respect narratif dû aux pères se transforme en carnage, les coups frappent mortels, bouches qui rejettent le sang melé aux dents brisées, crânes explosés d’où jaillit la cervelle. Tandis que les assaillants périssent, d’autres essaient de mettre au moins le feu au matériel déposé sur le sable. Que tout disparaisse s’ils ne peuvent piller. Mais le ciel alors se déchire. Des tourbillons d’eau noircis par les brumes s’abattent. Les torrents du rivage emportent un mélange de boue, d’os et de sang. Nullement épuisés du combat, les quatre cavaliers tremblent alors de fureur. Leur marche vers le Nord se détourne vers les Lacs. D’autres massacres les attendent dans le creux originaire de l’Afrique. L’histoire retient parfois les séquences les plus immondes. Rwanda, Centre Afrique... Partout le goût du sang frais rend dérisoire les décompositions de la lèpre, du sida, de la faim... Ils avancent dans un sombre mugissement caverneux. Ils sont semblables aux passeurs interdits du Styx. Regarder en face les convulsions universelles de la mort. Convulsions des noyés, chassés du bûcher cérémoniel, os rongés par les bêtes sans urne de bronze pour les contenir en repos. Aucun fissure de roches ne les arrête. Les voici parmi les morts entassés, déplacés par d’horribles Charon, sales, hérissés, terribles, sans âge, comme d’une vieillesse éternisée par ce qu’ils ont vus, sentis, verts et pleins de sang. Des foules immenses se pressent aux rives des fleuves, déplaçants les cadavres, les triant, cherchant qui un parent, qui un morceau de chair à rogner, serrés tels oiseaux migrateurs poussés par l’instinct face aux nuages de tempête, incapables de freiner la masse qui va vers sa destruction. Ils ne peuvent que pousser, déplacer, supplier, sachant d’avance que rien ne répondra à leurs cris, autre que l’indifférence, le tri, la hache. Parfois les faucheurs s’arrêtent dans leur course sauvage devant un visage par trop mutilé, les oreilles arrachés, les narines coupées affectent, un instant, la fureur d’une goutte d’humanité. Et puis la face reprend sa place dans le nombre, se restitue aux ténèbres.
L’origine du monde, il dit sa venue, il dit son regard, il dit le son de sa voix
Les parques veillent, danse la lande, Macbeth a détruit le sommeil
La fenêtre ouvre sur une étendue herbeuse, l’horizon est plat, l’aube sans doute, reprise au jeu irisé, on croit toujours à l’existence du paysage, on ne voit personne, il doit faire froid, chacun a dû fermer le seuil, ne pas laisser la lumière froide du nord envahir l’intime, le petit bateau dérive au pied de la muraille de glace, avancer parfois, face à l’ours affamé, un visage demeure, elle, nouveau et flou, oublié, découpé de diverses perceptions
Le soleil branché, un printemps, le rose des fleurs du cerisier, en face, s’efface presque à ses yeux, le lit ne pouvait se trouver à cet endroit, ou alors c’est l’arbre qui n’est pas à sa place, la couverture vieillie, au mur les traces du temps offrent une abstraction légère, fond ocre, c’est elle qui a dû accrocher ce dessin malhabile à l’angle de la porte, ne pas rénover ce lieu, d’abord l’habiter
Les dalles usées, se laisser envahir par sa présence, le poids souverain de sa peau, plus tard s’en souvenir, ridicule de n’avoir été dans l’instant, lecture en différé de l’actuel, nulle pose dans la course, le film de la mémoire ne restitue point la présence, sauf comme semblant d’un semblant, la mémoire est devant
Le mastaba fait chambre, silence léger, blanc laiteux, le sol laisse glisser quelques traces plus sombres, douceur intime, pourquoi avoir bouché cette fenêtre, la réduisant à une sorte de niche, pour déposer de menus objets de toilette, rêve caressé, la silhouette sur le mur en face est visiblement unisexe, adolescent, chair triste, la pièce est vide, marquée d’une occupation ancienne
D’antiques amours remontent depuis les murs, le plafond est fissuré au niveau d’une corniche, l’espace se vide de tout gémir, le naos contient le tout de cet amour, rien, ni souvenir, ni futur, cela, cet amour n’était que supposé, le désir attendra, elle a dû chercher la chambre un temps
Les parques se sont tues, silence terrible, elles affutent les couteaux, il y a encore un peu de lumière chez le voisin, la lucarne du toit, le grand bâton du père est maintenant envahi de toile d’araignée, comme toute la chambre, il y a même ces lames lambrissées qui s’entr’ouvrent, sans doute fut-elle dénouée en ce lieu, l’enfant s’éloigne, vient-il ici, il n’y a qu’elle qui pourrait y répondre, encore faudrait-il qu’elle quitte sa superbe, cet horrible du monde à crier, le risque, le passage, le creux des certitudes demeure au coeur, renoncer aux signes, renoncer aux représentations, renoncer aux identités, elle se tait
Le cerceau des brumes porte loin, soudain l’ombre portée scande l’impossible essence d’un désir noué aux rives jeunes, elle fuit cet appel oublié, récusant ce viatique, donne à l’animal rétif sa dose de sommeil, sur la seconde du souvenir, elle demeure fugace, figée de sang, le miel rare à ses flancs de braise, une masse indistincte se forme et colporte la rumeur, elle vient, lumière directe qui soulève un fond de paille et remonte et se perd dans les flancs du navire, les briquettes creusées par les ongles de nacre, la renaissance au monde, ce matin là, oublier cet éclat qui traverse ton oeil, s’arrondir à ta voix d’un chaud qui domine la vue, de la falaise descendent les mouettes hurlantes
Le visage de la vieille, derrière la caisse, est tout plissé, elle porte un petit bonnet blanc et une robe de couleur sombre mal définie, elle a un regard parfois vide, parfois lointain, elle ne semble pas fait attention à ce qui l’entoure, au delà de la lassitude, le brun des contours ombré par les petits lampes multicolores qui décorent l’entrée de la guinguette. Jacques et Paule franchissent ce seuil pour rejoindre les amis, au milieu des tables déposées sans ordre parmi les arbres. Au fond, le fleuve, barrant l’alignement des quais, la masse rouillée du Colbert en attente de destruction. Ciel noir, cuivre et violine, orage proche, quelques gouttes qui hésitent à se rassembler, le temps du repas, laissant le concert argentin en suspens. Le professeur est déjà passablement ivre, ses dents de devant jaillissent de sa lèvre mince, tandis qu’il tripote la femme de l’architecte qui, pour une fois, n’a pas l’air renfrognée. Il raconte son voyage au Bresil, avant son départ au Japon, son traffic de brevets, sa contribution au transfert de technologie et donc de mondialisation de la pagaille. L’architecte ne dit rien, cela évite l’hlm ordinaire. Le professeur est venu avec son épouse qui boîte, chute nocturne dans le petit jardin, elle met la conversation sur le théatre mais voudrait surtout entreprendre la braguette de Jacques qui doit la repousser vivement d’un coup de pied. Elle se met à rire tandis que la pluie descend sur la scène. Ils restent là, chairs vieillissantes, bleues, livides. Sur la petite estrade, deux jeunes femmes se sont installées. La chaleur autorisent des tenues légères. Contrebasse et clarinette, musique supposée localisée, de fait baroque dissonnante, au défit de la danse. Des couples se forment lentement sous la pluie. Un homme presque nu prend une posture inclinée en arrière, depuis une petite table, comme s’il voulait se jeter dans le fond des abîmes. Les lampes dansent en tous sens jusqu’aux limites du lieu, éclairant de manière transitoire comme des têtes coupées, aux orbites blanches, des cadavres déposés ainsi sans raison, à la limite de l’univers.
Le grand vampire phocéen titubant de sang bleu vint se poser sur la tour ouest, il surveillait d’un oeil lascif celui qui vivait parmi les sans terres, qui, lointain, fuyait la houle, restait le plus volage, oublieux de ses dents, encore, encore, Cette fois la lumière faisait vibrer le voile, dispersant ses fumées cruelles jusqu’au drap froissé au sol, parmi les lames brutes du parquet comme une irision colorée qui demeurait suspendue, dans le souffle, elle avait accroché ce jour une autre petite toile très sombre, presque invisible, le souvenir, elle était venue poser sur l’étendue monotone des vignes, belle noiseuse s’il en fut, twenty nine palms devenue
Le trigame se posa enfin sur la cîme, il se glissa entre les falaises roses, sûr de son sang qui coagule déjà, en plaques, en la vaste assemblée muette, l’Un se fit multiple, le multiple est l’Un, phrase toute gonflée d’elle même, le jeune homme gït au sol, poignard pour une cigarette, il attend, fébrile, l’oeuvre attendue, elle vient, sera, Il écoute maintenant, Se souvenir peut être, Les collines vertes qui descendent vers la rivière, Elle court, en riant, parmi les rochers, Un poison monte des broussailles, Pourquoi cette voix qui chante au pied du phocéen, pourquoi arracher la parole à son silence, pourquoi toi, premier amour, dernier amour, le tombeau de l’asile refermé, cette guerre qui brise les sens, oublié, meurtri, ce frais changement de l’aube, encore y retourner, seul, regarder, disparu, aucune image d’elle, rien, aucun retour malgré le don, la face étonnante du mort chéri, amant initiatique, si petit désormais, “je ne vous amuse pas? Je suis un peu endormie”, elle dit, la regarder dormir, elle jette un oeil distrait sur ces lignes, refusant le nom que son âme pouvait supposer, il s’ennuie, travaille, terreur de la vacance qui vient, elle revient malgré le souvenir des coups, en ce soleil presque bleu, son esprit autour de lui, posé, tenue de ville qui dissimule son corps défait, un désir sans support aucun, il ne souffre presque plus, son sang est déjà sec sur le roc de son âme, “je t’ai cherché” dit elle, il revoit le pas cursif du matin, cette précipitation, “je viens te chercher”, lointaine, il noue des fils de couleur, la terre dure, les épis, il ne l’a point renversé dans les blés sous les étoiles épuisées
Et l’eau coule entre les pierres, lavée, elle rit, elle retient son écriture, refusant d’être belle sur le fer d’un mot, cette fièvre pourtant au crépuscule, il tremble en écrivant, le coeur parfois palpite, il joue depuis l’enfance avec ses séquences de palpitation, le martèlement dans la poitrine, la tête qui tourne en se levant, marcher à la limite de la chute, pâle enfin, elle parlait de son coeur, l’ombre cependant croit, il sourit, le courrier silencieux, pourquoi, sans doute n’est il pas encore assez calmé pour cela, le veut elle mort, “ doux m’a semblé mon destin fugitif ainsi je connais une musique douce dans mon souvenir je sais que cela s’appelle le départ ou le retour”, arraché il demeure
La veine palpite d’un baiser, les lèvres d’un même vin, quelque chose de vierge bouscule la terre déjà labourée, il cherche toujours la source pour ses lèvres endormies, il se sait impuissant au murmure du bascule, il suppose son attente à elle, le prix de sa lettre, sa voix, l’étendue des vignes résiste au regard, il y a comme un mur, s’il arrivait à annuler cette distance, elle serait là, chantant à son oreille, toujours, toujours, parfois il oublie même sa silhouette, est il coupable de cela, le pas alangui, il écrit comme s’il pleurait, elle part, le poème remonte malgré l’interdit, “sa bouche fanée de faunesse”, si peu caressée, il parle sans écho, la fontaine asséchée, assis, il regarde la poussière qui recouvre la pierre oubliée, la trace de sang n’est plus visible, lui seul sait, les ronces n’étaient point roses, ce refus, la lumière s’éteint doucement, comme en écho
Il regarde sans un mot, l’ombre mettra quelque temps à s’étendre car son rire revient, malgré lui, il croyait sans doute effacer la présence par l’artifice, l’artifice ouvre au contraire cette vérité qui signe au delà, “le goût de terre dans la bouche” elle lui dit, ne point céder à l’appel, il lui réclame maintenant une goutte de son sang
Passeuse de folie, rouge doré de la chambre, le reflet tranquille d’une ampoule aux couleurs saumon, est ce braise au sol ou fusion de corps en brasier, le miroir est sans reflet, aucun doute, le trigame au pied du gibet, quelques larmes ont pourtant noyé le fond obscur, l’ennui enfantin se fait attente, d’une voix plongée enfin, elle s’avoue sans expérience
De la neige dans cette chambre, vous vous rendez compte, tout ce bleu, les fissures des platres, cette joie, cette sorte de dorure baroque qui fait lustre, fleurs stylisées, la neige fait couche, cette excitation subite, enfants aux poings melés, se réveiller après cet instant, l’ivresse ne peut effacer la voix, cette douceur infinie au premier mot, se raidir pour masquer cet émoi, engourdi par ce chant, l’éclat d’un tactile, lentement, l’âge effacé dans ce mot, le corps rendu
Les substances diaphanes rendent invisible le jeu toujours renouvelé du pastel d’Hammamet, le soleil a déjà complétement noyé le minaret, rien ne bouge que quelques voiles fugitives, au premier plan comme une poussière d’étoiles qui traverse l’ocre sale de la muraille, Marie n’aura plus froid, il dit cela tandis qu’il accomplit le seppuku, la seule chose orientale qu’elle lui accorde, la mort est plutôt lente, il n’y a aucun second pour le décapiter, elle a récusé le voyage d’un rire grinçant sur l’aveugle qu’il est devenu, la face livide pouvait se faire si douce, elle voulait tout savoir, tout voir, elle disait peut être, à nouveau les deux corps sont visibles, collés l’un à l’autre, la forme n’est pas naturelle, ils sont plutôt là posés comme ça, nus sans doute, c’est une nudité ronde, lisse, sans aucune trâce de fusion, seul le mur falaise ouvre la rudesse du fait, les masses cotonneuses n’y changent rien lorsque le sang ne bout plus, rien que la caricature momifiée de ce qui ne fut que passage, la jouissance ne trouve en écho que le couteau
Combien de temps refermée, ce tremblement d’icelle, cet avant qui ne fut que vie rêvée, séparée depuis longtemps, repli au creux du rien, seule, l’identique et l’ennui, l’inconnu refusé, opacité de l’ombre en sa bouche recluse si loin, déjà ouverte, ce frisson là efface la durée, le clapoti de l’eau, Ulysse grammophone, la bifurcation du temps intacte, l’instant jeune, total, rythme la voix, les griffures de la roche, pour Benjamin en fuite, ce vif éclat, rien ne céde, malgré son dire, rien, n’être qu’au défilé de ce rien qui demeure malgré soi , Le doux Paul gémissait ainsi au bord du fleuve, sous le pont Mirabeau, nue dans ses cheveux noirs, l’herbe est sauvage, sans raison autre que son froissement de corps, la lampe est si vive depuis ce lieu insoumis à moins qu’il n’y ait quelque ironie des formes qui demeurent à travers les orbites vides, il ne cède l’instant d’éternité
Un cri se fait entendre annonçant la pythie faiseuse de destin, courses à travers la demeure, toujours cet un qui est cet autre, ombre gisant au miroir défait, il faut couvrir les ouvertures, vite, le parquet est maculé de blanc, sans doute quelques vêtements se souviennent, elle a posé son visage au drap d’alcove, les pieds au carrelage offerts, confusion des faces, le temps a disparu, une brassée de fleurs des champs réveille la masse endormie, les volets laissent filtrer la douce chaleur alanguie, toute cette perte et là un vent de sable dépose sa vie comme un repas joyeux, elle en dessine la forme sur le soubassement laissé libre de tout repeint, le tout se réveille, elle savait, la parole vint s’y soumettre absolument, sans doute offrir à la statue un don minuscule, le bateau entre au port, folle au verre scintillant, le vent léger ouvre les voiles, barque richement décorée, la ville rose un matin, première aube attendue, aucune inquiétude, aucun repère, le rire enfin posé sur sa branche d’été, l’intime pousse la silhouette d’une voluptueuse présence, patience, encore un peu petille le même verre bu, la pythie annonce un chant
Mélodie inconnue de la voix, les corps sont beaux, éloigner l’ombre de la mort avec elle, le minuscule anime le torrent du désir, tout se joint, le brasier de ses yeux, elle parlait de ce qui ne s’engloutit jamais, les poings serrés l’un à l’autre, brume d’ivresse au lieu fixé, ni rage, ni mélancolie, maintenant, il ferme les yeux, il entend le pas qui vient vers lui, ce non qui se fracture malgré lui
L’orage a maintenu comme une indécision parmi les choses. La frondaison attend, tendue, ce qui pourrait advenir de nouveau. Rijasburg demeure éloigné. Le chemin qui y mène est peuplé d’embuches. Le plus manifeste est le rêve qui, bien que volatil, porte son poids d’inachevé. Un mot réclame sa part d’image, mais la main demeure lourde comme le silence onirique. Il faut donc patienter un peu.
Minuscule, l’attente se rit de cette sorte de plaisanterie volage. L’érotique pose une loi certaine de sa logique pour peu qu’il y ait pilote en ce navire. La pythie- sphynge compte de toute façon les os.
La mort est un maître d’Allemagne. Il parle désormais hors du secret, quelqu’un ne peut plus venir, le plateau est vide, il y a trop de compagnons disparus. Le poids de leurs chants épuise l’étendue.
N’oubliez pas le coq pour Antikos. Il se laissa glisser, puis se releva et mangea une soupe de pois avec beaucoup de satisfaction. Il lit un peu, écrivit quelques mots. Vers cinq heures, il se sentit un peu fatigué. Il monta s’étendre un moment. C’est à sept heures que Polemos alla le retrouver pour voir si tout aller bien. Il lui parla doucement. Lacan était mort lui aussi. Ce n’est qu’après que fut inventé la dernière parole “je disparais” Il crut toujours avoir existé, ce fut sa faiblesse.
Sans doute est ce cette buée à peine sensible au fond de ses yeux qui a défait tout artifice, il a longtemps parlé d’elle à un ami, il a eu cette infinie patience, mais leurs chemins se séparent, il est seul
Elle ne veut pas connaître à nouveau les larmes d’agonie. Illusion colorée, il forme très distinctement sa présence à son esprit
Cet ouvert de ses yeux, le doux tranquille de ses paroles, ce secret qui est le sien de faire fluctuer les sentiments d’un mot, il me faudrait, il ose un plus ardent contact, il ose au delà du contact qui fut, le laisser se noyer sans retenue dans ses yeux, il voudrait retenir l’origine de ses mains, retrouver les clefs parmi son sac éparpillé, cette flamme du regard au désir différé, la lente courbe de sa poitrine nue et cette invite de rester dormir auprès d’elle, une fois la fournaise des corps accomplie, pourquoi ne pas achever cette danse ouverte au flot gracile qui monte du fond des choses, toutes ces charges amoureuses différées à cet instant, plus tard, cette rencontre sans le frèle hotel pour nourrir le réel des corps, quand, dit la fillette autiste, il le reprend quand cette nuit au bord des falaises dressées, quand la musique de sa voix à son oreille, quand...
Le calme revint longtemps après les bruits de guerre. Chacun étonné d’avoir pu s’enfoncer dans un tel déchaînement. Un souffle léger parcourt désormais la surface des lacs qui a englouti tous ces corps et les hautes fougères semblent contenir toute sauvagerie, malgré des bruits de chaînes qui parfois s’élèvent par dessus, signant la possible fusion de corps d’hommes en des fractions bestiales, inouies. Des hommes parcourent les campagnes qui se découpent à travers les forêts, pris au calme soudain eux aussi. Pour un temps cependant, car déjà les yeux agrandis de douleur traduisent quelque serpent qui leur parcourt l’intérieur, ondulant d’un venimeux désir de mort, arrachant aux entrailles l’infortune du possédé. Et à nouveau les larmes et à nouveau la guerre montent au ciel si bleu qu’il en devient cruel dès lors que la fine couche de nuages horizontaux s’effacent dans le matin.
Se tenir à l’instant, se retenir à l’instant, vacille l’appel à jouissance, encore, encore un peu de vin, un éclair, il pleut, petite étoile, elle est en train de rêver
Elle berce un peu les enfants, tu sais ce qui va arriver maintenant, il dit ça avec une voix grave, le matin, regarde bien, l’arc en ciel, de la jolie couleur rouge, il dit cela cet enfant qu’il ne lui a point fait, il l’entend comme une parole qu’il lui adresse pour elle, il range “l’incident” de ses yeux dans sa boîte, il reprend l’écoute enfantine et le poème sombre en littéraire, la déclaration
Le sérieux devient inconsistance, il lit Leibniz, c’est tout dire, quand, disait la petite autiste, les kilomètres ont disparu, la chaleur ne cesse pas, il y a tant de routes qu’elle ignore, tant de petits matins après des nuits sans sommeil, tant de rires et de danses avant que la camarde ne vienne planter ses crocs
Les rencontres se passent toujours en province, c’est selon, une fois même, elle le retrouve dans une petite ville à l’occasion d’une fête locale, seul le jour est connu, il y a des masques pour se protéger de la peste
Il dit qu’il ne veut pas, il pense qu’il a abusé de son errance à elle, il saura ou pensera savoir qu’elle est alors en deuil d’amour, que ce qu’il a fait était bien et pas bien, il se dit cela et fond dans son amour, ne pouvant se soutenir de quelconque fantasmagorie
Il jouera alors de jeux de séduction pour fonder une image d’elle excitante mais qui le protége de cet amour qu’il a ressenti, impuissant à le détruire, dès lors qu’il la croise un verre à la main
Chourine, chourine... un rapport objectif au monde, enfin presque... le ridicule... ça n'a pas pris une ride, le même émoi, cette douce chaleur qui traverse le corps, la buée du regard... la bestiole est bien comique, des rapports objectifs, c'est ce à quoi nous pousse d'ailleurs la camarde capitaliste
Aimer rêver, est ce un crime? se dire que l'objectivable fatigue? se dire qu'un rêve pourrait sauver un bout de cette pente ricanante,...il a rêvé à partir d'une voix malgré justement des éléments objectifs qu’il a appris à lire
La voilà qui parle, étrange historiette à visée de conte presque stupide. “La Folie décida d'inviter ses amis pour prendre un café chez elle. Tous les invités y allèrent. Après le café, la Folie proposa : On joue à cache-cache? Cache-cache ? C'est quoi, ça ? ? demanda la Curiosité. Cache-cache est un jeu. Je compte jusqu'à cent et vous vous cachez.. Quand j'ai fini de compter je cherche, et le premier que je trouve sera le prochain à compter. Tous acceptèrent, sauf la Peur et la Paresse.1, 2, 3, ... ? la Folie commença à compter. L'Empressement se cacha le premier, n'importe où. La Timidité, timide comme toujours, se cacha dans une touffe d'arbre. La Joie courut au milieu du jardin. La Tristesse commença à pleurer, car elle ne trouvait pas d'endroit approprié pour se cacher. L'Envie accompagna le Triomphe et se cacha près de lui derrière un rocher.”
Sur la piste vert rouge, les filles enlacées dansent, endormies, épouses enfin rendues à l’indistinct originaire, au risque de la semblance fantomatique de l’autre, les autres ne la voient pas dans le fond, au delà de sa fausse soumission, elle regarde son sein dans la glace, soulevant délicatement le mamelon, soulignant la tension qui s’y fige, son amie la regarde, blonde, son air assuré, bleu dans l’oeil, la larme de désir, elle tient son bras gauche au dessus du coude, légérement, robe blanche plongeante entre les seins, le sein rejoint son étui noir et les longs bas noirs soutiennent la silhouette hésitante, on la regarde à la loupe, inexistante, jeune, tremblante, engagée
“ La Folie continuait de compter tandis que ses amis se cachaient. Le Désespoir était désespéré en voyant que la Folie était déjà à nonante-neuf. CENT ! cria la Folie. Je vais commencer à chercher... La première à être trouvée fut la Curiosité, car elle n'avait pu s'empêcher de sortir de sa cachette pour voir qui serait le premier découvert. En regardant sur le côté, la Folie vit le Doute au-dessus d'une clôture ne sachant pas de quel côté il serait mieux caché. Et ainsi de suite, elle découvrit la Joie, la Tristesse, la Timidité... Quand ils étaient tous réunis, la Curiosité demanda : Mais où est l'Amour ? Personne ne l'avait vu. La Folie commença à le chercher. Elle chercha au-dessus d'une montagne, dans les rivières, au pied des rochers. Mais elle ne trouvait pas l'Amour. Cherchant de tous côtés, la Folie vit un rosier, pris un bout de bois et commença à chercher parmi les branches, lorsque soudain elle entendit un cri. C'était l'Amour, qui criait parce qu'une épine lui avait crevé un oeil. La Folie ne savait pas quoi faire. Elle s'excusa, implora l'Amour pour avoir son pardon et alla jusqu'à lui promettre de le suivre pour toujours. L'Amour accepta les excuses. Aujourd'hui, l'Amour est aveugle et la Folie l'accompagne toujours. Depuis, le Petit Poucet a épousé Cendrillon, le Petit Chaperon Rouge a changé de couleur, Carrabosse et Carabas sont dans un bateau, le Chat a botté le cul des sept nains, la sorcière a croqué la pantoufle de vaire, Blanche Neige a marché sur la lune ...”
La fatigue pousse les êtres au sommeil au déclin des combats, sans doute ayant porté trop avant la limite de l’épuisement. Le songe poursuit sa course sauvage et affiche un réel que l’on voudrait effacer du souvenir. Portes décorées de têtes sectionnées, décolorées par un horrible pus, depuis ces rencontres cruelles où les mains se serrent aux gorges faisant jaillir les yeux. Pourtant la représentation semble se souvenir aussi d’un temps ancien où l’époux trouve la couche nuptiale, le repos jusqu’au seuil où la nuit en fuite rend au corps la vigueur pour le jour de labeur ordinaire qui vient. Mais l’éveil est toujours guerrier, sans cesse de nouveaux supplices, des corps maintenant sont liés aux cadavres, mains aux mains, bouches aux bouches, agonie dans la pourriture d’une longue mort
Ce soir, dans sa besace, il n’y a pas grand chose, sinon l’infinie tendresse d’une voix, cet abime qu’il ressent et où il n’a guère de place, n’étant que grossiereté, vulgarité, vieillesse, c’est pourtant de cela dont il faudrait pouvoir parler, dans la défonce de ses fantasmes, au seuil de sa violence lettrée, il demeure ébloui de la délicatesse de son refus, il glisse en ces zones inouies où il voudrait la suivre mais ne le peut, non qu’elle s’y refuse mais il demeure bien incapable de faire vibrer l’horreur secréte de son sang, il mesure simplement l’infinie distance de son être à la rugosité obscène de sa déclaration, comment avait elle pu garder un brin d’accueil encore à la rudesse de ses propos, l’exigence idiote de son désir, il tremblait au son de sa voix qui évoquait les chasses nocturnes, faisait bouillir son âme, gonflait son sexe, il tremble maintenant à cette voix seconde, discrète, peut être hésitante et blessée dont il ne pèse l’étendue
Sasouli avait les ongles des pieds et des mains arrachés un à un, ses tortionnaires après l’avoir violé de diverses manières avec des objets tranchants l’abandonnèrent dans une gravière, ils furent arrêtés mais ne furent point condamnés dès lors qu’il fut établie que Sasouli, par son attitude provocante, avait été la cause de la leur, elle fut chassée de son village, elle gagna la ville où elle entra au service d’un homme bon qui finit par l’épouser, elle eut trois enfants magnifiques, un jour une paysanne de sa région vint en ville et raconta l’histoire, son mari la chassa non parce qu’elle avait été déshonnorée mais parce qu’elle ne lui avait rien dit, le privant des fantasmes qu’il aurait pu en concevoir lors de leurs relations sexuelles, il la chasse un jour d’hiver, de graves engelures marquèrent sa fuite mais comme chez le divin marquis, elle guérit peu à peu grâce à un couple de pêcheurs qui la vendirent à un riche seigneur de la capitale qui, mis au courant des divers épisodes de la vie de Sasouli, en fit la conteuse de ses nuits, ce fut à cette place qu’elle rencontra le poète Dino, leur liaison platonique dura sept ans au bout desquels Dino lui indiqua qu’il avait faire choir tout désir réel à son égard. Elle accepta alors de le rencontrer dans une auberge de la province de Li, ils firent l’amour toute une journée et toute une nuit puis, il fit seppuku et elle lui trancha la tête d’un coup de sabre, laissant une bande de peau afin d’éviter qu’elle ne vole dans la pièce, elle mourut de mort subite à ses côtés, les corps furent arrosés d’acide puis brûlés, le seigneur Katawa fit graver l’histoire sur une stèle du temple Sochigawé à Kyoto
Il recommence à se raconter des histoires au réveil, tout a déjà passé, il va à nouveau s’endormir dans l’automaton de sa vie, il dit préfèrer guérir d’elle que devoir la perdre, ne plus plonger dans ses yeux, ne plus écouter les musiques de sa voix, une vieille amie à qui donc on pourrait raconter des histoires comme à ses deux vieux copains, toutes ces histoires de passion sont d’un autre temps, d’un autre âge
La main passe dans les cheveux, le souffle secoue la poitrine ronde, très scolaire, elle se met en boule de parole vide, nous voici dans l’évocation vague de l’autoscopie, lointains les rats bouffeurs de chair fraiche, le cerveau est offert en pature, il baille, il a assez mal dormi ou pas assez, les pigeons sont maintenant des centaines sur la surface desséchée, elle se suppose une âme, une âme qui pense, qui pourrait renoncer au linéaire du récit, elle entrevoit des signifiants, elle le dit mais dans une phraséologie épouvantable, elle n’a pas de corps, de corps qui parle, faut il passer aux aveux? elle raisonne, les traits presque verticaux imposent une lecture ordonnée parmi les touches vaguement flottantes ocre, blanc, brun, le bleu gris du fond, voilà elle craint d’être folle maintenant, le délice d’être folle, voire perverse, bien que ce mot écorche, ceci autorise le castel aux lignes blanches sur fond noir vers lequel converge les champs passionnés, présence inutile fermée sur sa fausse fermeté, elle ronronne doucement, sans doute pour demeurer dans la tièdeur de la voix, il songe au cancer de Freud, ce pourrissement oral, sensation curieuse d’exister, il a placé de la paille brute en travers des lignes grossières d’horizon, des mots aussi à même la toile, Dein goldenes Haat margarethe, quelque chose est tombé devant les petites maisons, elle qui ne fut jamais là où elle était, continuer, il faut, toujours après ou alors maintenant, au plus près de la douleur, cinq heures au Prado à regarder, regarder, fondre dans le glissement immobile des toiles éternisées
Dino est le nom d’écrivain d’un poète japonais Kamajiwa, établi à partir des prénoms de poètes allemand, russe et italien (Rilke, Tsvétaieva, Celan, Campana) qu’il a traduit en japonais. Cet auteur est plus connu d’ailleurs pour sa mort que pour le recueil qu’il écrivit à Tawazi une courtisane, “le chemin”. En effet, après sept ans d’une correspondance suivie, de style poétique et qui contient d’assez beaux passages, Kamajiwa informa Tawazi qu’il avait épuisé le contenu subjectif de ce lien. Tawazi accepta alors de le rejoindre dans une auberge de la province de Li. Pour la première (ou la seconde fois car il est possible que l’inspiration du poète soit issue d’une première fois) ils firent l’amour “comme dans une fleur de lotus”. Après quoi elle lui trancha la tête pour achever le seppuku. Elle survécut assez longtemps à cette affaire, mais ne prononça plus un mot, tandis qu’elle poursuivait plus ou moins sa profession, entre deux séances de méditation au temple Toui à Kyoto
Entendre... Ils viennent poussés par des rites obscures, le visage livide, hébétés
Chalamov meurt à l’asile, seul, aveugle et sourd, coupé, il racontait le réel des choses, le rapport intime des êtres, les formes de l’amour humain, maintenant remonte ce goût nouveau des êtres vécus, ce refus comme un coup de poignard, légitime, universel, ce renvoi aux petites bêtes nocturnes qui rongent la beauté, elle le rappela un jour, à la veille de la mort, malgré la distance, l’âge, il fit le voyage, l’époque était devenue terrible, cent fois il faillit être assassiné, lorsqu’il arriva chez elle, elle agonisait, il se coucha à ses côtés et attendit, elle ne se rendit même pas compte de sa présence, comme toujours, alors qu’elle râlait et que des odeurs infames, des liqueurs sombres sortaient de son corps, il mit longtemps à mourir, suffisamment en tout cas pour voir le corps sec commencer à se décomposer, il n’avait pas osé bouger de peur d’accélérer cet effacement, c’était un pavillon de banlieue loin de tout, dans une zone abandonnée depuis les dernières épidémies
Sans mot dire, il oublie le son de sa voix, les seins de Lola et la Ferrari de Lolo. Corps en blême dont il ne reste que poussière en définitive, avec ce petit morceau de linceul blanc comme pour se draper dans une dignité perdue, Qui lui dira la tristesse du pornographe le soir au fond du peep-show. Alors oui gonfler son enveloppe jusqu'à ce qu'elle éclate et éclabousse les voyeurs de mille parcelles de divin, comme fait la Lolo, la Sainte, celle qui a offert son corps pour racheter la faute, des hommes, montrant ainsi ses stigmates à l'adoration des fidèles. Le monde est plein de mécréants qui passent chaque jours à coté de la sainteté sans la voir. Si elle était peintre, elle l'aurait représenté en Vierge à l'enfant, elle croit, enfin il lui semble, pour lui donner enfin son vrai visage.
Il pensait « Pourquoi es-tu si loin , j'ai besoin de te parler, j'ai mal à la tête, ma barbe est blanche comme avant goût de l'éternité »
Hélène cherche à entrer dans la tête de Hans. Elle lui reproche de ne pas parler, de sembler oublier ce qu’il ne devrait pas pouvoir oublier, traiter le monde comme un songe sans importance et n’accorder crédit qu’à l’espace du concept y compris dans ses formes imaginaires d’expression démonstrative. Le ciel a la stupidité pure des ciels d’hiver, ce bleu de neige où l’espace, et peut être le temps, se lisse. Devant un film montrant la mise en scène, le montage pornographique et donc la mise en scène du sexuel dans la sexualité, Hélène parle de quelque chose d’abstrait. Sans doute a t elle un court instant l’intuition du signifiant. Hans s’efforce de lui répondre mais c’est à travers le brouillard des combats enfouis. Un petit fortin sur le flanc de quelque colline. Il se souvient maintenant. Ils étaient entrés dans une zone de réserve, plus ou moins fermée et devenu une sorte de territoire de chasse façon Zorloff. Il se souvient de la rencontre avec ces sortes de seigneurs de la guerre, la prise assez facile des défenses jusqu’à ce qu’ils découvrent une sorte de piège. Eux captifs derrière des sacs de sable tandis que la nuit libérait des tueurs sanguinaires. Noir nuage de poussière et les ténèbres qui s’élèvent sur la plaine. Alors commencent les longues plaintes, tels des loups assoiffés qui tournent et s’approchent pour faire monter la peur avant l’attaque, laissant peu à peu s’inscrire dans l’esprit assiégé l’idée qu’ils sont déjà là, que la palissade est vaine ligne que la mort franchira si bien. Il s’agit d’imposer l’évidence d’une fuite, ou le possible combat hors des lignes. Il s’agit après les cris de laisser visible un feu proche et des chants d’ivresse qui ouvrent sur un sommeil sans attention. Si Paule se glisse alors ce n’est point comme dupée par la ruse mais bien pour semer une autre peur. Ce silence absolu troublé brusquement du bruit du sang qui s’échappe d’un tronc sans tête, par saccades, souffle rouge vin mêlé de sang. Aucun déploiement ne répond à ce type d’attaque. Il n’y a que la mort qui a frappé. L’assaillant n’ose avancer plus, se méfiant du compagnon proche, peu de temps d’ailleurs quand le sifflement d’une javeline vient le transpercer d’une tempe l’autre ou que le profil reconnu n’ouvre que sur un tête fichée au bout d’une pique. Alors une fureur les saisit. Au mépris de toute prudence à l’évidence inutile. Ils se ruent sur le fortin dans le plus parfait désordre pour n’y trouver rien, sauf l’explosion qui les tue. La peur n’a même pas le temps de les saisir.
Dino, puisque ce nom prenait le fil hétéronyme de la fiction intérieure de Hans, posa un regard froid sur le paysage pourtant grandiose qui s’offrait à lui. Il avait traversé, presque sans attention, la vaste plaine pourtant noyée de fleurs et maintenant depuis le mont Zano, il pouvait voir jusqu’au delà du chateau de Kern, ce qui faisait une assez belle distance et permettait de contempler une variété presque infinie d’espèces végétales qui avaient survécu à la Grande Glaciation. Son coeur était froid, son esprit vague. Il se sentait comme un poisson dont on avait retiré les entrailles avec le crochet qui avait servi à le capturer. Il attendait qu’on veuille bien l’achever mais on l’avait ainsi rejeté à l’eau. Il avait traversé une zone de fièvre intense qui lui avait fait construire tout un champ de suppositions et de désirs, fondé sur la rencontre semi accidentelle d’un personnage virtualisé depuis une courte séquence réelle dont il gardait le souvenir comme quelque chose d’unique, de précieux. Un seul regard avait suffi pour le rendre dingue amoureux, comme un fleuve longtemps retenu à force de patience et de constructions. Elle lui parla à peine, de manière assez convenue, mais ceci n’eut aucun effet de raison. Rien ne semblait faire obstacle à son désir, ce qui le rendait lyrique, insomniaque. La dame fit preuve d’un brin d’amusement. Il ne se tenait plus au retour chez lui et cherchait à émouvoir sa belle de multiples façons dont bien sûr sa graphomanie était le centre. Il osa l’importuner au téléphone et remarqua une invraisemblance dans ces jugements, de part un téléphone mobile dont elle ne disposait pas en situation, ce qui aggravait sa part de fantasme personnel. Et puis il y eut le ton même de ce coup de fil, comme pris d’un sérieux réaliste, que vint ponctuer un “entendre” énigmatique et lacanien. Il se rendit compte du caractère répétitif du même procédé, tant de son côté que de celui de la dame. Le regard de ses amis rajouta à sa découverte. Il s’agissait d’arrêter d’ennuyer tout le monde, quelques gouttes de tercian et un corps autre et mécanisé devaient faire traitement. Sédation et écoeurement. Vous choisissez le cercueil et vous visser les boulons. C’est là que lui parvint une voix qu’il n’identifia pas aussitôt, qui lui parla d’un message dont il ne put prendre connaissance que beaucoup plus tard pour des questions techniques. Ce qu’il avait attendu en vain pendant des jours, des mois, voire des années, lui était offert avec le plus grand naturel. Il pensa alors que c’était justement le week end où il assurait le transport de ses vieux parents qui, bien qu’ayant dépassé les quatre vingt s’obstinaient à vivre entre ville et campagne comme s’il étaient éternels. Dino songea simplement qu’un amant empéché ne mérite pas un regard.
Merveilleuse, mélée au soleil levant, le son de sa voix charmé(e) souligne d'autant plus l'incapacité de se dégager, ce qui en dit long sur le reste, il se demande si l'intolérable n'est pas pire dans ces circonstances que ce que l'on peut éprouver d'un refus. Comme Barbara il aurait voulu chanter ce soir sur la route qui le ramenait du Boulevard Montparnasse à l'autoroute A4, ça c'est la poésie moderne on sait qu'un chat s'appelle un chat!! Mais sur cette route il lui racontait des tas d'histoires, il y a des travaux partout et il a fait mille détours ce qui lui a permis de lui parler longuement!! elle était partie de l'idée de lui envoyer une belle photo de Paris car la nuit il y a des choses étonnantes! Alors elle a commencé au Luxembourg où elle espèrait trouver des vues du ciel, pas de points de vues accrochés au grille. Alors elle a continué Rue Soufflot quand on voit le Panthéon en enfilade, ça rappelle les beaux jours mais sur cet appareil il n'y a pas de quoi faire une perspective, alors là elle a renoncé, elle a pris la rue Clovis pour longer polytechnique, beaucoup de jeunes qui discutent, cela lui a rappelé de bons souvenirs, mais décidemment rien pour la photo! Rue du Cardinal Lemoine puis la Bastille, car les quais étaient fermés, elle évoquait pour lui ses errances passés..
La voix est un bout de corps, très réel, les yeux ... C’était un soir d’octobre, de l’an 69 après la victoire du seigneur Lacan sur les hordes comportementalistes, que la galère entra dans la bonne ville de Marseille. Elle avait à son bord de nombreux présents que Charles le mauricien adressait à son ami Gérard le glorieux pour fêter cette victoire qui établissait un lien inaliénable en les terres de Psychanalye et ceux de Psychatrie. Parmi les présents, une esclave qui avait su l’instant de la traversée séduire tous l’équipage et qui, libérée de ses chaînes, battait la cadence des rameurs, un verre à la main. Gérard comprit dès qu’il la vit quel risque il y avait à tomber amoureux de celle-ci, mais ne pouvant d’emblée se passer d’elle, il la soumit à l’épreuve des mille récits, au bout desquels il déciderait ou non du sort qu’il allait lui réserver. Ce fut donc dès ce soir là qu’elle raconta un premier récit
Esclave sans doute, esclave du temps, la maladie de la vie c'est le temps. Son chien Icare est parti en fugue ce soir et elle ne peut dormir, elle l'attend, il n'est pas tombé dans la mer Egée quand même! Quand il sera là il va heurter la porte avec ses grosses pattes de Labrador maladroit, elle ira lui ouvrir! Elle avait offert à Gerard un peu de ce breuvage "Champagne" comme on peut dire, campagne ou compagnonnage
Du mal à s’habituer à cet autre elle même, identique et changeante, ce tremblement de la lire, cette inquiétude de repartir en oubli, cet appel pourquoi pas en ce sens “oublie moi”, oh qu’il puisse jouir de ce pathos lentement exploré, cette certitude redoublée où sans doute il ne glisse pas dans le programme bargo de l’enfance, la deviner nocturne aux grilles du Luxembourg, toujours sans cette photo d’errance, sans perspective, il n’a plus ou presque de souvenir de rêve, ou alors il n’a plus d’inconscient, devenir japonais, craindre de ne point assez être inventif, c’est à dire lugubre, note basse, premier récit, ce chien qui part dans la nuit, ne pas dormir, il a faim, bien au delà d’un cursif, quelque chose qui porte à conséquence, le seigneur écoutait cette petite histoire d’un chien peut être perdu qui revient, et cette drôle d’histoire de temps, la topologie c’est le temps, songea t il , il ne savait pas trop ce que ça voulait dire, il aurait bien demandé un récit plus terrible, mais voilà, il attendait le second récit malgré lui
Il n’y eut donc point de second récit, la main partit au loin, l’instant offert disparut et la pente de tristesse pourrait à nouveau envahir le monde de son voile gris, somnambule, il parle de l’amour, de ce que Spînoza appelle le bonheur lorsqu’il y a rencontre adéquate de deux corps, il a parlé de ce qu’un corps est capable, du refus de la tristesse, ... il a parlé sans savoir, il voudrait refuser la tristesse mais il a plutôt envie de pleurer
Il garde l’effet produit qui vient troubler le silencieux voyage au pays des morts ou presque morts, lointain pays où il faudra venir et revenir, le cancer du père silencieux, la parano de la mère, fils unique, supporter jusqu’au bout, la force de ça, il a bien aimé le final orchestré des invasions barbares, ça ne sera pas comme ça, il a suivi d’autres agonies, c’était pas forcément les siens de morts, mais là comme ailleurs, solitude
Hans replié, abruti, aimerait bien parler à quelqu’un d’un peu neutre mais voilà. Tellement de conflits. Il ne voyait pas, qu’elle l’aime plus que les autres. Il pensait à un amour dur et froid, pas d’effusions romanesques, un amour raisonnable. Penser à autre chose était hors sujet, ne pas y penser, demeurer dans le comme-il-faut. Il valait mieux crever que cette confusion.
Depuis quelques temps Hans regardait des films sentimentaux, écoutait des chansons d’amour et participait en une effusion certaine aux divers émois primaires dont se constituait l’espace people. Lorsque le type des Invasions barbares embrasse une dernière fois ses amis, lorsque le jeune couple s’embrasse dans Mystery River, lorsqu’il se réveille au matin, que sa fille va rentrer chez elle... il pleure, discret certes, mais quand même... un peu d’ailleurs comme il se sent, pris d’émotion lors des entretiens avec ses clients, l’effusion thérapeutique, bien pire que l’empathie. Il n’est pas loin de croire à l’amour de transfert.
Elle est chez ses parents, il y a un cadavre, il faut s’en défaire sans qu’ils le sachent, à la poubelle, parmi les ordures des autres, inquiétude cependant, les parents vont même les payer pour ne pas voir
Le soleil et le rhume de campagne masque le réel d’un pateux, Hélène au maxi masturbatrice épisodique lui conte au repas anniversaire le voyage en Grèce, comme à une relation comme ça, rien n’a d’importance, les projets lui prennent la tête, grave, elle dit l’effondrement, ça arrive, le couple, perdre l’autre, le père incite au profit, il faut que....., quel vide!
Il a honte, il pleure sur toi Bagdad, métropole du califat ‘abbaside, aux deux rives du Tigre, Bagdad en ruines de tous tes combats, tes séditions, carreaux de faïence du mihrab de la grande mosquée de Kairouan, tisserands de Tuster, en Susiane, Ville Ronde, fondée par la volonté du second calife ‘abbaside Mansur, ancien nom iranien signifiant «la Dieudonnée», les cendres de Féryal ne verront les montagnes d’Iran, il entend son rire parfois, le souvenir dure, ses enfants grecs maintenant à jamais, 758, Madinat al-Salam, la «cité de la paix», sur la rive occidentale du fleuve, plan circulaire, au centre la mosquée-cathédrale et le palais du calife, appelé la Porte d’Or, de là, dans quatre directions, des avenues qui aboutissaient à des portes: porte du Khurasan, porte de Syrie, porte de Kufa et porte de Bassora. l’épaisse muraille, murs de briques, La Ville Ronde disparut lors de la guerre de succession, en 812-813, entre le calife Amin, assiégé dans sa capitale, et les troupes de son frère Ma’mun, venues du Khurasan. Ce furent des combats de rues sans merci; la population ne savait plus où s’abriter; les artères de la ville étaient jonchées de cadavres; les ruines s’accumulaient partout, causées par les projectiles des machines de siège. le calife Ma’mun prend ses distances, sur la rive orientale, immédiatement à l’est de la Ville Ronde, au sud de Rusafa, la Résidence, un rempart,: pavillons avec portiques à colonnes, entourés de jardins d’un aspect plaisant, pelouses, ruisseaux et pièces d’eau, parcs zoologiques et enceintes de chasse. tout a disparu, terrible siège, en 865, le quartier de Rusafa fut presque détruit, batailles entre les shi‘ites et les sunnites, avec leur cortège d’incendies et de pillages., ‘Adud al-Dawla fit restaurer tous les marchés, réparer tous les édifices religieux; Les berges du Tigre furent consolidées et les terrasses refaites; toutes les canalisations d’eau potable furent remises en état. les Saldjukides, on voit apparaître la madrasa, le collège religieux d’État, la Nizamiyya, Nizam al-Mulk. la madrasa fut chargée de détruire les opinions hétérodoxes du monde musulman. traduire les philosophes grecs, califat ‘abbasidede Nasir: les couvents, les centres urbains d’accueil aux indigents. Vint la catastrophe finale: les hordes du sultan mongol Hulagu bloquèrent la ville en janvier 1258 et, au bout d’un mois, ce fut l’invasion des rues; le meurtre et le pillage s’appesantirent sur Bagdad. Le calife fut mis à mort le 10 février. Telle fut la fin de l’empire califien. il pleure sur toi, Bagdad, il pleure son amie perdue
Mimi est un film étrange, il y règne au début une étrange lueur, ponctuée du discours de cette drôle d’héroïne, chaleureux, attachant, naturel, on se sent en séance, une certaine torpeur, ça ne dure pas jusqu’au bout, le discours militant monte jusqu’à un espèce de final en forme d’acting forcé pour le spectateur... le rapport image-son est interessant, parfois curieux, l’autoroute front de mer côté terre sur fond de Tosca, le récit de la caution du prètre derrière un écran de motos, le gros plan des fourmis et le récit qui va avec, il était dans une torpeur de chaleur du sud, il hésite, il ne comprend pas qu’il s’agit de Nice, il croit Marseille, il croit... le vent glisse plus tard dans la montagne, on s’installe dans une biographie....ce qui, un instant, se gagnait sur le plan de la liberté des corps se fige dans l’organisme comme actant du fantasme... la lumière s’efface, revient le cycle des paroles, ou encore le poème céde au concept... lentement le tracteur vert, haut sur ses roues, parcourt chaque rang, poussant l’herbe et la terre, montant les rives... dans le blanc des immeubles lointains, elle tourne doucement sur elle même...
Hélène est toujours aussi agressive, hier soir repas avec les Coupet, bourgeois charmants et cultivés, mais on ne parle de rien et il se fait régulièrement remettre en place, et la date n’est pas la bonne, et l’archi n’est pas bon, et le plan change, et ci et ça, fermer sa gueule, dire oui à tout et surtout ne poser aucune question, etc... la dérive sexuelle est totale, quel bordel dans le fond, il a pris rendez vous avec un médecin pour le cancer du rectum, il a tendance à se le faire façon hemorroïdes, la connerie humaine n’a pas de fin; de toutes façons, un monde aussi vide ne mérite guère de suite, pourtant il fait beau et il aurait pu rêver, ou peindre
Hammam de Faizal Zeghoudi est une gimauve pédéraste, esthètiquement confuse, laborieuse, noyée dans cette vision gonflée du corps masculin, il est assez sensible qu’il n’y éprouve rien, ça ne signifie pas grand chose et il se dispense d’en commenter publiquement l’effet de passage, le temps est complétement volé par l’activisme conjugal, ailleurs le silence croit, il y a une jolie lumière sur les livres, il aurait pu être
En travaillant sur Giacometti, il songeait à un atelier au fond d’un jardin où il aurait été possible, où il était possible dans l’espace d’une phrase, de s’abandonner au réel qu’impose la pratique dite artistique ...ce n’était qu’un mot en l’air... il demeure sur le bord de tous les mots, cela évite de franchir le seuil, ce pont au delà duquel viennent les fantomes... il a commencé à sculpter un peu malgré tout, malgré elle... il parle, contre ça, en fait... il parlerait donc ainsi jusqu’à la fin puisqu’il ne céderait jamais ...
Giacometti échappe à l’interprétation d’imposer la lecture tactile du monde, le peintre et son modèle n’est pas le psychanalyste et son analysant
La ville ronde est l’originaire, Bagdad deux fois détruite, rasée, oubliée, pillée, lieu mythique où le contradictoire s’estompe, où les couples d’opposition qui structurent le pensé se résorbent en cet UN dont l’existence logique ne tient qu’à un nouage, un glissement des consistances, l’analysant y est l’analyste, tout autant le peintre est son modèle, le lieu des mots primitifs de Freud, mais il ne savait ce qu’il fallait entendre par signifiant, il ne savait pas que Saussure au même moment parlait à Genève, le lieu où le peintre re-présente l’origine du monde, mais Lacan recouvre le tableau de Courbet d’un dessin de Masson, et pourtant il écrit les formules de la sexuation, le lieu de la grande unité des forces mais le Big Bang n’est qu’un moment illusoire de condensation, heureusement qu’il n’y a pas cette une pour cet un, l’irritant acourage y pourvoit
Le ciel est très pur sur ce lider de Schubert, si pure cette larme au coin du coeur défait, si lointaine la voix à jamais, rien ne subsiste et sans doute que le bénéfice qui demeure est de ne pouvoir qu’écouter Schubert non stop, tout le reste réduit à l’indifférence du monde phénoménal, seul absolument, ...
Le corps se glace et se dénoue, la vie dans un gémissement s’enfuit indignée sous les ombres. Le récit se prolonge un instant puis s’achève malgré l’accumulation des phrases. Les obstacles se fragmentent en chemin. Nul ne retrouve sa voie d’origine. Tout est pris de biais, reconstruit. Le lourd calvaire du souvenir s’y épuise. Une aube ironique recouvre les champs. Plus loin s’annonce le rivage de sable, la voile, le dernier voyage vers un retour certain.
Jacques cherche un acte purement ponctuel, purement physique, selon un récit facile soulageant la forme du fond. Il cherche comment ça fonctionne, ce qui se passe entre eux avant l’acte qui n’en est pas un, pas sans l’être. La parole à demi ouvre ses portes à la connaissance, merveilleux symptôme soulignant le point dont il ne peut fuir l’angoisse qu’au prix certes rude mais juste de noter la réponse au trigame, soit le triome, l’un à qui on parle vraiment, l’un que l’on désire et le mari qui demeure exactement au lieu de l’accusation imaginaire, faute de mieux. Il cherche selon les classiques, Marivaux au besoin, mari de la besogne donc. Jacques écrit , en écho, une sorte de pièce de théâtre
Sesostris 1,2,3 empereur d’Alexandrie
un être à trois têtes, pharaon noir dans une egypte un peu intemporelle puisque étendue dans diverses régions du monde,
Lamisil, son ministre pharmacologue
Victor Husban, intellectuel de la cours
radja Klapisch, épouse de Victor
le Docteur Charles Buche
...
la scène se passe à Alexandrie
Sesostris le pharaon bleu blanc rouge est un être à deux têtes puissantes, et une troisième minuscule, le deux pris entre les deux conquérants, l’un vengeant son père, l’autre unifiant politiquement l’étendue, le personnage porte un grand manteau en forme de papillon
Lamisil est le maître des potions puisque le royaume est envahi de maladies suintantes, pourrissantes
La scène évolue sur un fond de viandes pourries, les cadavres des conquètes, des tortures envahissent l’espace comme dans l’atelier de Géricault
Victor Husban chargé d’écrire la gloire pharaonique revient compulsivement sur son sexe pourrissant comme le reste, il pleure ou délire sur des histoires de familles
radja Klapisch est à la fois l’épouse de Victor et l’amante de Sesostris
Le Docteur Charles Buche est une sorte de confesseur universel, comme un Janus barbu vociférant et un être débonnaire et rieur
Sanmar Perren est le grand prètre de la religion dont Sénostris est le Dieu
La scène se passe à Alexandrie, noir, suite pour violoncelle de Bach, musicien au plus près du public, au fond, au dessus de l’eau sombre du port se devine la rougeur du phare entre la reconstitution historique et le sapin de noël, un rayon vient projeter dans le ciel l’ombre du papillon sésostris, à la façon du signe de batman, une ombre identique se dessine au niveau de la scène, la lumière se fait peu à peu sur le corps tricéphale qui se dessine à partir de la cape déployée dès lors qu’il se retourne vers le public.
Sesostris:
Il n’est point de sang capable d’apaiser ma rage. Ces peuples vermisseaux n’offrent que l’infame liquide de leurs corps desséchées par la famine et la maladie. Les conquètes m’ont fait parcourir ce petit monde et à chaque fois, c’est la même histoire, le même ennui, et cette terreur qui les saisit toujours, cette obéissance servile! Je marche sur des cadavres vers un vide absolu et aucun ne vient secourir ma detresse.
Le Docteur Charles Buche entre, face ronde soulignée d’un trait de barbe en avant
Sesostris:
que veux tu, stupide ?
Buche:
Glorieux monarque, étoile scintillante depuis la Haute Egypte noire jusqu’aux îles lointaines d’Amérique, là où grouille le mélange des genres, je ne cesse de célébrer ta grandeur parmi la foule mourante d’Alexandrie...
Sesostris
arrête! tu m’ennuies avec ton verbiage, contente toi de marmonner un quelconque texte liturgique, les Ecrits de Lacan par exemple et laisse parler ton double que je comprenne ce qui amène ton être répugnant jusqu’au seuil de mon inconfort
Buche se retourne et montre sa face lisse cette fois, gros nez, grandes oreilles, sourire légérement méprisant et débonnaire:
Oui, seigneur! les femmes d’Alexandrie gémissent et se plaignent de n’avoir plus le moindre grain de mil pour se nourrir, elles gémissent encore plus de ton appétit féroce qui ne veut se repaître que des cervelles fraiches de leurs nouveaux nés qu’elle doivent arracher de leurs ongles dès l’accouchement. A ce rythme cannibale, il ne va plus rester bientôt âme sur cette terre que devra fonder Alexandre dans quelques siècles.
Sesostris
pourquoi continuent elles à forniquer donc si mon repas leur répugne? N’est ce point qu’elles rêvent, comme moi, à quelque Moïse échappant, par miracle à mon bio-pouvoir pour venir porter un coup mortel à mon flanc, tel Jupiter réglant son compte au vieux Chronos. Ah, image ravissante de cette triple amputation de mes génitoires, de ma triple érection, bien peu probable, il est vrai depuis que les implants ont rendus les localisations des individus sans faille. Mais il faut bien rêver pour tuer le temps...
Dans les plis de la robe de Sesostris surgit Victor Husban l’air ahuri, cette humilité des traîtres qui en établisse la constance
Seigneur des nations égorgées, père des peuples maladifs, rendus fous de douleur depuis le lieu où votre magnificence distille ces maux, toujours plus affreux, incroyables, puis-je lécher l’étron de vos semelles pour oser interroger sur la nature de cette nouvelle horreur sexuelle dont votre triple foutre a honoré les orifices amoureusement dilatées de mon épouse. Je n’ose m’entretenir avec vous de ce point déjà que vous avez la bonté et de saillir mon épouse et de me permettre de rester au pied de votre puanteur, mais il me vient de telles douleurs, ravissantes je l’avoue, que j’ai peur de me mettre parfois à gémir sans que ce gémissement ait été avancé par votre désir. Détail clinique, je rebande à nouveau sous le coup de cette douleur, ce qui m’était de plus en plus difficile dès lors que tant la confession continue de mon épouse auprès du prètre Sanmar que le désir sauvage qu’elle vous porte, danseur sublime, m’avait réduit ou ramené lucidement à l’état d’organe quasi parasitaire dont l’annulation intrinséque ne semblait n’avoir d’autre rôle que les rires de la cours. Est ce d’une maladie bandante dont je suis affligé?
Sésostris:
stupidité chérie, je finirais pas croire que quelques neurones fonctionnent encore parfois, de manière erratique, dans la masse dormeuse de ta tête. Viens là te blottir contre moi, que je te raconte ces contes enfantins que tu affectionnes.
Husban
oh oui, encore! encore! la prise de Constantinople par les turcs, le sang jusqu’au ventre du cheval de Mahomet II, ou la libération de l’Europe de la botte nazie par les armées américaines, françaises et russes, les déportés violés par leurs libérateurs! encore! encore!
Sésostris lui assène un grand coup de bâton de pouvoir sur la tête
Que ce type est déplaisant! S’il ne devait engrosser son épouse justement du petit Zeus vengeur, je le ferais écorcher sur le champ
un messager entre, en tremblant:
Seigneur Senostris nous avons retrouvé l’infame Cadavre Exquis, dont vous aviez tellement honoré l’épouse, la Martinette, et qui vous a trahi en avertissant les atlantes du massacre, de sorte qu’ils préfèrent se détruire avant. Il s’était réfugié dans un rôle de psychiatre. Et puis là bas des forces inconnues libérées par sa présence, ont réveillé les écorcheurs des rives. Bref il finit en fusion avec le cadavre pourrissant d’un collègue suicidé. L’histoire mériterait un récit détaillé
Sésostris
qu’on me l’amène et qu’on prévienne Martinette que je puisse la prendre tandis qu’il va essayer de plaider sa cause
Le texte prend fin, aussi vite qu’il a essayé de se former.
La complaisance à soi même passe par le récit, nulle attente, nul style, nul privé, un ouvert indifférent, là les petites misères prennent des allures comiques universelles, de fait, Paule revient, avec cette distance tranquille qui ne renvoie qu’à lui même
Il est question des suites cannibales, cette tentative graphique par laquelle Jacques essaie d’illustrer l’ébauche de pièce de théâtre, des errances de la chair prise au jeu réglé mais insu
Il participe à un enterrement, il y a trois cercueils recouverts d’un drap blanc, on ne voit pas les caisses, deux grands et un plus petit, les deux premiers sont enterrés tête béche, les gens travaillent à ça pendant qu’il va chercher justement une béche jaune de manche, c’est calme, précis, nullement angoissant, le plus petit reste en dehors, il doit être enterré ailleurs, il y a Rose Marie une éducatrice très active, normale donc, il est question d’un fusil, un type qui tue sa femme au supermarcher, il lui faut faire un gros effort pour parler, sa voix est sans portée, quand il revient, il y a d’abord des sortes de cavités pour mettre des fleurs peut être, puis il faut étaler bien la terre et partir, le coin où ça se passe est un morceau suspendu au coin d’une route, près à tomber, la réalité matérielle des choses, Jacques débarque, depuis son rêve de cosmonaute théorique et pratique, il délire la théorie comme il délire le trigame, le sémite ou le créole
Le voyage à Fès devait permettre de resserrer les rangs de l’Organisation, sinon d’en préciser les objectifs, cette intrication souvent stupide entre des éléments économiques et religieux. Le prétexte en était une réunion transcontinentale autour des monothéismes. Mais les choses se déréglèrent très vite. Des interférences partisanes, manipulées par les services marocains, se rajoutèrent à ces troubles. Loin de s’en tenir à un minimum conforme aux objectifs, les femmes du groupe mélangèrent les espaces, se déchaînant sur des musiques diverses, errant dans la ville arabe. Certains locaux crurent à des viols possibles. La réponse fut classique et part trop visible. Bref il fallut rapidement évacuer le pays. Ce fut par la mer. Le cap sur Alexandrie sembla évident, même s’il fallait songer que la fraction locale se distendait d’autant de l’objection commun. La quête, qui s’était assoupie depuis l’Asie jusqu’en Médoc, pouvait reprendre de plus belle. La ville ouvrit ses portes, surgit nécessairement du mirage du Durell. Et la ville se referme aussitôt sur l’étranger qu’elle capture.
Les deux hommes quittent l’amphithéâtre de Kom el Dikka, la masse grise et blanche qui vient de sortir des débris du fort napoléonien. Ils sont rue Nabi Daniel au pied des coupoles torsadées de la mosquée. Ils descendent ainsi lentement vers la corniche. Hans a dans l’idée de rejoindre le Cecil Hotel où tout le groupe loge. Mais arrivés au square Saad Zaghloul, ils décident de poursuivre par la rue du même nom. Hans avait oublié presque son rendez vous au Grand Trianon avec ses amis. Il entraîne son compagnon, un égyptien qui le regarde en souriant :
“Je sais... j’ai oublié de me recommander de Constantin Cavafis, le recouvrement des langues... “quand soudain, aux environs de minuit, tu entendras passer un cortège invisible...une dernière fois salue Alexandrie qui s’éloigne... approche-toi résolument de la fenêtre... écoute, dans une ultime jouissance, les sons inouïs, les si doux instruments...”et plus loin “ poussaient des acclamations en grec comme en égyptien, certains même en hébreu, envoûtés par la beauté du spectacle...” dois-je encore citer Naguid Mahfouz qui d’un Miramar semble faire écho au Quatuor d’Alexandrie, n’osant se souvenir et pourtant à chaque pas... dois je me souvenir, au delà des bruits présents des couches de souvenirs grecques, romains... les déclins successifs depuis le IIIe siècle jusqu’à 642, 1517 après l’épisode vénitien, 1882, et donc la question de Cavafis entre “il paraît que les barbares doivent arriver aujourd’hui” et “certains même, de retour des frontières, assurent qu’il n’y a plus de barbares”
« La capture littéraire emboîtée ! vous êtes prisonnier de nos charmes » commente l’homme au tain de sable. « De nouveaux lieux, tu n’en trouveras point ni d’autres mers. La ville te suivra… Comme tu as ruiné ta vie en ce petit recoin, sur toute la terre tu l‘as aussi détruite….» Mais allons donc rejoindre ce monsieur Charles qui remplace peut être le père de votre ami Jacques.
« Oui, il nous attend dans ce café là bas. Il a promis de nous conter des souvenirs relatifs à l’enfance de Jacques »
Au-delà de la flaque de soleil, la fraîcheur très relative d’une terrasse. La pénombre est un contraste autorisé par l’éblouissement. Jacques sentant le poids de la ville indifférente au temps, jamais close sur une séquence de l’histoire, mémoire des rues encombrées des races passées, Jacques presque blotti dans un angle tandis que le profil du vieil aristocrate annonce le récit de son enfance, quelque part en Charente. Alexandrie se nourrit des récits innombrables. Nul projet n’y résiste. Nulle tristesse cependant. Le présent de la ville éternelle. On ne meurt pas à Alexandrie, on change de plan, on se fait ombre plus ou moins tangible et d’être vif n’est qu’une variante dans l’autre sens. Ainsi sont les personnages assemblés dans ce coin de café qui poursuivent la plupart du temps une discussion sans forme, vaguement intellectuelle. C’est un monde d’interférences où les apparences temporelles se superposent, se mélangent. Si Martine Arstas est là, avec qui est-t’elle ? L’ombre de l’Arstas mort se mélange avec ce Michel Bathome, un même corps, même si l’un était plutôt petit et rond, et celui ci grand, vouté, le regard coquin dissymétrique, un reste de paralysie faciale dissimulée sous une barbe de trois jours. Même profession, même goût pour la musique.
La voix de Charles est très douce, presque inaudible, et pourtant ses vibrations traversent le bruit de la rue proche pour atteindre chacun dans son rêve d’enfant.
« Les lucioles stochastiques affligeaient l’espace environnant d’une désespérance sans médiation. Ibelle de Braban glissait en une robe blanche, nécessairement vaporeuse. Ombre hypothétique. Chapeau très clair, fleuri, boucles sombres. L’herbe d’un vert sombre, estival, jusqu’aux berges de l’étang. Derrière, brûlé de soleil, un castel blanc, ruine relative masquée en cette saison chaude. Ibelle s’allonge sur une chaise longue en tek convenu. L’air est plombé. Elle dort à moitié.
Une image vient, double des choses. Rien de commun avec ce lieu confortable, bourgeois. C’est un jeu. Ibelle aime jouer avec l’envers noir des formes. Destruction. Il est question d’un monde de machines qui contrôle la reproduction des corps humains afin d’en extraire l’énergie nécessaire au fonctionnement. Cycle infini sans but. Gestion énergétique des corps . Les esprits semblent projetés dans un virtuel ordinaire affairé. Quelques gardiens surveillent le sommeil des esprits, car les machines ne contrôlent que la surface comportementale des êtres. Quelque chose résiste.
Ibelle sort de son songe éveillé. Ses lèvres touchent celles de Regine qui vient d’arriver sans bruit. Les amies s’enlacent. Des souvenirs passent dans leurs regards où le rire et l’érotisme se confondent .
Un domestique interrompt l’étreinte. Il annonce une visite C’est un couple. Ils ont quelque chose d’extraordinaire. Elle est très grande, plus grande que lui, plus âgée aussi mais plutôt que de chercher à dissimuler un peu cet écart et sa valeur absolue par quelque artifice discret et de bon goût, il s’agit plutôt d’une expressivité triomphante, large chapeau blanc, maquillage souligné, rire et voix puissante; lui en rajoute, costume jaune rayé à larges bandes plus sombres. Incroyable. Ils ont un côté travelo, sans doute sont-ils du côté de la vraie femme. Ibelle et Régine ont beau connaître ses charmants voisins depuis longtemps, leur venue est toujours stupéfiante. Elles se mettent à rire de bon coeur, et voilà que les deux autres font de même. Tout le monde s’embrassent et les rires vibrent lourdement jusqu’au sous bois proche. Ils s’excusaient de venir ainsi troubler leur intimité mais ils revenaient de ville et ils ne pouvaient s’empêcher de venir raconter leur rencontre. Oui, en plein cours de l’Intendance, le baron lui même et son épouse, et dans un état vestimentaire incroyable, d’un négligé à faire peur, le ventre en avant sous une chemise froissée. Ils ne l’avaient point salué, l’ayant à peine reconnu, ayant à peine osé le reconnaître dans cette allure, juste le regard carnassier et paranoïaque, et le ton méprisant au passage, les informèrent de son identité, mais c’était déjà trop tard; ils avaient croisé le regard assassin et l’instant nécessaire de la reconnaissance anticipée et donc de la préparation tout aussi nécessaire des modalités ordinaires de salut, près à engager au besoin un début de conversation, tout ceci s’était perdu dans cet écart d’un instant à travers lequel allait pouvoir se glisser la médisance et la vengeance du dit baron, d’autant que surpris en si piètre position, tel un exhibitionniste protestant de son affiche, lui qu’on n’aurait su voir que dans un costume impeccable, le monocle avenant et souverain.
Le domestique apporte le thé, un peu plus loin sous une tonnelle de vigne aux déjà lourdes grappes. Les voisins racontent encore et encore. Le voyage en Egypte. Un grand classique. Les deux amies ont repris leur enroulement sur la banquette du lieu. La chaleur décroît un peu. Quelques oiseaux commencent à voler dans le ciel bleu cruel.
Jacques est allongé un peu plus loin, à même le sol, les yeux ouverts face au ciel. Il n’a pas bougé à l’arrivée des voisins. Il ne bouge jamais. Il laisse venir. Il ne parle pas aux gens qui passent, qui vont, qui viennent. Il est muet, depuis longtemps, fixe. C’est un enfant, comment dire, un peu rêveur, un peu lointain. Son père a disparu peu de temps après qu’Ibelle se soit retrouvée enceinte. Jacques n’a jamais parlé en fait. Autisme. Il regarde les choses, sans bouger. Le père doit être loin, mort sans doute. A moins qu’il ne soit enterré sous un parterre d’hortensias, juste à côté face au jardin de roses. Très haut, de grands oiseaux blancs passent, plus ou moins alignés, presque invisibles dans la lumière.
Une voix se fait entendre. Blanche vient de surgir, c’est bien le mot. Elle fonce sur Jacques. Elle adore cet enfant secret, silencieux, qui ne lui répond jamais, qui ne la regarde même pas . Elle déverse son affection, son affliction infinie sur lui, chaque fois qu’elle surgit ainsi pour dire un petit bonjour à Ibelle, un petit bonjour qui dure des heures et des heures. Discours infini sur tout et sur rien. Blanche est énorme, grande, envahissante, affectueuse, snob, attentionnée, un cataclysme sans retenue, une pure calamité du verbe, organisatrice incroyable de repas conviviaux où l’alliance mondaine inefficace se joint au superficiel de rencontres formalisées. Donc avant Ibelle, toujours Jacques, le pauvre petit. Georges, son époux, ne fait pas le détour. Il sait bien que Jacques, de toute façon, ne réagit jamais à cette attaque, qu’il est ailleurs, dans le réel, qu’il n’a rien à faire des parlotes, qu’il est dans l’épaisseur de la parole avant le verbe. Il sait ça. Il va vers les femmes, chaleureux et discret. Lorsqu’il connaît un peu, qu’il est en confiance, alors il déverse abondamment un discours presque aussi verbeux que celui de son épouse, mais centré sur quelques préoccupations monomaniaques, l’avenir de la médecine libérale, l’origine du christianisme et l’ordre para-maçonnique .
Blanche ne se déplace jamais seule. Elle a des affections terribles. Elle entraîne sur son passage. Cette fois, elle vient avec sa dentiste, une femme brune assez vide, son mari, bel homme et leurs deux filles et tout ce monde envahit le jardin. Qu’importe. Bruit d’été. Ibelle et Régine, finalement, s’amusent. Elles regardent s’agiter l’espèce, avant l’agonie. Certains sont déjà bien dedans, visages tendus sur l’os. Le mari de la dentiste est piscinier. La vue de ses deux charmantes femmes l’excite aussitôt. Il veut montrer combien il est intéressant. Sa femme regarde avec un air parfaitement contenu dans son amabilité éduquée. Lui s’est approché des deux femmes. Il se tient au plus près, le regard courant à travers les mousselines légères et volantes. Sans doute pour se refroidir lui même, le voilà qui évoque un voyage dans le grand Nord, l’alcool, la lumière, les traîneaux. Ibelle semble intéressée, elle questionne sur son métier, les clients, tout le reste. Il veut se mettre en valeur, sa liberté, sa séduction, la façon dont il traite son épouse. Il pense que tout cela charme beaucoup. Il raconte son aventure avec une cliente. C’est une jeune femme handicapée à la suite d’un accident de moto, sur un fauteuil, vivant seule, un peu poète à ses heures, un genre intellectuel. Elle veut une piscine couverte, un dispositif cher et compliqué. Il faut prévoir des arrangements particuliers à cause de son handicap. Il y a du retard dans les travaux. Il vient la voir le soir, en profite pour lui faire des propositions qu’elle accepte à moitié, puis, n’est-ce pas, dans cet état, elle peut pas espérer grand-chose. Il rit. Sa femme aussi. Horrible.
Jacques consacrait beaucoup de temps à l’examen de ses excréments. Il en jugeait la consistance, la couleur, l’importance, enfin tout ce qui aurait pu constituer une base comparative, une classification, une collection, s’il eut pu instituer un référent basal , mais ce n’était point le cas, et nul n’aurait su ce qu’il faisait vraiment dans notre langage, hors de ce qu’il aurait pu observer, et qui se réduisait le plus souvent à une attitude figée devant quelque étron, en général le sien, mais souvent aussi ceux de divers animaux qui croisaient sa route. On pouvait certes y inférer un problème d’attribution. Comme ce comportement n’entraînait guère de salissures excessives hors des lieux d’aisance, personne n’y attachait d’importance, en dehors des étrangers qui y voyaient sans doute un moyen de se faire une opinion sur ce garçon.
Donc , d’un côté Jacques penché sur la cuvette des WC et de l’autre Ibelle et Régine encombrées de visiteurs en surenchère de confidences vides.
La demeure est à l’intérieur des terres. Elle surgit sans raison au détour d’un petit sentier. Rien ne fait supposer les motifs de sa construction. Elle atteste sans doute d’un très ancien plan d’occupation des terres qui depuis s’est perdu dans l’indistinct, le non tracé. L’espace environnant est lui même en friches, pas de portail, de pavillon d’entrée, de vigne attributive, rien qu’un fouillis d’arbustes d’espèces diverses, quelques chênes, surtout des pins rabougris. Même eux n’arrivent pas à la hauteur régulière de la forêt pourtant proche.
Il est possible de rejoindre la côté assez vite, par une piste forestière. Dans un coin de dune, une cabane d’exploitation dissimule une construction enterrée qui peut ouvrir directement sur la mer. Un gardien y demeure à l’année, c’est un nain qui y vit avec des filles de passage, celles qui suivent la grève, portées par la fascination des vagues. Un matin, elles repartent, emportant le souvenir de cette rencontre improbable, et d’autres viennent, de plus loin. Parfois Ibelle et Régine viennent passer une soirée et partagent les voyageuses.
En cette fin de juillet, en cette fin de siècle, il est souvent question d’un phénomène millénariste, matérialisé par une pagaille informatique. Des mages plus ou moins drolatiques diffusent des théories nastradamiennes. De manière plus précise, la confrontation de spéculations symboliques et de données cosmologiques poussent certains à s’éloigner de zones de population pour des espaces désertiques.
Quels sont les vides du monde? En ces zones difficiles éloignées des centres de commandement, loin de ce qui serait repérable par la science, l’économie politique internationale, se construisent des bases de survie, liste importante mais de fait limitée, Spitzberg, Afrique subsaharienne, Mongolie, Corrèze... Ce sont des cartographies imaginaires non repérables par les satellites géostationnaires, des lieux pris à la montée aux frontières des stratèges militaires, ainsi des zones arctiques, ainsi des zones himalayennes. Et pourtant ces régions de conflits ouverts comme au Cachemire ou latents comme les effluves de la Mer Blanche qui viennent baigner les côtes désertes de Norvège du Danemark ou du Canada, ces régions sont aussi habitées par de très anciennes représentations contradictoires avec le visible.
Ibelle, absente du monde phénoménal, est pourtant actuelle à cette vibration surprenante du réel. Disons qu’elle voyage, qu’elle prend contact avec ce monde à venir, celui donc qui s’inscrit à la chute de l’Occident. Le voyage est aux portes. Il s’annonce. Elles vont partir, si elles en trouvent le temps ou le courage. L’argent, non, il est là toujours disponible. Il vient d’on ne sait où mais il est là. Peut être sont-elles parfois obligées à quelque ouverture corporelle, tellement peu en fait, vue l’indifférence qu’elles portent à la plupart des identifications subjectives ou intramondaines.
Tout le voisinage est au courant de ces visites et chacun, loin de condamner, reconnaît combien des femmes seules ont ainsi bien du mérite à trouver des moyens somme toute si classiques pour entretenir un lieu aussi accueillant. Il est vrai que la plupart du temps les personnes de passage, qu’ailleurs on nommerait clients, prennent plaisir à se mêler à la faune locale, devenant à l’occasion quelque cousin ou cousine. Il semble d’ailleurs que la qualité des services rendues amène une certaine fidélisation, des habitudes et donc des visages qui se font familiers et se fondent d’autant plus facilement dans l’espace local.
Pourtant une certaine curiosité clinique pousse à accepter des êtres plus énigmatiques, trouvant dans les pratiques sexuelles une voie extrême à leur existence. Il n’y a cependant aucun accident sauf pour le ou les visiteurs dès lors qu’une certaine sécurité viendrait à manquer. On murmure d’étranges choses où la passivité de Jacques est comme soudain inversée, mais on aime aussi rapporter en ce lieu les diverses scènes de la presse à scandale.
A moins que cette histoire de prostitution ne soit qu’une invention pour parler et que ce soit simplement le mari de Régine et donc d’Ibelle qui finance l’entretien des lieux et des gens. Personne ne sait exactement ce qu’il fait. Il est souvent absent puis revient et là reste de longues semaines presque immobile comme Jacques, lisant peut être de vieux manuscrits qu’il accumule dans la bibliothèque de la tour. Alexis Lévinas, c’est son nom. Certains affirment qu’il est tout simplement médecin, un médecin très connu dans certains milieux, psychanalyste parisien qui aurait plusieurs cabinets dans diverses villes du monde.
Alexis lisait “Soie” que lui avait offert son amie Ibelle, texte faible à ne faire qu’allusion ignorante d’un contexte historique et sociologique magnifique, à ne vouloir que faire leçon d’une petite histoire en forme de conte, certes riche d’un érotisme potentiel, mais finalement hors de tout ce que le voile de soie sensuellement évoque, juste une idée de mort, faible écho de Klima.
Il lisait dans le souvenir fugitif de la main qui tend l’ouvrage. Il n’en éprouvait aucune pensée pouvant faire supposer que la manoeuvre de la lectrice avait effleuré sa sensibilité. Au contraire une certaine froideur faisait écho à la faiblesse du choix, défaisant le désir que supposait la visibilité du corps
«Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour nous conter tout cela ? » demande Paule qui, par sa question, interrompt le vieil homme
« sans doute parce que je ne parle qu’ici, au cœur de la ville sans âge, là où tout arrive, tout s’achève, tout s’unit »
« je crois que vous avez raison » rajoute Hélène « nul lieu n’aurait permit que je ressente ainsi la permanence des corps et des esprits, ce redoublement de nous même dans ce jeu de femmes que vous nous tracez. Mais poursuivez… »
« Alexis remarqua cependant dans les jours qui suivirent une tendance fractionnaire et intense qui le poussait vers des fragments, des motifs, sans dominante fétichiste cependant, ou alors tel que c’était le dispositif lui même qui avait valeur désirable. Sans doute que l’âge, venant réduire l’impulsion sensuelle, pouvait ici donner matière à une distinction plus grande du fragment.
Le fil se retournait sur lui même et défaisait l’enchevêtrement de la chaîne. La faillite même du récit imposait d’y loger sa propre biographie. Cette capture repliait Alexis dans la texture de la voix, lui imposait de vivre les lacunes de la narration. Quelque chose se disloquait ainsi ou plutôt se localisait sur l’ombre d’où émergeait le récit d’une vie.
Un café au comptoir dans la brûlerie près de la Porte Dijeau. Il ne remarque pas la fille qui le sert. Elle se penche sans cesse pour diverses activités, à chaque fois les seins apparaissent cadrés de dentelle blanche par l’échancrure profonde du pull.
Elle raconte son histoire de braquage de banque et de mari trompeur. Il se demande si elle porte un soutien gorge car dans ses mouvements descriptifs, il ne remarque rien de cet ordre. Un instant, intuitive de son regard interrogatif, elle écarte largement l’ouverture de son pull, découvrant largement son sein gauche, à la limite de l’auréole. Aucune lingerie perceptible. Qu’elle se retrouve un instant à genoux alors à ses pieds au moment du paiement lui semble incongru.
Il s’informe pour un matériel informatique. La spécialiste semble une belle fille. Il remarque son regard comme détaché du visage, flottant hors du corps. Seul un léger trouble de la jeune femme lui rappelle le lien de ce regard avec une personne.
Il s’amuse de cette fragmentation du réel, de l’intensité de points contrastant avec la fluidité inconsistante des choses. Il est, poussé par son inertie naturelle, assis à une table parmi quelques convives qu’il connaît plus ou moins, entre l’inévitable Blanche et un dame brune, plutôt laide et grise qui chercherait bien à entrer en conversation, mais il ne sait quoi dire. Il voudrait sans doute être ailleurs mais il ne sait où. Il se doit de dire quelque chose. Ils parlent un peu de voyages. Il écoute sa croisière. Son regard a une certaine vivacité mais en arrière fond car on ne peut s’accrocher ni au visage, ni à l’oeil lui même. Le repas est long et abondant, il célèbre un mélange de Clubs et Confréries gastronomiques. Il ne sait pas trop ce qui se passe. Les festivités se déroulent en un lieu très mode juste à côté des baquets où flottent la bourgeoisie dans le raisin qui la fait vivre, pour se refaire une peau déjà passablement thalassothérapie. Il attend sans impatience véritable. Bien sûr, pense-t-il, il y a toujours le regard fétichisable. Le temps passe. Il y a même de la musique, vulgaire, violente, envahissante. Le jeu s’arrête enfin. Il repart. Il raconte après aux deux femmes. Elles rient.
La psychologue avec laquelle il est sensé travailler à certains moments de la semaine est une femme tendue, volontiers rougissante et défensive. Il lui semble que depuis quelques temps, il ne saurait dire quand, elle change un peu, non plus souple mais faisant une sorte d’effort vestimentaire. Ainsi ce pull bleu pâle légèrement ouvert, à la texture fine, laisse deviner des seins plutôt petits, ce qu’il n’avait pas remarqué jusque là, mais que remarque-t-il en fait? Sans doute aussi son attention est attirée par la correspondance de couleur entre pull, boucles d’oreille et bague, par le récit qui se tient où un de ses collègues, le docteur Prince, se trouve impliqué dans une sombre histoire de pédophilie. Imaginer la suffisance triomphante du monsieur pris aux effets manifestes de sa surdité, c’est plutôt amusant. Un instant, quelques petites associations d’idée et puis il pense à autre chose, à rien.
Ce soir, il rentre plus tôt que d’habitude. C’est une période où il rentre plus tôt après son travail. Ses habitudes sont plus tardives. Il ne sait pas interrompre. Il se perd dans ses horaires. Passé huit heures du soir, la nuit est sans fin.
Enfin le voilà qui entre dans le castel blanc. Il sait trouver l’ordinaire des femmes enlacées, mais là il y a plus de monde. Ce ne sont pas les voisins ordinaires, des êtres plus jeunes, plus étranges. Il ne lui semble pas les connaître. Il n’est jamais sûr. Il songe sans doute par contraste à la scène du corsage d’Odette chez Swann, la phrase qui poursuit la métonymie d’un monde coagulé. Il dit Proust dans sa tête pour reprendre Ferdinand Céline qu’il s’obstine à lire en parallèle.
Une jeune fille le regarde, l’oeil absent, la bouche ouverte, elle soulève largement sa jupe écossaise, il est possible de voir quasi étalée une culotte rayée de couleur qui laisse deviner les bords du sexe à travers les bas; dans le grand salon, une femme, torse nue, elle porte un collier de larges médaillons de couleur, sa posture est tendue, les bras au dessus de la tête comme si elle voulait amorcer un pas de danse, mais elle est assise sur une chaise au dossier de bois noir sculpté à travers lequel on voit en partie son slip, elle porte des bas à jarretelles et des souliers à talon aiguilles, elle semble en attente d’un ordre; dans un coin de la même pièce, un homme barbu, grand, torse nu, pantalon large, bracelets à clous, tient dans ses bras un couple nu, l’homme a le visage peint en blanc, la femme porte des souliers argentés, l’homme fort se dénude à son tour, la posture glisse, cette fois il embrasse la femme, en la tenant par derrière au niveau des seins, tandis que l’homme plus jeune lui lèche l’extrémité de la main gauche; par la porte ouverte des toilettes, il aperçoit une femme qui urine très visiblement, la culotte baissée sur les chevilles, la jupe courte relevée sur la taille, d’un geste très lent, elle s’essuie puis remonte culotte et bas en un mouvement mécanique ralenti; par deux petites ouvertures dans un mur bleu, deux hommes regardent de haut une femme qui se fait sucer par une autre, tandis qu’en face des hommes lèchent les pieds de femmes qui passent à travers des trous d’un mur, au dessus de chaque trou, on peut lire un petit panneau portant les caractéristiques physiques de chaque femme; deux femmes dénudées, tee shurt remontés au dessus des seins sont suspendues à des sortes de trapèzes, les yeux clos, une est prise par un homme, par derrière, homme qui de la main gauche lui caresse le sexe tandis que l’autre est largement ouverte aux lèvres d’une femme; une des femmes de ménage se caresse contre une porte fenêtre, tandis qu’une autre est couchée, offerte, sur une des tables du jardin, parmi les fleurs; dans le salon une femme à moitié dévêtue sous un imperméable se fait maquiller pour une séance de pose, il y a beaucoup de techniciens, de photographes; dans un coin, une femme blonde, elle n’a gardé que ses souliers à aiguilles, elle est à genoux sur un coussin, une femme plus âgée est en train de lui lécher le sein droit, son soutien gorge noir est à moitié défait, elle a encore bas et jarretelles, elle est à genoux elle aussi mais en hauteur sur un fauteuil, sa position très cambrée livre au regard son sexe largement ouvert; un homme transporte une femme nue dans une brouette, pâmée ou morte; deux hommes en chemises bleues et cravates embrassent et caressent deux femmes, l’une est assise tandis que l’autre se tient debout derrière elle, le torse collé contre son dos; un homme nu avec un collier de chien, une balle dans la bouche, suit une femme couverte de cuir; un homme vêtu d’une sorte de combinaison en plastic noir qui ne laisse visible que ses yeux sert de support à deux filles enlacées; elles l’attachent au mur avec leurs sous vêtements, puis extirpent son sexe qu’elles agacent; deux femmes dorment l’une sur l’autre, à côté il y a un gros vibromasseur à deux têtes; une femme se fait délicatement les ongles tandis qu’un autre lui lèche les pieds; la pièce est plus sombre, c’est un mélange de corps, de couples, on devine une grosse fille qui porte des fleurs artificielles dans les cheveux et un gros collier doré, un homme et une femme lui sucent les seins; des projecteurs éclairent alors une scène compliquée, une femme est attachée sur une sorte de croix, d’autres officiants portant des masques la pénètrent par tous les orifices; l’homme enchaîné aux pieds de la femme en jarretelles s’est endormi, la main d’une femme reste suspendue sur son sexe; par des trous au murs des hommes en costume ont fait passer leurs sexes tandis que des femmes les sucent de l’autre côté; elle a libéré la bouche de l’homme de cuir afin qu’il puisse lui lécher le sexe, mais elle garde ferment à la main la chaîne de son cou.
Epuisant.! Alexis passe, ombre de désir clos.
« je pourrai poursuivre maintenant » dit Jacques « ce que vous me dites, cet identique de l’existence de mon père et de la mienne. Merci en tout cas pour cette évocation au-delà et à travers ma mémoire, ma folie »
Un instant, mon ami, juste quelques mots…..Réveil au monde. Le monde comme semblant. Alexis, Jacques, mort et non mort, se réveille au monde. Une femme à la radio, auteur d’un fort volume de sept cents pages, se refuse à dire quoi que ce soit sur la responsabilité des écrivains. Elle évite Céline, nécessairement. Il se souvient maintenant d’avant. Il est question des attentats de Moscou. Un nom saoudien. Oui, il se souvient. Un visage se reforme, un peu vague encore. L’Organisation continuait son oeuvre. La route de la soie transformée en route de la drogue. La maffia mélangée aux gouverneurs assassins, sur fond de désastre certes écologique mais bientôt informatique.
Jacques examinait avec intérêt l’étron blanc crème qu’il venait de produire parmi diverses substances plus liquides. Il le prend délicatement et le range à côté de ceux de la veille plus compactes, noirs. Il s’essuie longuement avec des feuilles de chêne, le jouissance vient. Il ferme les yeux sur un rayon de soleil entre les branches. Il ouvre le vieux livre qu’il transporte toujours avec lui, c’est un ouvrage en russe richement illustré, qui met en rapport les animaux et leurs déjections. Lorsque Alexis qui, à l’époque, était sensé faire un article sur le stade anal, avait laissé ouvert cet ouvrage, Jacques l’avait tout de suit adopté, y trouvant une sorte d’ouverture sur un monde extérieur jusque là fermé.
Jacques commençait à se noyer dans une diarrhée abondante, mousseuse, odorante, qui envahissait progressivement l’espace de la soirée. Chacun faisait mine de se concentrer sur les bribes de discours pour ne pas sombrer dans l’écoeurement ou dans la colère que cet enfant soit toujours quelque part dès lors que sa mère y était .
Le vent de sable s’est levé, recouvrant les détails de la ville abandonnée. Jacques, comme chacun, était précipité dans le temps suspendu, les souvenirs.
Ce jour là François Cheng, pour célébrer le cinquantenaire du maoïsme, sortait un nouveau livre. Ce même jour, Grass obtenait le prix Nobel de littérature et un accident majeur venait de survenir dans une installation nucléaire au Japon.
Jacques se souvenait, comme tout avait commencé, il était à l’époque en stage dans une petite ville américaine non loin de Dallas. Il n’avait pas grand chose à faire dans cette officine pétrolière, aussi était-il toujours en train de traîner à droite et à gauche. Il avait remarqué une petite boutique de produits russes dans la galerie marchande du centre ville. C’était assez surprenant cette présence en plein Texas de signes d’allure soviétique. Il ne semblait pas y avoir d’ailleurs beaucoup de clients. Il entre. Personne. Il regarde. Quelques produits touristiques médiocres et poussiéreux. Sur une étagère derrière le comptoir, il remarque deux boîtes plastic, rondes, détachées du reste comme des objets entretenus. Il passe derrière et les ouvre. A l’intérieur, il y a d’autres compartiments en métal cette fois, dont deux petits cylindres amovibles dans chaque boîte, un peu comme des pellicules photo, mais ils semblent vides. Il est pris de l’irrésistible besoin de s’en saisir. Il quitte vivement le lieu. Il se croit suivi, mais arrive chez lui sans problème. C’est après qu’il commence à remarquer des présences inconnues et d’allure fort peu texanes. Un contact même lui demande de restituer les objets au plus vite. Comme pris de panique, Jacques quitte la ville, mais chaque fois qu’il arrive quelque part, les mêmes personnages sont déjà là. Il finit par trouver refuge dans une petite île où de vieux amis possèdent une sorte de castel survivant de la guerre de sécession. Finalement le lieu est investi. Il finit par rendre les boîtes. Tout semble en ordre. Mais il invente une histoire, il dit que dans un des lieux qu’ils avaient traversé lors de cette poursuite à travers le pays, il y avait quelque chose de beaucoup plus intéressant à côté du cadavre parcheminé d’un homme. C’était un bâtiment noir au milieu d’une étendue désertique. Chacun l’avait vu. il précise qu’il s’agit d’un flacon contenant une substance qu’il ne faut surtout pas renverser car elle se comporte alors comme de la nitroglycérine, mais que dès lors qu’elle imprègne un tissu, celui ci se trouve libéré des contraintes de la pesanteur. Comment un agent du FBI a-t-il pu alors réaliser le piège qu’il imaginait tout en parlant? il ne savait plus. En tout cas, une explosion élimina la plupart de ses poursuivants d’un moment. Juste avant, il avait eu le plaisir de discuter avec leur chef tout en mangeant des oranges d’Afrique du Sud. Il lui sembla évident alors que cet homme était un agent de ce pays. Il se souvient encore des détails. Deux oranges enveloppées d’une peau unique et cet instrument bizarre qu’il portait à la ceinture, un mélange de couteau de chasse et de sécateur.
Jacques quitte le groupe d’un mouvement assez vif malgré la chaleur. Il s’excuse faiblement, indiquant quelque oubli dans sa chambre. Les autres sont habitués à ses disparitions, à ses silences. Il se retrouve rapidement sur la corniche proche. Il est face au port. Il s’arrête un instant pour manger une sucrerie. Cette impression de voile, de suspens qu’il connaît parfois, depuis l’adolescence, il avait fini par l’imputer à une instabilité pré-diabétique mais ce n’était pas ça, le taux de glucose est toujours stable, il avait consulté un cardiologue qui avait presque ri, il disait alors qu’il avait ou des crises de tachycardie vagales ou des impressions de flottement tensionnel, il avait même eu, un matin, une franche crise d’épilepsie, en tout cas une perte de connaissance complète de plusieurs heures, avec convulsions, la seule chose découverte à l’époque au scanner était une multitude de petites tâches blanches dans l’ensemble des deux hémisphères mais ce n’était, paraît-il, rien. Là il lui semblait devoir concentrer toute son attention pour ne pas se laisser aller à chuter dans la gaze, s’abandonner à cette sensation finalement assez douce de perte de connaissance. Il ferma les yeux. L’impression demeura mais comme en arrêt. Il ne sentait pas le courage du vol à l’intérieur de soi, là où ses diverses identités pourraient converger sans les contradictions de la vie de veille.
Anus Mondi. Un cadavre exquis. Les lucioles stochastiques affligeaient l’espace environnant d’une saveur de nécropole. Cul qui saigne et dent pourrie. Jacques lentement sort de cette impression d’absence. Troisième mort. Il a le souvenir vague d’un colloque. La femme est là, elle doit être là. Il confond. Finalement, elle n’est pas là. Il imagine qu’il fallait dire. Il imagine des choses. Il fantasme au delà de la mort. Il finit par la faire disparaître. Il y a des poubelles partout. Un tas d’ordures. La femme a disparu. Il a fantasmé de façons diverses, à droite et à gauche. Il reste la poésie ou quelque chose du côté de Sarraute. L’ouvrage Jeanne la Pudeur est illisible. Le livre lui est tombé des mains. Que dire d’autre? Il faut continuer. Il est à moitié mort. Pour ne pas dire complètement. Une fois de plus. Une fois de moins.
Un instant il a vu quelque chose d’autre. Ah, oui! Il est parti sur la corniche. Un instant, dans le paysage extérieur, au bord de la mer, elle est présente. Au milieu des herbes qui arrivent à survivre dans l’acide du ciel. Un instant c’est à nouveau possible. Un instant la biographie survit. Un instant il n’a pas son âge. Un instant, il survit. C’est de courte durée.
L’espace narratif dans sa forme classique avait sombré. Pour autant le livre comme totalité ne peut qu’y survivre, dans cet effondrement même. Jacques, troisième du nom, survivant du nom, survivant à des bouleversements subjectifs d’intérêt fort limité, dut bien le reconnaître et cela au delà des contraintes d’une existence banale, son existence en tant que sujet cette fois et non plus en tant qu’inscrit dans une succession d’événements parfaitement prévisibles, qui constituent l’attention du monde, son a-tension. Jacques devait donc poursuivre le travail tel qu’il se présentait dans l’actuel sans médiation. Il se devait d’apparaître pleinement au monde. Justement en ce lieu immobile, et clos dont l’apparence arabe s’effaçait à la moindre ruelle. S’il est vrai que Cioran est très faible en érotologie --on s’en serait douté-- il ne pouvait qu’être sensible à cette phrase de Pollac, qu’il venait d’entendre, parce qu’effectivement sa pente compulsive et mélancolique l’amenait sur le terrain de la négativité de Cioran qui est défense contre l’érotique hétérogène, cette phrase donc selon laquelle, de toute façon, le sujet ne peut récuser l’érotisme dès lors qu’il est vivant.
La question qui se posait était sans doute la suivante: Dans le contexte de sa petite existence, cette réduction de son existence à cette errance culturelle et ésotérique, comment non pas préserver des choses inconciliables dans une certaine logique mais comment faire émerger quelque chose qui lui permettrait de ne pas récuser son existence, autrement dit, en termes sans doute d’allure complexe - rien que l’allure certes - Jacques se demandait comment éviter cette sorte d’opposition classique que Pollac expliquait entre l’amour et la luxure bien que ce terme soit inadéquat à son propos, au titre d’une donnée très simple, la poussée exogamique est ce qui préserve le désir dans l’espace endogamique naturel. Or il ne s’agit pas de parler d’une exogamie qui serait en parallèle à l’endogamie, un peu comme l’espace dyonisien serait en opposition à l’espace apolinien mais il s’agit bien au contraire de donner une consistance à ce qui serait l’effet de la traversée du fantasme, non pas au sens où le fantasme serait dépassé ou accepté, sublimé mais bien assumé dans la polysémie, ce qui complique les choses. Jacques gardait un goût pour des expositions internes dogmatiques qui évitaient ainsi le phrasé ordinaire des émotions.
Alors le modèle de la drague hétéro est confronté au modèle de la drague homo, mais la drague homo ne cherche qu’une chose, c’est précisément rendre la question du désir comme parfaitement irritative. Y a t il une solution? On peut se dire qu’il y a d’horribles travailleurs susceptibles de préserver cette question sans les contournements dans l’actuel d’une présence. Au présent. La question reste parfaitement ouverte et sans doute difficile à formuler parce qu’effectivement si on refuse la dichotomie et que pour autant on maintient l’acuité de la question alors il faut bien essayer d’imaginer. Et il n’y a que cette poussée exogamique qui est source d’imagination et de création, en érotologie comme en art ; il n’y a que ce dispositif là, mais qui ne peut pas être un acte solitaire, qui est à même de constituer quelque chose où le sujet ne serait pas en faillite de désir. Et donc en faillite d’éthique .
Donc Jacques Lévinas cérébralisait sa problématique. Il pouvait prendre appui sur toutes les données qui constituaient sa prise endogamique. Il y avait quelque chose de vrai dans l’idée d’un amour endogame. Nécessairement pour un désir exogame. Le désir est sur la tension, la subversion de l’endogamie. Et le désir endogame est le retour du refoulé exogame. Le discours du capitaliste joue justement sur cette opposition thématique. Il suffit de référer à la marchandisation absolue du monde. En fait, c’est une tentative de mise en valeur de l’individualisation de façon à constituer comme réserve de consommateur tous les objets internes qui, ne trouvant plus dans l’espace endogame la moindre réponse, se retournent vers un espace pseudo-exogame organisé où ces divers objets vont trouver une pâture, dans le semblant de l’existence, non pas dans le réel qu’ils représentent. C’est une course éperdue. On nous parle du caractère multifacette du commerce, une indifférenciation du produit. On est plus dans un univers où le trafiquant, comme le commerçant se spécifie dans un domaine. Il se spécifie uniquement dans les modalités de la marchandisation des objets, dans une forme parfaitement indifférenciée .
Mais les réflexions de Jacques trouvèrent un terme particulier, un peu comme si le pur esprit qui surgissait du flottement s’incarnait alors brutalement. Il se précipita vers l’hôtel proche. Comme depuis quelques jours, environ une heure après toute tasse de café, phénomène qui ne s’était pas produit depuis de longues années, depuis quelques temps plutôt avec une telle intensité, Jacques était pris d’une diarrhée subite. Ce jour là, elle s’accompagnait d’une odeur pestilentielle qui envahit la chambre.
L’idéal serait de méconnaître le réel. Or ce réel était tout ce qu’il y a de plus présent. A nouveau, Jacques n’arrivait pas à produire un dispositif fantasmatique pour faire écran à ce réel là.
Lorsqu’il la rencontra, un peu plus tard sur la corniche où il était de retour, le rendez vous était un peu arrangé, mais dans l’ordre des probabilités, il était possible qu’il la rencontra, alors il la rencontra, il suffisait de passer là où elle passait. C’était une question de temps et de géographie. Donc il la rencontra. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas vu. Elle lui sembla vieillie ou fatiguée, ou les deux sans doute. En fait il ne se souvenait pas d’elle. Il ne se souvenait même pas de la voix, parce que la voix était déformée par l’appareil téléphonique. Il lui dit, puisqu’ils se rendaient à la forteresse sur l’autre rive en face, tous les deux, sans s’être vraiment donné le mot mais les chemins sont petits pour les gens qui sont affiliés aux mêmes groupes, il lui dit qu’il souhaitait, même si sa demande semblait un peu étrange, qu’elle veuille bien lui donner sa culotte, qu’il puisse la sentir pendant la visite. Elle ne parut pas surprise de cette offre, disparut quelques instants, puis lui remit dans le creux de la main quelques centimètres carré d’étoffe noire ou rouge, rouge peut être, c’est cela, un peu de dentelle. Jacques porta l’objet à sa bouche, respira longuement. Il n’y avait presque pas d’odeur, en tout cas quelque chose qu’il puisse identifier ou alors une odeur fade ou propre. Elle semblait beaucoup plus émue que lui même face à ce dispositif. En bon gentleman, il fit mine d’y prendre un grand plaisir. Elle effleura son genou de sa jambe gainée. Il lui dit qu’il souhaitait approfondir cette question de tissu, avec elle, dans un endroit plus discret qu’une salle de musée. Elle se leva. Il attendit, puis se leva à son tour. Elle semblait préoccupée des autres personnes de la salle, que Jacques ne connaissait pas, pas plus qu’elle sans doute. En particulier une autre femme, assez ronde, qui le regardait avec l’air mauvais. Sans doute une maîtresse d’elle, pensa –t-il, une maîtresse qui la suivait, dissimulée en touriste ; cela était tout à fait stupide. Jacques se dirigea vers un des salons du restaurant qui faisait face à la mer. Il s’assit dans un des grands fauteuils décoré de scènes mythologiques, ouvrit son pantalon et exhiba son sexe qui bandait fort. Elle entra, se pénétra elle même sur l’organe érigé. Le mouvement dura quelques minutes, puis ils s’écartèrent. Jacques l’embrassa alors longuement sur la bouche. Ils reprirent alors leurs places respectives parmi les touristes revenus à leur strict anonymat.
Malgré l’opinion de D’Ormesson très favorable, le livre ancien de Yachouchi Inoué, le fusil de chasse, était certes de construction habile, mais Jacques y lisait une sorte de récit paradoxal, au delà du décalage historique et culturel, son propre embarras stylistique, croisement de lettres auquel il était sensible puisque c’est d’une commercialisation de lettres volées au signifiant qui erre, qu’était issue sa seconde mort ou du moins sa tentative de suicide échouée. L’invention d’un quatrième pédale pour pouvoir jouer Beetowen dégageant la ligne supérieure dans sa musicalité spécifique, sans étouffer le son, venait se conjoindre avec l’hommage rendu par Gorbatchev au dernier dictateur d’Allemagne de l’Est à l’occasion de l’anniversaire de l’effondrement du mur de Berlin. Cette habitude de garder toujours un œil sur les flashs d’information qui accompagnait malgré tout Jacques d’un bout à l’autre de son voyage !
Jacques se réveilla l’humeur pâteuse, légèrement apaisé par le soleil naissant qui donnait une lumière calme, bien adaptée à une jolie petite tombe grise dans un herbage vert. Il pensait avoir chassé toutes les pensées parasites qui l’encombraient depuis des jours. Il essayait de substituer aux feux de la Saint Jean les perspectives débonnaires d’un remmaillage de chaises. La lettre d’amour hebdomadaire lui rappelait que l’érotomanie avait repris de plus belle. Le téléphone n’était que l’écho de ces lettres qui le suivaient partout comme des ombres somme toute assez menaçantes. Paule s’allongea joyeuse, commença à lui parler de l’amour, lui disant qu’elle allait bien, qu’elle l’aimerait toujours même . Elle lui demanda “que faites vous de tout cet amour?” il lui répondait qu’il s’en nourrissait. Elle resta là sur le dos, à attendre. Il lui dit “si vous vous déshabilliez?” Un instant d’attente et elle obéit. “Asseyez vous dans le fauteuil”, dit-il . Il la regardait profondément dans les yeux. “caressez-vous, lui dit-il” il ne la quittait pas des yeux . Elle s’exécuta. L’échange des regards se fit plus intense. Elle jouissait sous son regard. Dehors, le soleil avait la même froideur que cette scène de roman de gare à deux sous. Son imaginaire demeurait desespérement au ras de sa trivialité biographique.
Dans cette sorte de prostitution officialisée où il se trouvait, c’est à dire malgré quelques vagues résistances, obligé d’accepter à peu près n’importe quoi, n’importe comment, dans n’importe quel ordre, sans pouvoir contenir quoi que ce soit, en dehors de quelques situations qu’il arrivait à maintenir et qui se trouvaient dans un tel contraste par rapport à ce qui se passait par ailleurs, qu’il pouvait difficilement imaginer faire autre chose que n’importe quoi. Il avait quelque idée de ce qu’il aurait fallu faire à cet instant là pour arriver à amener les choses à un contenu un peu plus digne, mais il n’en avait plus la force. Il n’avait la force de rien si ce n’est laisser la chose courir et comme planter des clous lorsque l’activité prenait un terme. De temps en temps lorsqu’il n’arrivait pas à lire parce que la présence était fluctuante, le téléphone sonnait, sonnait, puis s’arrêtait; on le laissait tranquille de temps en temps, il lui arrivait même de trouver quelqu’un à la place de quelqu’un d’autre. L’effet de la ville rajoutait à cet aspect fantomatique de son esprit.
Il est las, il range un petit peu. Il est près à tout, tout accepter, il n’a plus d’opinion, ni professionnelle, ni personnelle. Tout est bien. Il fait des remarques sur les choses qui passent, c’est comme cela que l’univers est le plus supportable. S’il lui fallait continuer à avoir des opinions, la souffrance serait trop grande. Alors état zéro, pensée zéro.
Les seuls troubles sont du domaine de l’érotique, mais après tout il est sans doute possible de les contenir par l’exposition au fur et à mesure des fantasmagories qui veulent bien se présenter à son esprit. C’est d’ailleurs assez curieux car il subit une alternance assez violente, parfois mélée, entre un vide sans fond et un rush érotique douloureux. Il songe aux dessins de Botticelli. Les Enfers. L’âge ne calme point cette obsession du désir, au contraire l’effondrement de la sexualité augmente la perception .
Il range des papiers. Ils sont dans trois coffres qui trimbalent partout avec lui, voyageur antique encombré de valises. Cela fait plusieurs années qu’il ne les trie même plus. Il les met par paquets, plus ou moins en vrac, ayant même supprimé le numéro de l’année, mais c’est dans un ordre à peu près chronologique. Un rayon impressionnant de longueur. La chemise est chaque année un peu plus mince car malgré quelques velléités répétitives, les choses sont plantées comme ça. Le décor est planté. Les oiseaux du rivage le regardent en ricanant. Il trouve une enveloppe qu’il avait oublié, divers fragments relatifs à son épisode antérieur. Cela devenait très compliqué dans son esprit car les réincarnations successives se mélangeaient. Il avait un petit côté Paco Rabane. Le poids des ans, des réincarnations. Cette espèce de trace matérielle semblait avoir survécu. Même à l’intérieur des textes écrits qui lui évoquèrent avec une certaine nostalgie quelque chose qu’il arrivait mal à situer mais qui lui faisait monter les larmes aux yeux.
Cette elle. Il crut même percevoir un instant une voix légèrement rocailleuse qui le troublait profondément. Il essayait de se souvenir puisque cela lui servait de point de repère, ponctuel, journalier. Les informations du matin, il les avait déjà oublié, il n’arrivait à s’accrocher à rien de spécifique. Il reprit le texte sur la mélancolie, entrecoupé d’un texte sur le haïku. Il avait déjà déformé le nom. Ah cette manie de se jouer des lettres, se jouer et en être jouet. Non, pour une fois le mot était bien exact. haïku. poèmes brefs, six quatre deux, les êtres, cette fois ci , il pleurait vraiment .
Cette femme là plutôt jeune, ne parlait franchement que de cul. Elle lui avait adressé la parole dès qu’il s’était assis dans le café. Soit elle en rêvait, soit elle pratiquait. Entre son amant, son mari, les scènes de son enfance où son père se livrait à diverses pratiques plus ou moins collectives avec d’autres membres de la famille, tout ceci se mélangeait dans un espèce d’état d’excitation. L’essentiel de ses propos portait sur des considérations corporelles, anatomiques, voire certaines pratiques plus ou moins en écho avec cette litanie. Il n’y avait pas grand chose à dire, sinon attendre que ça passe avant d’arriver sur des zones un peu plus structurées du fantasme. Il voyait se profiler dans son imagination un sexe de femme détaché de tout corps et vis à vis duquel il éprouvait une attirance buccale incoercible. Cette sexualisation de l’image, un peu réduite à la naissance du monde, le mettait dans un état de tension interne qui faisait pendant aux propos de la jeune femme mais qui n’y prenait appui que pour pouvoir mieux s’évader dans sa problématique dont il avait quelque mal à se sortir. Il rêvait de bromure. Le goût de la dent qui pourrit dans la bouche, l’anus qui frétille. Il hésitait entre l’érotisme à la japonaise et la mélancolie façon Dürer. A vrai dire, un regard mélancolique sur une érotique japonaise. Il songe alors à cet ouvrage de Peter Greenway, the pilloom book.
Elle l’invita à le suivre dans un hôtel, avec ce petit regard lubrique qui croisait le sien, il lui tendit sans un mot ce phallus à deux têtes qui est utilisé par les femmes. Elle commença par rire de manière enfantine, se déshabilla rapidement. Il fit alors de même. Elle enduit de vaseline le priape resté libre, après avoir enfoncé l’autre extrémité dans son propre sexe. Elle s’approche de lui, commence à le sucer, tandis qu’elle effectue un mouvement de va et vient avec ce nouvel appendice, tandis que cherchant au delà elle commence à le sodomiser de la main. Rapidement elle le retourne, et l’encule.
S’accrocher à la douleur, une dent comme présence, ne prouvant rien d’ailleurs d’une existence quelconque. Comme pure présence, une dent. A la fois la douleur qui augmente progressivement et cette espèce de goût de pourriture.
Le dispositif de rangement avait des conséquences étranges. D’un côté il retrouvait des objets qu’il pensait égarés depuis longtemps, des objets perdus, objets dérisoires auxquels sa mémoire incertaine avait conféré des propriétés inadéquates. D’un autre côté, il y avait cet aspect déménagement, fermeture, clôture, disparition. Cet aspect de mort, qui insistait très sensiblement. La diarrhée avait repris, en faibles proportions, mais régulière, putrescente. Le monde était bien clôturé, définitivement. Des nappes de son existence lui revenaient. Il essayait de s’accrocher, désespérément, à un fragment vivant, qui courait devant lui, à la rencontre du monde, et qu’il savait devoir accompagner encore quelques temps. Le brouillard était total.
L’existence survivait aux espaces nocturnes, survivant aux espaces des ombres. Sensation contrastée.
Essayer de faire rebander la chose qui était de moins en moins à même d’y parvenir. La prostitution offrait toujours cette idée qu’il serait possible d’obtenir une jouissance sexuelle sur la base d’une sorte de contrat libre. L’idée en elle même n’était pas complètement fausse, sauf que la jouissance du parlêtre ne lui permet pas forcément des contorsions aussi simples. Son rapport au réel est complètement médiatisé par son dispositif langagier, de ce fait, l’affaire ne marche pas aussi bien. Il peut s’aider de prothèses chimiques mais la mécanique est la mécanique. Décidément le monde n’était plus ce qu’il aurait pu être .
Dans la ville somnambule, Jacques ne maîtrisait plus grand chose et replongeait dans un état oniroïde où les rencontres actuelles se doublaient de fragments de souvenirs, et comme là, tout le monde, peu ou prou, fait de même, il n’y avait guère moyen que de poursuivre une errance totale. Un homme passe, on dirait Ben Laden. Jacques se souvenait de la première série d’existences contemporaines. Il se souvenait de ce vieil ami auquel l’Organisation accordait un tel crédit. Ben Laden était abandonné. Les américains voulaient le récupérer. Il avait cessé de servir. Il est vrai qu’il avait pris, ces temps derniers, tellement d’indépendance. Des initiatives. On pouvait penser qu’il croyait à l’intégrime qu’il semblait défendre. C’était bien compliqué. Ben Laden découvrant d’un coup que le régime saoudien était corrompu, comme s’il était connu par ailleurs que ce régime puisse être autre chose.
Désormais la suite serait dans la volonté. Le regard clair et non pas angoissé comme chez Picasso, face à l’horreur qui vient. Apprendre mourir.
Jacques après quelques jours de fading plutôt intense repartait sans but. Il se dirigeait cette fois vers le désert. Il ne ressentait aucune manifestation particulière. Le vide fantasmatique était total. Vide. Il remarquait que ces temps derniers sa capacité de lecture tout azimut avait légèrement augmentée. Il pouvait absorber en une soirée un ouvrage philosophique relativement difficile. Il lui suffisait de puiser dans un de ses coffres ou de se rendre dans une des librairies du Centre Ville. Tous les auteurs, toutes les langues, tous les livres. Alexandrie regorde d’ouvrages. Les habitants sont des lecteurs fanatiques. Était-ce facilité de lecture, surf sans consistance? En tout cas lecture sans intérêt de Badiou. Espèce de neutralité à la présence du texte. Ontologie qui le laissait de marbre. Il était sans espoir, à explorer le monde phénoménal qui s’offrait à lui. Avec la même logique qui aurait pu le conduire à se tirer une balle dans la tête. Émanation d’une entité dans la séquence présente.
A sa grande surprise, l’idée de partir comme ça l’excitait plutôt. La gare était vide, du moins ce que l’on peut appeler vide dans une ville arabe. Le taxi l’avait déposé une heure à l’avance. Il pouvait observer au fond le train de marchandises qui s’éloignait, avec le bruit régulier des rails que l’on franchit. Les poutres métalliques quadrillaient l’espace, comme un immense jeu vidéo dont il aurait été l’un des personnages. Bien sûr le personnage principal.
Dans un état de relative euphorie... Ce qui n’était pas le cas depuis fort longtemps.
L’incube incubait en son coeur, inévitablement le voyage incubait. Il était attentif à cette sorte de présence qui filtrait dans la nuit, aux lumières claires et nettes, comme un décor de théâtre, un certain théâtre en tout cas. Il y avait quelque chose du non-retour. L’incube pouvait se manifester et clôturer par sa présence la séquence des incarnations. Il avait cru réussir à chasser l’incube, au prix d’une détermination farouche et voilà que l’incube, dès cette aube, le tripaillait. Chant de mort garanti. Toute puissance de l’imaginaire qui n’a aucune limite de réalité et qui donc ne peut butter sur aucune consistance de personne propre à historiser une éventuelle histoire, la renvoyant à l’ordinaire fermé des existences .
Les lucioles stochastiques affligeaient l’espace environnant d’un parfum de foutre et de feuilles mortes.
Jacques se réveilla fort tôt le matin suivant. L’insomnie avait repris. Ce réel qui se présentait la nuit, de manière tranchée. Les quelques heures de sommeil étaient sans rêve. Il était là. Les choses étaient là. Il essayait de se rassembler autour de quelques restes qui constituaient sa personne. Il savait, une fois de plus, qu’il n’y avait rien à attendre de quoi que ce soit, et que sous une forme ou sous une autre, il faudrait bien qu’il se décide à y passer. Car, indépendamment de son effondrement physiologique, son existence purement sociale s’imposait à lui dans sa forme la plus triviale. Comme chaque fois qu’il se retrouvait seul et à distance du dispositif somme toute compulsif de son être mondain voyageur, un sentiment de dépersonnalisation se manifestait.
Qui se noie dehors si nous n’avons pas les mêmes pensées, fantasmatiquement essentielles par opinion, dans une langue et dans une autre, dit Nancy Huston ou à peu près. Voilà. Abandonner, s’abandonner dans une autre langue. Ce qui rejoint l’idée de devenir nippon. Ne plus être.
Sans doute le mouvement qui pourrait, --il pensait déjà qui aurait pu-- le tourner vers une langue autre, radicalement opposée à toute langue latine. Il sentait bien que les liens linguistiques avec la langue maternelle, française, entrainaient en même temps les inhibitions dont il n’arrivait pas à se défaire, comme un tissage intime dont il n’avait certes pas atteint le cristal fondamental. Pouvoir être soulagé de soi même en pensant radicalement l’autre langue. Suicide linguistique. Se défaire de l’emprise incestueuse.
La voix d’elle. Il se reveilla, persuadé qu’il avait chassé la présence. Mais elle était là, caline, tremblante, hésitante, sensuelle, légèrement rocailleuse et remontant en fin de phrase, presque oubliée déjà; c’était beaucoup dire, dès lors que surgissant de rien, elle se mettait à occuper presque entièrement l’espace. Il ne restait plus que le corps détaché et livré au quotidien de la présence des autres.
La veille au soir, il lui avait semblé possible de maintenir la disjonction entre les deux espaces, d’un côté l’espace universalisé du timbre de la voix, et de l’autre les corps, les contingences, le quotidien. La baise prise dans un espace scopique et déterminé. Il avait donné à la voix le corps d’une femme de passage. C’était pourtant le corps de cette femme là, mais c’était en même temps le corps de la voix. Le matin, il s’était réveillé, seul. Il avait un peu bu la veille et se demandait un peu si cette femme, celle du corps, avait existé. Alexandrie offrait, en ce sens, toutes les dérives possibles.
Il s’était mis à penser pendant des heures. Pendant qu’elle se tournait et se retournait à côté. Le corps de la femme était revenu. Mais ce n’était pas le corps d’elle. C’était le corps très concret de cette femme revenu. Et la voix restait là suspendue, dans le noir, en attente, en appel. Légèrement étonnée “comme c’est dommage” disait la voix “ quel ennui” disait la voix. “veux tu que je vienne te retrouver?” “ je peux venir te rejoindre “ disait la voix “ je veux te parler, je voudrais que tu m’accordes l’actuel d’une présence corporelle”. Il savait en même temps que cette sorte d’hallucination portait un jamais plus, celui où il entendrait une voix. Il s’était arrangé par une série de chats et contre chats, il s’était arrangé pour que la voix puisse au delà de ces obstacles, continuer à venir lui susurrer des vibrations dans l’oreille. Il espérait que la voix viendrait à lui sans qu’il ait besoin de l’appeler, oubliant la règle la plus élémentaire du message à l’Autre. Il prenait du deroxat pour éviter de pleurer.
Il songeait à la peur, le bruit des jaretelles imaginaires. Un contexte morifère dont elle était évacuée de manière active. La mort remontait par tous les pores de la ville de naissance. L’univers parental. La bouffe. Le froid. La solititude. Les cris étouffés de l’enfance et le mépris d’elle à son égard où il l’avait installé. La sérotonine n’était pas de la meilleure qualité, sans doute un peu trop ou pas assez. Le mépris. La Modification. Mort à Venise. Les références viennent se bousculer à sa mémoire gémissante. La honte, la tristesse, le désespoir, le mépris rebondit sur l’énonciation de sa formule même. La peur, l’idée de suicide. Que des choses charmantes. Il faut attendre l’effet du produit. Où était la voix? Il cherchait la voix. Il l’avait perdu. Il était bien seul, plus qu’avant, puisqu’avant il ne savait pas qu’il y avait la voix, qu’il pouvait imaginer une voix, cette voix. Maintenant il savait jusqu’au bout. Poursuivre. Il se prenait à supposer une autre solution imaginaire où la voix aurait pu être le support cette fois d’un corps réel. Cette incarnation, loin de voir torturer sa senescence en autoréréference, aurait pu être une offrande finale, sur le bord de la tombe, sans réticence aucune, attentive même, sans doute un peu tombale mais gentille. Reveil raté pour le moins.
A travers le minable propre de son présent, le discours n’était plus que l’évocation sans sonorité d’un propos plaintif d’un elf perdu. Sa propre voix intérieure demeurait seule à tenir au fil problèmatique d’un enchaînement imaginaire qui s’était developpé à la limite toujours d’une consistance puisqu’il avait réussi à éprouver des effets, des douleurs, une tristesse en ce dédoublement de sa peine finale en un être possible.
Jacques regarde dans la glace la peau flasque de son ventre, qui plisse quand il respire, ces plis autour de ces quatre nombrils, surtout au niveau de l’ombilic supérieur, au delà duquel se trouve un point suppurant correspondant à un ancien fil de catgut qui n’arrive à disparaître.
Il est sur les pas de son enfance, et il pense à elle, il est aux portes de son lycée et il pense à elle, il pense à la voix, parfois la voix est une pure mélodie qui le laisse en suspens et lui donne envie de pleurer, un peu moins depuis qu’il est sous antidépresseurs, nouvelle route, nouvelle maison, il ne reconnait rien de ce lieu changé, qu’on lui a changé. Là, la rampe d’escalier, glisser les sacs, discussions infinies avec quelques copains, il traverse pour voir plus bas, identique la rampe, on pouvait glisser, la maison de Thierry, est-il toujours là, très vieux maintenant, il avait écrit des poèmes d’amour, il ne se souvient pas, le prof de maths par là aussi, sans doute, l’antidepresseur la rendait maintenant plus présente, il la sentait à côté, tranquille dans son désir, elle disait, tu restes avec moi cette nuit, demandait-elle, quelle nuit, il disait non, ne sachant où s’arrêter, elle disait plus tard, le fil non rompu, la lettre voyageuse, elle propose de venir, où, en ce non-lieu du temps, il aurait presque eu envie de rire, d’en rire, il aurait voulu qu’elle vienne, tout de suite, sous la forme qu’elle voudrait bien prendre, mais il ne reconnaitrait personne, il fuit contre la représentation, se racontant une histoire absurde, il usait d’ennuis domestiques, certes, il en avait, il se répétait des phrases mais plus il parlait à la voix, plus il sentait quelque chose d’affreusement organique, la voix ramenait un corps, non pas érotique mais viandeux, alors il fallait repousser ce corps là, le renvoyer plus loin, il était au maximum de dissociation, il ne savait que faire, cette ouverture vitale dans son existence l’avait renvoyé à l’impossible de son désir autour duquel il était organisé et dès lors la voiture, à cent cinquante, de nuit, brouillard, lui semblait un mouvement necessaire obligatoire. Ce serait plus facile puisque le produit donnait de légers effets d’empatements idéiques.
L’impression de baiser vraiment, il accomplisait ça sans envie comme depuis toujours d’ailleurs, elle même n’avait elle pas uniquement envie que depuis un ailleurs, il pouvait supposer d’autres bras, c’était équivalent, du spectacle ou d’ailleurs, excitée, là uniquement elle avait envie de faire l’amour, le reste du temps, non, elle n’avait presque jamais d’orgasme, répondant à l’éjaculation précoce l’anorgasmie, mélange masturbatoire auquel se réduisaient, la plupart du temps, leurs étreintes, le seul point sensible était le cunilingus qu’elle récusait très vite comme si cela ouvrait à quelque chose dont elle n’aurait pu maitriser les effets, il n’avait plus envie de progresser sur ces matières, ni d’elle, ni d’une autre, la seule certitude les plis de son vente et la peau du torse d’un granité en harmonie avec l’impression qu’il avait, en regardant ses jambes, assis, un pantalon, qui dissimulait des jambes de vieillard
L’expression idéique, sexuel et tendre, qui l’avait submergé comme dernier cristal offert par la vie, était venu lui rappeler avec douleur et horreur le fait qu’il avait pu passer son existence à côté de toute sensation. La voie était parfaitement tracée et limpide.
Extraction de dent, le dentiste fort aimable, s’exprimant en français, dent extrèmement degradée, être comme sa dent, un petit bout qui tombe, le deuil progressif de soi même, le dentiste très bon analyste rigole, deroxat, arrêt de l’éponge, normothymant, la prise de tête impossible, après tout ça n’allait pas si mal puisqu’il n’était nul part, non localisé et que les amis, les chers amis demeuraient, comme lui, prisonniers de la ville..
Hypersomnie, deroxat désagréable, la voix est revenue sur le fauteuil du dentiste, une voix à peine distincte, vague intonation de l’intonation, des morceaux sur la masse liquide, il se voit bien cadavre flottant, son état nécessaire, en face la mosquée, fléchée dans le ciel. La perspective avait des allures nordiques, sans doute à cause du vent de sable, Wermer aurait pu poser ici sa toile, supprimer les petites tâches métalliques des véhicules à moteur, l’ensemble était harmonieux, il pensait à l’éloignement progressif de la présence d’elle, qu’il n’arrivait plus à retenir, maintenant, après avoir voulu la fuir, il aurait voulu la retenir, elle s’en allait définitivement et avec elle toute consistance, il ne resterait que la perception angoissée de la présence d’un réel indifférent.
Réunion au bord de la mer, il n’écoute pas, il ne voit rien, puis du côté des bambous, à la perpendiculaire du fleuve, elle est là et le regarde, elle est assise à une table, plisse les yeux, elle sourit, plus tard au moment du repas, conversation pire qui roule librement, elle est un peu plus loin dans la grande salle, elle discute avec un homme plus âgé, il n’est pas sûr, elle tourne la tête, le regarde et sourit, la manifestation ne s’efface pas, il est figé devant son plat.
Donc Jacques s’épuise lui même à ce jeu mental. Il se décide à se parler le récit, à s’adresser à l’entité afin d’en épuiser le retour intempestif. Lorsqu’il lui dit qu’il ne peut se passer de la voix malgré l’impossibilité où elle était de répondre, il entendit comme un blanc, auquel il ne réagit pas dans un premier temps avec douleur. Ce n’est que dans un temps second qu’il accepta de reconnaître que cela manifestait une distance qui était présente dès la première tentative du jour, comment pouvait elle ressentir un vague désir pour ce corps hors désir d’être évanescent, lettre perdue non écrite, non lue, des choses dont il ne pouvait parler, jamais, il était pris entre les ricanements d’un dentiste qui lui arrache un bout de dent. Existence qu’il ne pouvait ressentir dans ses veines, femme flemme encore en rêve, refaire l’amour, elle acceptait du bout des seins, avait elle eu des amants, il ne le saurait jamais, toute femme, à l’approche de l’an 2000 , désire ailleurs comme en 999, peste noire et sida, orgie dans les cimetières. Garder la petite séquence sans but venant prendre la place d’une autre séquence antérieure qui n’avait necessairement pas eu lieu. Pourquoi pas au fond d’un hopital, froideur coupée d’un cri d’amour, cri d’amour jusqu’au bout malgré la pente morose, il se surprit, pour une fois, à se satisfaire d’un cri d’amour d’enfant adressé au vide, gratuitement et qu’il prenait pour lui comme un message pour une fois heureux, il s’accordait d’être intemporel dans un cri qui disait la chose même, mettait un terme à l’imaginaire d’une chose possible, les choses étaient présentes, les choses se disaient en des termes qui sortaient du jeu, ça ne convenait ni à l’acte sexuel ni au jeu érotique, il y était amené par sa lamentable constitution
Jacques semble désormais à la fin de toute terre, au bout de sa décorporation, du moins peut-il le supposer, ce rêve rendu à la souplesse féline de l’espace, comme noyé dans la lumière, il ne subsiste que quelques bribes de son parcours, il vint et part, il peut toujours écrire et écrire encore, mais ce n’est point consistant, l’âme glisse oublieuse, portée ailleurs, sans écho soutenu, le silence revenu chante le requiem unique portant l’ombre qui vient chaque jour plus épaisse, l’indistinction des choses, l’indifférence aux rumeurs phénoménales, cette étrange présence à soi au coeur discontinu de sa conscience
Au début le chant de mort pour soi, l’appel de la mort qui vient lui faire la courte échelle et puis après cette idée qu’après tout il n’y a que des morts, c’est pour cela que ça ne répond jamais ou presque comment pourraient elles ces pauvres âmes errantes répondre, ce semblant d’être qu’il confère parfois les anime un temps, un bref éclair et puis ça retombe aussitôt, il cherche secours au niveau du corps, ce qui gît dans sa semblance organique, et puis plus rien, comme mort pour de bon, il lui faut beaucoup d’énergie pour se réanimer un bref instant, cette impression d’éternité à travers tout ça, entre deux morts
En tout cas le silence s’installait épais sauvage sur fond de fièvre
Ce vide qui ombre toutes choses exquises de cette perte en bordure, cette perte éternelle, tous ces cris, ces détours, ces tourments plus ou moins feint
Paule baille, elle souffle, elle soupire, elle se pose. Lointaine demeure la petite lumière. Elle est plutôt satisfaite. Elle se croit en équilibre. Une sorte de poussa. Cette image lui plait. Elle joue sur le bord plus ou moins tendu des choses. Cette limitation de soi face au jour qui lève le potentiel du cri. Paule poursuit sa fuite de rien. Jacques s’épuise à la suivre dans ce chemin qu’il s’attribue sur la base d’un lieu pour qu’advienne, quant à lui, le creusé de son travail spécifique qui s’efface, de même, dans le brouillard de sa nuit advenue. Pourtant ce matin, il a comme compris quelque chose de ce qu’il convient. Hurler le texte de Novarina sur Laurie Anderson. Elle parle. Propos sans structure. Il est frustré d’une énigme. Le texte est inconnu. Qu’importe. L’avenir ne vient pas. La voix de Barthes. Bien sûr. Traversée des maîtres, Barthes, Deleuze, Lacan, Foucault... milliers de pages, milliers de vies, vaste mise en scène de la pensée. Elle banalise toujours. Jacques écrit quelques mots, à peine. La discipline un peu dès lors qu’il n’y a plus visiblement de but, de terre, que les opérateurs sont dépassés, figés.
Paule tournait de ruine en ruine, cherchant visiblement plutôt rien que quelque chose, poussant Jacques à échaffauder d’incessants aménagements de lieux fictifs pour mieux récuser le projet. Elle opposait à l’errance chic le vœu d’une demeure à elle dans quelque coin du monde. Jacques ne savait plus qu’en dire, ni qu’en penser sinon joindre ce fait à l’inconsistance de son parcours. L’organisation regagnait lentement le chemin perdu après la folie d’Oussama de vouloir blesser la bête au cœur, ce jeu emboîté aux effets parfaitement incontrôlables. Les jeux spéculatifs avaient certes profité largement à l’Organisation qui, à cette occasion, avait opté sur le lâchage en chute de l’indice boursier. Style nouveau dont Jacques n’était pas peu fier, dans le fond. Ceci consolait de cela. Paule s’enroulait au délit fraternel.
Paule lutte contre elle même; Elle ne réfléchit pas beaucoup, se livrant à l’opinion des autres. Cela l’énervait. Paule envahissait le lieu d’Hélène, comme par inertie, sans couleur, dans la massivité du corps déérotisé. Jacques se grattait l’oreille de manière compulsive. Il pouvait en extraire une foule de variétés de formes plus ou moins desséchées, desquamées, parfois plus épaisses, gluantes, à l’odeur forte mais qu’il ne savait qualifier. En fait il se grattait sans cesse, tantôt l’oreille, le crâne, l’anus. Il supposait qu’il transportait ainsi de proche en proche le mycose unguéale chronique de ses pieds. Cela renvoyait à la saleté de son enfance, celle qui faisait retour à travers l’incontinence paternelle terminale. La maison de Paule était déjà dans le lointain. Il était manifeste que l’objet immobilier était désormais aussi inaccessible que l’objet du désir. Merveilleuse compulsion familiale. Elle avait un peu bu, noyée dans ses souvenirs qui remontaient du fond infantile de dépendance. Ainsi l’amour des parents lui semblait une question inabordable, celle de l’étouffement primitif. Demander est un travail des plus épuisants. Rien de spontané dans tout ça. Un amour à priori sans effet. Le tout fait maternel était une menace de dépendance éternisée. Elle était toujours dépendante de sa mère. Absolument.
Paule est intacte, déchirée du détail factuel. Elle enlève son soutien gorge d’un geste brusque, elle est maintenant couchée sur les genoux de Jacques, courbée en arrière. Jacques caresse la poitrine mince et comme aplatie par ce mouvement. Elle dit qu’il est sans affect.
En sortant de la ville, au volant de cette grosse limousine dont l’allure ancienne l’amusait, Paule a failli avoir un accident, elle pensait à Hélène, si elle devait rester avec elle, elle ne savait pas trop, un petit nuage sur l’affiche, elle oubliait de regarder, elle pile comme au sortir d’un rêve, Hélène danse, le corps suspendu, les dessous recouvrent à peine ses formes qui s’agitent sur la musique, bottes de cuir, le regard cherche le trouble de l’oeil de Paule, qui pleure souvent, le souvenir après dans l’absence de ce corps qui vient, Jacques regarde le désir glisser. C’est après la ruine de la voiture qu’ils ont décidé de prendre le train.
Il fait nuit maintenant, à la descente du train, Jacques ne trouve point Paule sur le quai, disparue dans le groupe des voyageurs, il discute avec les personnes du bus qui doit les conduire plus avant dans les sables, le bus roule longtemps, il semble égaré, le chauffeur s’arrête, demande et repart, les gens se laissent porter, Jacques n’attend rien lui non plus, la nuit ouvre ses bras, il est léger puisqu’il se meurt, c’est là que Paule réapparait, rire complice, ils ne se quittent plus, il l’a dit déjà souvent, comme un poème secret, Jacques dit et redit cela sans pleurer, il ne pleure presque plus, c’est le viatique de l’absence qui pousse son existence réduite à l’évocation sans cesse plus minimale d’un bref instant. Ils jouent à ce jeu de la perte. Avec le temps, ils se confondent dès fois avec d’autres. Les êtres sont semblables.
La lumière ce jour est insupportable. cette fleur hivernale sans aucun écrit. l’eau vient presque frapper aux vitres. ce qui revient alors n’est jamais défunt. le temps ni personne n’y peut rien. la date approche enfin.
La lumière tombait drue sur la vieille demeure, éclairant chaque pierre en fil de structure, elle y était bien, ainsi sans sexualité, hors séduction, hors jouissance, l’horreur ainsi, le faux fait masse obscure, Jacques dort, tête lourde sur le fil improbable de son sang, elle se perd entre son mari et son amant, elle hésite, elle dit les choses à moitié, Paule demeure au seuil, hors limites, il touche sa peau d’un air distrait, aux yeux de la vieillesse d’Hélène qui d’ailleurs s’en moque, les chevaux courent dans la plaine mauve, des cris, des fantomes survivent à tout cela, la maison est réduite à quel tracé sur une feuille, ébauche d’une réécriture poussée au virtuel le plus radical, trâce qui zone les ombres, la demande potentielle de Paule devrait avoir cette apparence où Hélène va pouvoir s’installer sans secret, dans la plaine lumineuse d’hiver qui coupe, elle se sentait centrale, exclusive, une dans le désir de cet homme, la transparence a complétement cessé maintenant et la ligne découpe le pâle ciel bleuté, lâcheté de son désir, si visible, elle trancha malgré le lien
Elle dit que son mari est parti, plus tard qu’elle a toujours eu un amant, puis qu’elle a quitté cet amant, puis qu’elle a quelqu’un d’autre, que dit-elle dans ce jour qui demeure, elle écrit sur les femmes, un peu, ne pas vivre, renoncement, Jacques ne sait que sa lâcheté, l’horizon printanier du suicide proche, les pages à remplir d’ici là. Elle dit qu’elle a trouvé un porte feuilles, plein d’euros, qu’elle rend à Oussama lui même. Pour la remercier, il lui déconseille les magasins. Un oiseau s’écrase sur la vitre. Tout s’est arrêté. La petite jeune fille proteste, elle ne voudrait. Cette force. Mais c’est désespéré, à l’évidence. Jacques revit sa transparence à travers cette relecture automatique. Déclaration sur le gouffre ouvert. Jacques n’arrive pas à tenir sa voix contre Proust, ou Celine, cette haute voix qui lui manque pour lire à Prunelle. L’autre voix; cette folie narrative qui court le long des anciens feuillets. Tout est sans issue. Elle dit. Le temps du désir est suspendu, découpé, jamais ne fut avant de d’être, tout est fermé. Impeccable.
Ressourcée qu’elle était, la poussière d’Alexandrie lui fit du bien, les gens partout, un bonheur, tout le monde pris dans le naturel ordinaire à ce lieu, ils n’allèrent même pas au Caire, ils se réglèrent sur les pas suspendus dans le temps de la foule, retrouver des gens qu’ils aimaient bien, trainer au musée égyptien, le quotidien reprit ses droits, ils défirent le sapin de noël, la lumière australienne ironisa le rire supposé d’Hélène, nulle tristesse en ce retour qui n’avait même pas d’ordre, elle était partie bien loin pour avoir accès à l’intime, celui qui tient à l’Autre, divin ou anonyme, assassin ou macdonalysé, le feu des religions traverse le sensible atone du moderne, sans un cri autre que les gorges ouvertes, les enfants enterrés vif, il faudrait raconter cet indicible, le bruit des statues, cette magie
Paule vient d’annoncer le début de l’enfer immobilier, son ordinaire d’entreprise trouvait à Alexandrie matière à s’exprimer de façon exponentielle, ce bruissement soudain au pli de ce qui pourrait consister, se mettre en forme, elle se voit en photo, tenue, rentrée, peu naturelle, saoulée d’elle même, ne pas faire grand chose, ne rien dire, elle se tait sur elle même, la coupure ressemble au regret, cet incongruité de l’ordinaire, si seulement Jacques rêvait encore un peu, mais rien, rien, dans le fond, ne rien faire que de fonctionnel, cet amour des filles comme un trouble familial, Hélène surgissait alors de ce rien, lutine, cavalière, s’essayer à répondre relevait de la pure politesse, Jacques était épuisé de ce jeu quasi univoque, elle n’avait aucun geste de désir vers lui autre que formel, aucun manque, pas le côté à se chercher sans cesse, elle n’aimait sa voix géniarde, faible, trop facile, cette perte, finalement l’autre avoua son désir platonique, renvoi d’un déficit manifeste,
Les femmes de la Bible erraient sur le net, elle travaillait depuis si longtemps dans cet univers informatique négrier, prêt à massacrer ses enfants, ses propres membres coupés et livrés à la curée du marché, chacun assassinait son voisin, le sourire aux lèvres, le monde moderne, Paule avait rapporté de son expédition topographique des bribes disjointes dont on ne pouvait noter de manière explicite le rapport au réel, cela donnait à Jacques la mesure du contrat thanatique qu’il venait de signer, après tout il venait de poser un terme estival à son existence et cette formule de momification portait sa couleur adéquate, décorer la tombe, fréquenter les fantomes, ces derniers étaient d’accord, prêts à lui fournir le soutien nécrophage, leur présence se faisait insistante, et un réveillon par ci, et un gateau des roys par là, et une maison de banlieue, et un cotage teuton dans la surveillance d’un camp riche et pourquoi pas vampirique, Jacques avait cru naïvement à la chute libidinale conjugale, libido qui n’avait jamais été très riche mais dont la pauvreté se lisait en contrat de l’expérience phocéenne, chute donc non pas liée à l’âge, mais bien à ce jeu nécrophile du lien, le rituel de Balsamo revenait à l’esprit de Jacques qui fit même l’effort de proposer aux frères un premier travail sur l’amour et l’éternité, amour de l’éternité, éternité de l’amour, Hélène partait au loin à nouveau, qu’importe, là aussi tout était joué, l’enfant aux boucles blondes suivait l’errance maternelle, d’un lieu l’autre, d’un homme le suivant, quel ensemble clos serait à même de conjoindre le sans bord d’une femme
A bientôt sans doute? elle disait cela, il n’entendait rien de ça comme du reste
Fragments du sourire d’ombre, Jacques ne vit pas aussitôt l’oiseau, bleu il est vrai, impossible, simplement toute cette lumière qui venait du jardin et ce chant, il aurait voulu en vouloir à l’objet, supposer un autre coeur de douleur, il ne s’agit, simple et désespérée, sans un brin encore à sauver, il s’agit des aléas du temps, cela brûle entre ses doigts, il se sent arraché, piétiné; hors cela, il dort trop, laminé du futur; il se surprend, de doigts sanguinolents, déchirer quelque toile, l’écriture délaissée perd toute force, s’épuise en ses propos. Il remarque, avec surprise, les effets de soleil dans un jardin
Cette voix qui s’impose, étrange et familière, “votre air de musique a enchanté ma journée. On cherche une voix connue, on s'attend à la reconnaître et c'est une autre voix. Votre mutisme m'attriste! Je pense à vous.” Les incubes sont toujours aimables. Ils se plaisent à suivre les inflexions de l’âme. Elle engendra une image, il sentait l’imperfection radicale de son être, sa lourdeur incurable, la médiocrité de sa pensée, thème classique cependant, survalorisation de l’objet, une image fugitive puis fixée qu’il croisait sur son chemin, il ne peut plus parler, ni écrire ni rien, d’un si lourd affligé,
Il y aurait sans doute là une très jolie expression de la plainte du désir, mais dans une forme pathique alors que ce que Jacques semble avoir en tête est plutôt du côté de ce que Calaferte appelait la mécanique des femmes
Etrange lettre ouverte et perdue, une ouverture perdue dans laquelle peut s’engouffrer les petits chevaux de la mort, et ce réel qui vient sonner dans l’après coup témoignant du rire necessaire que l’on doit porter sur nos dispositions, demeure le cristal d’une attention, forme fragile qui ne pourrait souffrir le moindre écart depuis ce lieu d’une tuché dont l’incise suppose exclue toute particularité intra-mondaine
Ainsi le rangement du désir viendrait suspendre, oh combien, la perte des limites ouvertes par le jeu du corps et de la lettre, le corps de la lettre, lettre d’une souffrance redoublée dès qu’elle ne se dit comme danse du désir, retenu, contructionné, en petite boule repliée, pourtant l’équilibriste, mais est-il sur un fil bien haut, mourir d’aimer, crissement des sirènes, Ulysse, à la place une chanson, une chanson pour un pensum, elle glisse des bribes biographiques, embarras domestiques, un fils de treize ans, une vieille histoire syndicalo-politique aux moeurs endogamiques, un couple de personnes âgées, une fugue à Bordeaux, autant d’aliments jetées en pature au désir pour le détourner de son chemin, écouter le Concerto 1 et 10 de Vivaldi en continu, lutter contre les chants de mort qui proposent le même, la clôture, ne plus manger, ne plus dormir, regarder la chose en face, il y a ailleurs un espace de survie, espace tellement fragile que chacun ne cherche qu’à en épuiser la salaison cutanée pour le livrer aux bouchers de l’être
Jacques avait failli se faire sauter la tête dans le parc du Pharo vers 11 heures du matin, face tournée vers le vieux port de Marseille
Zone plus sinistre ou sinistrée où l’inhibition dépressive domine, aboulique et mortifère, parasitée par le jeu du signifiant qui s’affiche sur les murs pour une proposition de voyage en une destination caraïbes qui insiste sur la trivialité des choses, du côté de l’involution lubrique, de la gérontophilie délirante, loin du cristal du désir de l’objet, lettres rédigées dans la tête pour les oublier bientôt, et y revenir après, et les laisser pourrir de leur suffisance, un vrai calvaire, car elles n’ont aucune espèce de fluidité dès lors qu’elles se présentent écrites dans la matérialité des mots, ce pauvre Burrough qui hurlait depuis Tanger que Ginsberg alors en Amérique veuille bien le fixer un peu de quelques mots, grande instabilité dans la variation thymique, se nourrir de phrases balancées ex cathedra, La Femme n’existe pas et il n’y a pas de rapport sexuel, espèce d’euphorie, LA dite barrée se sublime en une sorte d’entité
Jacques glisse, à travers la ville, selon divers plans narratifs, il repasse les croisements, C’est comme une bombe que l’on a pas cherché, qu’on a trouvé, avec laquelle on a cru pouvoir jouer ou se défendre, et qui vous pète à la figure. Comment croire à l’évidence ponctuelle d’un désir avoué qui peut encore errer quelques semaines pour peu qu’on en respecte le fil, l’incroyable chance qu’il offre de vivre, pourquoi ne pas se laisser porter d’une petite lettre même perdue, retrouvée, recouverte d’autre chose, moins voyante et pourtant indiquant un chemin où s’engouffre le temps encore possible d’une rencontre; sans doute de trop vieilles habitudes racornies, l’oubli de choses élémentaires, la brulure adolescente intacte, cette parole qui offre la couche durable de ce temps suspendu et déjà s’enfuir plutôt que de suivre la pente gentiment offerte comme s’il devait y avoir et suite et danger. Sans doute est-ce intuition d’une encrage d’emblée sauvage dont il faut éviter et souhaiter les ravages. Alors on se dit que c’est une passion physique circonstancielle, alors on s’en défend de ruses minables, alors on découvre l’absence, puis juste la voix, puis le cri d’enfant, et l’évidence ridicule de la capture pour personne, pour rien
Pourquoi a-t-il ainsi parlé d’elle à son ami? déjà il avait quelque trouble, vague de l’âme, vague idée de fuir ailleurs, avec elle... mais , heureusement, il ne va point aller jusqu’à lui écrire, écouter sa voix, lui envoyer des fleurs, bref être fou d’amour, ce qui ne convient pas, un matin il prit une petite valise, prit l’avion pour Roissy, il la retrouva , dans la matinée, ils s’envolèrent pour là bas, personne ne les revit jamais, il y eut comme ça toute une série de disparition de psy, les derniers s’enfuirent, le trouble fut léger, tout rentra dans l’ordre, voilà s’il ne se méfie pas, s’il n’évoque, il déprime, tristesse de l’être, autour ils parlent d’horreurs sociales, l’imaginaire ne peut rien sous ce poids, il imagine une autre fiction pour fuir, pour se fuir
Il essaie travail, famille, patrie comme elle l’avait encouragé, sauvagement. C’est horrible, mais après tout pourquoi ne pas traiter ce qui reste de vie comme tout ce temps passé à se couper sans cesse entre diverses histoires. Hier soir, il a flanché, et il a écouté la voix, il s’en excuse, il est normal qu’il ait quelques rechutes, ce matin il a commencé un texte, la narratrice est une jeune japonaise qui organise son suicide à la suite du départ de son amante française
Il ne sait si c’est compulsif, dementiel ou passionnel, mais il n’arrive pas à se localiser sur travail, famille, patrie, il sait bien qu’un vieux brontosaure provincial et compulsif, ça n’a pas de commune mesure avec une charmante femme libre et intelligente, et que donc à terme plus ou moins court çà ne peut que virer au comique le plus sordide, côté province s’entend, mais tant que bout une dernière goutte de sang, fut-il presque coagulé ou diabétique
Etrange impression de schizoïdie apaisée, cet instant suspendu du possible ouvert, sans lésion de qui que ce soit, au contraire, ils répétaient avec prunelle son concerto, il avait déchiffré quelques bouts de phrase au piano, depuis longtemps il n’avait été aussi présent. Ce sont des phrases enfouies, des fragments d’existences
Il était une fois une reine cruelle qui vivait dans un chateau, parmi d’autres, dans un lieu ordinaire, avec un roi ordinaire, et sans doute plusieurs enfants, au moins un dit la légende, en tout cas il y en avait bien un ou deux autres qui avaient fini dans le creusé de quelque marmite, puisqu’elle était non seulement cruelle mais sorcière, on peut même dire qu’elle en vivait puisque de tout le pays, du moins du pays où elle vivait, non de tous les pays, il aurait fallu pour cela qu’elle prenne le risque d’être à la hauteur de son désir, ce qu’elle était loin de faire, malgré ses airs, donc quelque abortif bébé en quelque casserole pour quelque brouet plus ou moins infame, c’est le mode des brouets pour quelque filtre d’amour dont elle avait le secret, du moins c’est ce que croyaient ses clients et aussi les hommes qu’elle attiraient dans le petit pavillon qu’elle avait fait construire dans le fond du jardin, le roi se demandait souvent ce qu’elle fabriquait et avait même des velléités de répudiation mais elle savait avancer les arguments monétaires auquel le roi in fine était toujours sensible, bref la reine cruelle faisait un mélange assez réussi entre clientèle publique et privée, non qu’elle mélangea les histoires de sexe et de magie mais quand même, elle avait un style bien à elle, japonais je crois, pour fondre sur un sujet en errance, le fixer durablement dans ses sentiments, jouer un peu avec le réveil de son existence oubliée et puis elle le laissait ainsi en proie à un mélange de désir ouvert et de fantasmes déjoués, la reine cruelle était sans doute collectionneuse d’âmes, ce qui n’était pas comme on pourrait le croire le signe d’une grande instabilité, traitrise ou autre terme négatif mais bien le sens aigu qu’elle pouvait avoir du polymorphisme de l’âme, le chant enveloppé des rêves, les ombres portées, ces choses variables selon les heures du jour, elle venait, revenait de ses chasses réelles et après tout, tant pis pour les frileux amants qui auraient même cru qu’ils pouvaient demeurer une totalité dans ce monde en dérive, au Canada les routes sont longues droites infinies, elles glissent sans fin, le paysage défile ainsi immobile et la lumière filtre à travers les vitres d’une égale intensité, ils reviennent en bus d’un petit crochet dans le Maine, le fille blonde tirant sur le roux s’est installé de manière ostentatoire à côté d’un garçon qu’elle ne voyait même pas la veille depuis qu’il a osé s’approcher d’elle, l’autre s’entend, celui qui est seul sur le siège arrière depuis qu’il a tenté une approche timide mais quand même directe lors d’un slow américain, la scène est répétitive quelque temps puis s’efface, semble s’effacer et revient, c’est après qu’il developpe cette drôle de maladie digestive auto-immune, cela il ne sait pas, occlusion et puis distance médicale, un oeil de temps en temps sur des commentaires médicaux qui disent des choses effrayantes sur un lieu où il n’est pas en tout cas, il est question d’un rapport un peu curieux au temps et à l’espace, ne pas se souvenir des noms, les déformer comme fait sa mère, ne pas retenir les langues étrangères et en même temps, cette forme psychotique du souvenir toujours identique à lui même, sans effacement aucun, il est question du non franchissement du nom, et de cette sorte de refus de l’immersion dans la présence leurrante de l’univocité du miroir, l’image immobile, la croute spéculative et l’existence normée au semblant des êtres avaient fait une sorte de cicatrice sur l’épisode qui était autant d’ouverture que de fermeture aux spirales de l’être, la reine cruelle vint et arracha la croûte sans savoir elle suivait son plan à elle, et il n’y avait vraiment rien à lui reprocher en ce sens, mais c’est ainsi elle disparut dans le virtuel, et il resta là, à tenter d’être conforme à cette ouverture reformée lentement, le gris décolora la page lentement
Les odeurs du charnier qui monte, venaient maintenant troubler cette existence morne d’un mot surgi au delà de l’attente pour injecter une forme d’angoisse et de joie, vaste monde où se confondent les rêves et les sections du concept, il y a une sorte de salle d’attente avec un medecin sans doute, il ne sait pourquoi il le consulte, en tout cas il le mène sur un terrain d’allure magique sans doute veut il briser ses résistances à l’affect en tout cas, il ne sait plus ce qu’il lui dit mais il cède et bascule, il lui semble qu’il se livre alors à des sortes de perforations de son corps indolores, il sort de là titubant plus tard, il est un peu partout, il devine sa présence, c’est une sorte de réunion de propagande sectaire, il y a des jeunes gens du groupe et une ombre fantomatique sur divers coussins qu’il ne peut saisir, il ne voit que l’ombre pâle des cheveux, il doit tenir des propos ironiques, il n’arrive pas à savoir s’il est lui même sectaire, c’est assez confus, il y a comme deux couples, on ne devine que lui et deux femmes, ils sont dans la même chambre, une femme, sa femme peut être est dans un lit seule, et dit que c’est bien ainsi, que l’on dort mieux seule, l’autre femme est une patiente qui a un passé anorexique et qui se présente plutôt comme une hystérique sympathique, elle a des règles irrégulières, c’est ce qui se passe dans le rêve, il doit être question aussi de mémopause, il lui fait remarquer comme un compliment les marques violacées qu’elle a sur les jambes, cela semble vasculaire mais dans le rêve il semble être question d’une sorte de tatouage, ils sont enlacés, sa métrorragie semble conduire à une sodomie manuelle, elle en semble très satisfaite
En ce moment il essaye de comprendre l'état de mobilisation que lui procure le semblant de l'autre...ça fait des années finalement qu’il fait cela, essayer d'arracher l'autre de l'immobilisme. Cette lutte contre la monotonie doit être permanente, ça l'occupe beaucoup.
Il est surpris un peu de la savoir parfois attendre ce que la petite machine pourrait dire ou non, surpris et un peu ému, c’est le ridicule de faire consister de l’electronique, il l’avais vu en début d’après midi, l’allure, à l’attendre à l’entrée de la rue des remparts, quelque chose de la démarche, le souvenir s’entend, au bord de la nuit qui vient, elle en conte les certitudes, interférence d’un moment dont elle atteste le tremblement, et toutes ces momies qui nous entourent comme quelque film d’horreur. Il y est question peut être de la réduction du parlêtre à la carne, s’entend le fantasme comme pornographie, Oshima donc, pente conséquente ici manifestement ouverte.
Là encore le dispositif fantasmatique, même si l’inconscient ignore le temps, demeure soumis à l’involution qui impose une médiocre cérébralisation d’où le suicide logique conséquent à l’éthique
Cette extension de la remarque de Clerembault sur l’automatisme dans le domaine de la voix, à celui du regard. Le sujet assiste à la mise en lumière des phénomènes élémentaires dans l’ordre du fonctionnement scopique. Cette idée d’un rapport avec les deux pôles du signifiant comme cela put être indiqué en ce qui concerne Lol V Stein, tout ce qui a pu être écrit autour du texte de Duras, ce pôle de la multiplication des sujets ou de l’identification de tous sujets à un. Avec cette idée que la différenciation sexuelle procéderait d’une précipitation dans l’organisation scopique. La notion alors de Cotard Spéculaire sous la forme de l’héautoscopie négative Comme si l’image était émancipée par rapport à cette notion commune que cette image serait parfaitement intégrée.
Jacques improvise, depuis il grignote ce qu’elle lui donne, ne sachant pas ce qu’elle attend qu’il révéle. Rien de particulier, rien, d’ailleurs il ne dit rien, bribes perdues d’un texte qui apparaît sans suite, et donc qu’il remplit de pistes vaines. Quelque nuit ils retourneront à l’origine, au lieu des secrets .
Si quelque chose avait du advenir, ce serait déjà fait, personne n’est venu. Elle aime les mots et le mal comme les fleurs d'un autre temps! ce point cruel fatigue les chants d’oiseaux, le virtuel ici épuise ses secrets. C'est parfois très simple la vie, il y a dans les mots une magie même si d'autres appellent ça sublimer !
A-t-il proposé autre chose que le poème et pourtant ce n’est pas parce qu’elle fuit ou le jette qu’il se doit d’inverser ainsi ses propos, selon son voeu à elle peut être, voilà il continue, presque vulgaire, l’hypothèse est sans doute aussi d’une capture dont on vient l’arracher à l’évidence, sans doute depuis une subjectivité dont il ne tient pas compte, il est vrai qu’il n’a guère de quoi fonder quelque chose sur cette subjectivité puisque ni le biographique, dont l’importance est relative, ni le texte associatif , ce qui est beaucoup plus sérieux, ne surgit vraiment des quelques vignettes qu’il attend avec une telle avidité griffonnante, aventurier prudent, au moins un point commun, il peut parler
Onde perdue, ce calme fugitif, nulle compulsion, c’est un fait, il croit savoir, c’est bien ainsi, éternel, il n’aurait cru
Ether d'elle malheur enfui, ce tremblement qui plombe l’insoupçonné, ether d’elle, ce souvenir d’une ville future, toute de sombres fumées, cheminées verticales, au dessus de la vigne offerte au linéaire de ses rangs, malheur enfui, improbable, cet usage distancié d’un bout de voix demeure indiscient, l’est ce elle, mal heur en fit, tremblé d’un dire, point d’éther est, c’est alors le temps d’un savoir, il pourra dire le nom, le temps sur ces vignes est magnifique
Il écrit au poète, pays dans le fantasme toujours présent d’un frère perdu. Ici au lieu éternel de l’enfance, est-ce ether d’elle de l’enfance, il s’y prépare, il crut longtemps que le père silencieux ne livra qu’une forme impérative écrite d’une père-version possible, celle d’une entre deux hommes, mais ce qui s’y masque est cependant à l’évidence, ce silence redoublé non sur quelque secret, il y en a toujours mais en soi un homme réduit au silence, sa nature même d’homme, il a demandé à la lune de lui dire si de lui encore elle voudrait... et la lune de lui se moqua, rien qu’une aventure dont rien ne survivra, c’est Indochine, chansonnette pas nette
L’horizon prend des allures de bayan, ce mourir qui convient, la voix était changée, d’une douceur extrème, elle dit le nouveau survenu, elle dit cet autre delaissé, ce bruit qui machine le vide, l’ennui, le rodeur porte son nom
Neige un fragment, rien ne tient que cette idée d’elle, les formes de chaque une s’effacent en un instant, ne demeure que l’improbable un peu comique
Ce familier non fondé, l’éther d’elle, elle dit le don du mot
Il la surprend à rire, au corps de son plaisir, acharnée, dansante au fil du jour qui passe, étendue d’un corps l’autre, insomniaque un moment, attirée, retenue, cette peine chassée, refusée, elle ne voit point les ondulations du feuillage, elle ne lit point les mots, folle en son jardin, il peint ce corps qui se refuse, à ce chemin noué, danse, danse encore, du chagrin il a tout bu
Le cadavre de son amour descend le fleuve noir, avec les cloques de son corps bouilli, ce fiel qui recouvre toute chose, gonfle sa vue, lueur verdâtre, vomissement, cruauté, mascarade, dans les lueurs d’ivresse, gouffre avide de l’édentée
La boursoufflure de son image va jusqu’à exploser le chant de sa voix, il la regarde si proche, inconnue, encore d’orgueil gonflée, cette prétention vulgaire, il souffre de cela, ce refus de sauver au moins cette voix, ne laisser que le joui de ce corps avancé, absente de ces sortes de jeux non prévus par vos dires
Ange perverti ou ce spectre plutôt, interdit et lointain, tout de terre bruni, une haute futée et elle dort, gracile, au défaut de son âme, si proche, familière, intime, pour lire quelque bon mot, ether niaisé, perdue du rêve ancien qui le lit, sinon mort
Zébrure de l’Asie, sa main anale lithique, dans son jardin de pierres, agace l’insistance printanière qui revient à la perte du nerf, un verre jaune l’attache et la lande tardive, de quelques pauvres fleurs, nomme le son
Vagues, récifs et corps déchirés, il regarde, il joue
Le cristal suspendu dans l’azur qui serpente et ce désir qui geint, au coeur si ténébreux, inutile et volage, s’étouffe le cadrille, ce rien de l’expérience, ce rien, il a tout perdu
Ravalant leurs larmes, des femmes parlent encore de leurs enfants. S’il n’y a plus de guerre apparemment, il n’y a plus non plus de père. Les signes qu’ils font comme un blanc seing semble railler l’attachement en attente de réciprocité. Le roulement du train dans le lointain. La grand-mère disait : quand on l’entend, c’est que la pluie vient
Troisième leçon de ténèbres à deux voix de Couperin
Les femmes cherchent éperdument le rien dans les bras de leurs partenaires, c'est la folie de la vie, elles veulent qu'il soit conquérant et protecteur en même temps! La falaise attire tous ceux qui l'éprouve, il y en avait une mais elle était très petite, ce qui était haut c'était la fenêtre ...ouverte! Il faut la refermer comme on cautérise une plaie. Elle est sur un bord de falaise trop à l'aise aujourd'hui car il n'y a pas de vent
Il demeure enfant, il n’ose dire après puisqu’il sent des trucs curieux qui grouillent, ce sont sans doute des vers qui rongent la bestiole pas très vive ou compulsive, c’est selon, finalement il ne comprend rien à rien, un temps peut être une goutte d’illusion, devant ce silence, cet évitement, il pouvait écrire, même des poèmes, ou peindre ou dessiner, il n’aime pas ce terme de plaie, une plaie comme poche de kangourou, c’est étrange
Il est d’un jeu sérieux, c’est une question, elle n’est folie cependant, et si l’appel à quelque mer demeure au principe des paroles, point trop n’en faut, de là à quelque superbe nuageuse, l’oeil rivé à l’étendue sans bornes, il y a un pas, tout file à l’univoque dès lors que s’exprime la formule, il ne reste que le poème qui ne sait ce qu’il dit puisqu’il dit justement ... Spinoza devait ranger ça du côté des idées un peu adéquates, un amour de second genre, entre sexuel et jouissance, il est vrai que le bougre, en ce point, récuse le pathos thanatique... il y a trop de lumière, les cavales qui m’emportent m’ont conduit aussi loin que mon coeur pouvait le désirer... et l’axe brûlant dans les moyeux jetait le cri strident de la flûte... le logos, ce qui est, toujours les hommes sont incapables de la comprendre, aussi bien avant de l’entendre qu’après l’avoir entendu pour la première fois... courte est la part de vie laissée à notre vie, voués à la prompte mort, nous partons en fumée ... etc, etc, toujours recommencer
L’histoire sans fin, c’est cette forme qui n’existe que parce qu’il en reste au moins un à y croire, alors bien sûr la révolution qui semble pour l’instant plus conservatrice avec les moyens si modernes de contrôle du sujet statistique... il faudrait faire un sacré effort d’invention! c’est possible, c’est selon,... pour l’instant il médite à propos de Georges Bataille, l’esthètisme fragmentaire et le fantasme compulsif, à la sauce, il rajoute un bout de Spinoza, ce type qui polissait des verres et ne croyait pas à l’instinct de mort... il rêvait peut être à l’univocité du signe, on est pas sans défaut! Il ne sait toujours ce qu’il y a en haut de la falaise
La révolution qui vient avec ses chants d’horreur! enfin! comme avant? comme avant! ce frisson, il ne pensait pas que ça allait lui reprendre, son écriture danse. Il ne sait plus, le temps est passé!
Le poème est bien rude au voyageur fatigué, telle est l’enigme, il faut trouver le sentier, voilà que lui reprend le goût de la lettre, l’icare de l’un fleurit au flanc du minotaure du rêve, dévorée elle descend, silence, la dame entre en scène maintenant, son cheval noir aux yeux de feu devant la porte, se meler ainsi au peuple, elle passe souveraine, mais elle était de bonne humeur, elle voulait rire, boire et se moquer, elle a sorti un truc écrit par un soupirant, je crois “amour et éternité”, un machin comme ça... incompréhensible! et elle de raconter ça avec des airs, des sous entendus.. à mourir de rire
Comme quelque film d’horreur, ainsi effacée comme brume en ce matin d’été, reste le ciel bleu livide, quand il y a eu la voix, cette présence dont le rire fit vasciller l’horizon, ce besoin d’un continu tactile, cette bascule dans l’émoi sans limites, dans le coeur des choses, il y eut une image, un vieil homme qui écrit, la voix de cette image, Médée en plat principal, est-ce la fascination de la mort ou celle de la meurtrière qu’elle n’avait cessé d’être
C’est une histoire drôle, l’histoire d’un AVC qui a des hallucinations et qui, à cette occasion, se met à fantasmer non sur quelque chose de nouveau mais bien sur ce qui le travaillait en propre; les dites hallucinations vocales ont des effets corporels tels qu’il éprouve comme une sorte de présence; au début ce corps semblait localisé dans l’espace et soumis à des variations dans le temps, en tout cas il pouvait toujours évoquer la voix comme dans une sorte de magnétophone, mais depuis peu et alors qu’il comptait sagement les pucerons de ses rosiers, en remuant la tête de temps en temps pour chasser les réminiscences parasites, voilà qu’un appel de la voix le sidéra à nouveau, réveillant d’un coup tout son système, d’une grâce particulière il obtint même le privilège de pouvoir, à nouveau, en principe, communiquer avec la voix de manière continue, ce qu’il avait refusé d’abord de par l’état où cela l’avait mis, las, la voix délocalisée se fit mutine, ou ça sonnait dans le vide, ou une parole enregistrée l’invitait à laisser un message, mais alors pour dire qu’aucun message n’était enregistré; il ne savait qu’en penser sinon que le ton charmant du je t’embrasse était finalement le même que celui du à bientôt de la bande; cette sorte de mécanisation de la voix le laissait paumé, il s’était même dit que la voix aurait pu lui faire entendre le bruit de la foule d’Avignon jusqu’au coeur de sa prison, c’est drôle non? ou sinistre! Si encore ce crétin avait trouvé un moyen pour errer en Avignon, cherchant d’ailleurs qui ne l’attendait guère sans doute! mais non il préfère mort fondre... la petite jeune femme pleure son amour perdu, la dame ou ne l’aime plus, ou la repousse pour diverses raisons, elle est très attendrissante et très lucide, pourquoi préférer la raison pratique à la brûlure du désir? pourquoi vouloir faire semblant et refuser l’impératif du désir? elle n’est pas très grande de taille et joue d’un violoncelle plus grand qu’elle, elle chante aussi, parle l’allemand couramment et préfère enseigner à des petits enfants... il est tant qu’il parte en vacances, une patiente a voulu lui offrir une alliance et une autre lui a avoué non sans embarras un désir dévorant... le truc est contagieux
Ne pas se laisser aller à la folie des mots! d’une réponse jaculatoire l’autre qui dit cet impossible de structure pour cet autre chose qui s’écrit dans le fragment dissocié de la lecture somnambule, il dit le texte de ce qu’il faudrait pour que ça change, cela fut à d’autres horribles travailleurs de sortir comme des voyants, le texte cependant vient en ratures, rayures de sens incertain
Les pièges de l’exclusivité, le plaisir, il faut vraiment le couper pour que ça existe. Seulement, si c'est doublé quand on est deux, alors ça doit être triplé quand on est trois, quadruplé quand on est quatre, centuplé quand on est cent. On a le droit d'être cent pour partager. Une idée de sens commun, étayée par nombreux discours émanant de la presse du cœur et de la vulgarisation psychologique, assure que l'amour est l'affaire de deux personnes. Roland Barthes riait déjà dans Fragment d'un discours amoureux de cet enfermement merveilleux dans le rêve d'un Nous deux autosuffisant. La culture de l'amour occidental, dominé par le parangon de l'amour romantique, a forgé cette conception en apparence inaliénable. Freud lui-même affirmait que l'amour sexuel se suffisait de deux personnes et s'arrêtait là. Sans doute n'avait il pas assez regardé d'estampes érotiques asiatiques. Parce que conçu comme dual, l'amour apparaît comme une union asociale: elle divise le couple et semble y limiter le projet amoureux. La société se verrait du moins menacée, en tous les cas fortement restreinte si cela était vrai. L'examen des rapports amoureux ne cesse pourtant de nous démontrer le contraire. Je te désire parce qu'il te désire.
Ayant lu ses fragments de discours amoureux, elle a pris un certain plaisir à être ainsi imaginairement son objet. C'est très curieux qu’il lui ait écrit cela alors que justement aujourd'hui -- elle aime beaucoup ce mot là-- elle voulait lui parler de sa liberté d'aimer. L'autre, puisqu’il sait qu'il y en a toujours un, dit qu'il peut tout supporter mais pas de se sentir abandonné, elle avait sans doute écrit un final infinitif soulignant donc l’actif de l’affaire, celui qui ne céde pas. Sincérement elle croit qu’elle s’est sentie souvent lachée --abandonnée c'est trop tragique-- et ça lui a donné des aîles. Elle croit que homme et femme n'ont pas les mêmes logiques: les points de rencontres sont seulement ponctuels, ça peut être sexuel, esthétique, éthique...mais dans le continue elle ne croit pas que cela soit sans dommages! au moment où elle lui écrit cela, elle voulait allumer une cigarette et aucun de ses deux briquets ne voulaient fonctionner. Alors elle les a mis nez contre nez pour qu'ils se racontent des histoires de briquets rétifs, elle fait mine de vouloir les allumer ensemble nez contre nez..et ça a marché!! Ils se sont allumés tout les deux alors que jusque là ils refusaient. Etre à une place obligée ça rend objective cette place, donc on est objet de la relation, pour la bonne cause s'entend bien sur. Il a raison, il faut faire cesser les semblants.. mais c'est là une position très féminine et où serait la père-sévérance? Lutine, elle propose une sombre alternance. Elle sait et cite la biographie d'Emile Ajar alias Romain G. alias Paul P.etc.... alias quel joli nom pour un vilain oiseau
L’écriture est gentille, imprévue, imprévisible, près visible, touché d’un simple mot, il n’oublie rien cependant, ce qui ne fut ne sera, l’activité dans la vigne en face est incroyable, bruit de véhicules qui passent, ils ont eu de la grêle, beaucoup de pluie et de vent, le monsieur ne sait comment prendre son truc, lui aussi d’ailleurs, son embarras le touche, il aime les gens, c’est idiot, il fait effort structurel et il se laisse toujours un peu prendre à leur chanson
Ce jour porte, fragile, l’étendue d’un lieu clos, l’illusion première serait de porter leçon d’un émoi relationnel, la seconde illusion serait d’en connaître l’articulé, viens alors, parfois, le temps de la présence, au lieu clos mais ouvert où se construit la ligne, le point, la frondaison, il a porté un regard neutre sur la marionnette, avant cette mise en fumée qui est le comique de notre vie, le hasard est porteur d’infini, nul besoin d’aller au delà de ce qui vient, la raison ne peut que rire du mouvement même de sa dérision, j’ai encré un cheval et un portrait, le voyez vous de vos yeux immobiles, peut être que non, il faut du temps, écouter
Maurice Blanchot est mort, c’est étrange, ça lui fait quelque chose, sans doute il associe avec le cancer de son père, cette voie qu’il indique, finir en silence, ne rien dire de toute sa vie, garder le secret, pauvre secret, de sa jeunesse, au point que tel un trou noir, tout glisse à l’intérieur, il a sauvé de ce désastre sans doute assez pour ne pas trop débouler, mais... Blanchot, quand même, l’instant de ma mort, bouche sanctifiée malgré l’éphémère, à travers les sens égarés, cela vient de si loin
Il voulait lui joindre la page du monde sur la sauvagerie congolaise mais il n’arrive pas à ouvrir le site, ni temps, ni patience, la clef de la boîte aux lettres est restée coincée dans la serrure, il en rêve, une supposée amie vient croit-il pour qu’il constate quelque chose au niveau de ses yeux, peut être qu’elle a été opéré, qu’elle voit mieux, alors qu’il farfouille dans la boîte aux lettres, il y a des feuilles et des clefs diverses à l’intérieur, en particulier des clefs de maison, cela ouvre une vaste demeure, des travaux pharaoniques, il est fatigué d’avance, il veut bien essayer de suivre mais quand même, on lui en demande un peu trop, il rêve de respirer, de passer un week end à ne rien faire, à regarder couler une rivière, la chaleur de l’été, on invente des aventures entre les rochers, il ne sait plus le nom de ses amies d’enfance, elles ont disparu dès qu’il a un peu grandi, les mères voulaient le garder pour elles, il a fui, il a somatisé gravement, il a analysé, les parques ricanent à nouveau, mais cette fois, il attend, il attend qu’elles viennent couper le fil, la suite ne l’interesse pas, Moires, Moïrai, Parques, Moïra l’unique, Clôthô, Lachésis, Atropos — la Fileuse, la Destinée et l’Inflexible. Pour chaque mortel, une mesure de vie, la première en filant, la seconde en enroulant le fil, la troisième en le coupant. Filles de Nuit, terribles Kères; filles de Zeus et de Thémis, sœur des Heures, forces élémentaires:aimées et détestées, désirées et redoutées, en deçà et au-delà de la différence. Si on peut les nommer, on ne peut rien dire d’elles. Si elles sont elles-mêmes muettes comme des tombes, c’est d’elles que les immortels aussi bien que les mortels tiennent la parole et la loi. Loi aveugle et barbare, disparition de la forme au profit de la matière, perte du sujet dans la substance
Depuis que la ligne est coupée il y gagne en liberté de ton, sans doute puisqu’il n’a plus à craindre de déplaire d’un mot médiocre, il rêve d’elle, il ne sait qui est cette personne, c’est elle, mais il n’a plus aucune image, tu me regardes dans les yeux, tu marches; comme si nous nous étions rencontré sur un quai de gare, c’est un jeudi, tu viens à Bordeaux pour quelque chose, tu es pressée, il y a cette dimension que ce sera pour une autre fois, tu changes de direction, alors c’est comme s’il se dédoublait, comme si cet autre moi même était un ami qui t’aimait et vis à vis duquel il devait jouer celui qui lui permet de supporter sa froideur, il est fixé à cette scène d’un café parisien, rien n’y fait, il regarde, elle s’éloigne, il deuil une fois de plus, deuil sans fin d’ailleurs, il a beaucoup de mal à poser une forme sur demain, entre la femme batisseuse qui le laisse d’ailleurs se débrouiller et la mère cancerofolle qui délire au téléphone sur les médecins, la fille ainée qui après un moment à nouveau à la maison, après cette séparation rupture avec un marseillais paranoïaque, ce n’est pas pour rien dans sa fixation ce truc, bref elle repart, il reste avec prunelle qui grandit vite, quant à ce qui pourrait constituer l’après travail, il se réduit à ces terribles repas amicaux aux allures bourgeoises de maison de retraite, tiens Molinier
Le présent reprend ses droits, la pluie fine du matin, elle a un chemisier très tendu sur sa poitrine, par les fentes on voit très distinctement son soutien gorge en dentelle blanche, le visage brun est brut, sans expression très nette, vague sourire defait. elle cherche à tirer ses cheveux en arrière comme pour faire un chignon, régulièrement, en un geste qui échoue à chaque fois. Les discours sont inconsistants, formels, indifférents aux histoires qu’ils retracent. Aucune tenue ni du côté de l’imaginaire, ni du côté du symbolique, le sans forme de la réalité.
Paule peut prendre toutes les formes, la forme colérique qui s’appuie sur n’importe quoi, la forme folle qui crie sa haine, se jette par terre, hurle, il ne la quitte pas, il reste, il supporte tous ces cris, quand ça se calme, il est très gentil, il ne va la quitter, elle le croit, elle est dans les échanges terribles, la douleur, ce sur quoi on ne peut plus revenir, elle se sent triste, pouvoir baisser les armes, de plus chercher la douleur extrème
Jacques, en un geste désespéré, adresse des fleurs à Hélène, il voudrait laisser comme une trace un peu noble qui pourrait diminuer son ignominie. Ainsi il entend une dernière fois cette voix secrète, dans un merci. Il sentait d’autant plus la mascarade de son discours interieur. Il préservait ainsi la pureté des choses de toute souillure, ce qui demeurait le centre économique de Paule
La voilà l’une identique, la même, toutes, sans distance, incapable de réaliser ce que l’on réalise cependant, partir avant la fin des choses, elle avait une perception plus forte que son désir, comme si elle rentrait dans une zone de brouillard, la suggestion de l’autre est un ordre. Avait-elle seulement un jour aimé? Je sais pas, dit-elle, elle ne trouve pas, avoir confiance, Elle a cessé d’aimer son mari quand elle a cessé d’avoir confiance, ça allait de pire en pire.
Paule dit que le monde doit être mené à la baguette, Hélène module une voix nouvelle aux inflexions lascives et enfantines, Paule disait qu’elle voulait ramener Jacques aux réalités sinon il allait devenir fou. Si on définissait la folie comme effectivement un rapport forclos de la réalité, il est certain que Jacques est fou. Il se dit qu’il doit réaliser l’oeuvre secrète à savoir le pavillon de thé intérieur où il pourra faire ce qu’il veut, recevoir qui il veut, penser ce qu’il veut, aimer qui il veut. En somme il reproduit très exactement auprès de Paule sa scène enfantine auprès de sa mère. Les jeunes filles en fleur sont sauvées. Il pourra désormais sourire à la réalité de manière très conformiste et noter ainsi de manière si fine l’aspect phénoménologique du monde qui l’entoure.
Nous ne sûmes jamais pour Jean Lionel , pourquoi il vint à mourir, ni où il fut enterré. Gérard de même, heureusement entr’vu, dessiné, disparu, regretté. Confidence que nous croyons intime d’une ancienne disciple. La place était libérée mais la prise impossible. Demonstration au pied du Grand Palais.
L’enfant se réveille en larmes. Le hurlement dure toute l’existence jusqu’à l’agonie.
Dans la lumière rude, ses nuits sont à nouveau sans sommeil puisqu’il ne peut dormir auprès d’elle, cette solitude qui habille son sourire, elle dit, est le voile auquel il voue la futée de ta chair, elle regarde les cavaliers aux minuscules chevaux, il dépose ses armes dérisoires, le chant de son amour glisse en son jardin, le souffle d’un baiser a traversé l’espace, de sa flèche délicate il arrache le dernier sentier de sa tristesse, il la regarde danser dans l’éclat des musiques, tangue à jamais son corps, unique mouvement, sa pupille explose sur le seuil de ce qui devient la douleur de sa perte, elle aime les mots, elle disait, il voudrait demeurer la seule parole pour son regard, indifférent à la camarde, éternel d’un sourire, d’un plissement d’yeux lointains, glissement de sa peau sur ses lèvres, cette certitude qui explose au creux des reins, elle regarde cette ombre au lointain, poussière de sa cavale qui l’enlève à la plaine, nul besoin désormais de jouer, le jeu déréglé des croisements de feu dans l’intense de cette évidence, l’amour joyeux se riait de tout, indifférent au poids des réalités, elle ferme les yeux, écoute la chanson, il venait entouré du flot des habitudes acquises au prix du sang coagulé, sentir l’hypothèse incertaine, il a perdu tout savoir en ses yeux, éperdu, vacillant comme explosé, là, et puis là encore, ce scandale de l’amour qui annule le soleil, elle regarde la plaine où il l’a enlevée, ils préparent le feu en chantant, il a à nouveau le pouvoir de voler, il refuse la sentence, il ne voit que ses bouches humides, le vin d’un spasme, il forgera pour elle les mots de son rire, qu’importe s’il n’est qu’un fragment, instant de sa superbe, ce sera pour elle le seul appui, la cadence mauve de son pas qui frappe le sol, il refuse le desespoir qui succède immédiat à l’écart de ses bras, le désir flotte autour de lui et envahit l’espace, sa présence le précipite à l’écart d’un dit, midit disait lacan, il oubliait la vérité de ses yeux, il se perd à nouveau pour pouvoir enfin lui dire, le monde se referme en eux, l’ivresse disparait, voilà que sa main caresse son sein
Elle avait raison, le voici aveugle, trébuchant dans la nuit de son absence, les bras tendus à la recherche de sa peau, elle l’a éveillé immédiatement, doit-il renouveler la mémoire, peut-il un instant supposer qu’elle l’a effacé de son rêve, la fenêtre ouverte sur le lointain, fragile éclat de ce réveil subit, il hurle à nouveau de douleur, il n’aurait pas assez de larmes pour retenir sa perte, si ce n’est cette jouissance qu’elle lui offre, il la saisit avec bonheur, ce sera donc aimer, il accepte, il vaut mieux cette douleur sans fin que le vide où il errait depuis toujours, il vivra tellement vieux qu’il n’aura plus que des morts comme compagnons de route et à chacun éternellement il contera l’histoire envolée, ulysse grammophone, poisson qui vient regarder par dessus son épaule et se moque déjà de ses maigres atours, solitude
Ce poète est insupportable, ma chère, il cherche à me séduire en me noyant de ses vers, j’ai même des fois l’impression qu’il voudrait me rendre amoureuse, l’imbécile, qu’il se contente des bribes que je veux bien lui donner les lundis maigres des années bisextiles, comme écrire ce mot, oh il m’ennuie, ma voix lui fait un effet étrange, il parait maintenant que c’est aussi mon regard, la première fois où je l’ai attrapé pour occuper une soirée d’ennui, c’était mes mains, pourquoi pas mes pieds ou l’ouverture de mon estomac, il va finir par me couper en morceaux et jouer avec mes restes comme un enfant gaté qui croit qu’il peut obtenir ce qu’il demande parce qu’il le demande. Il se dit amoureux, sait-il seulement ce que c’est que l’amour, il confond les émois de sa zizounete avec ... et puis zut, il finira bien par ressentir la nullité de ses paroles, maintenant que lointain en kilomètres, il va reprendre ses petites habitudes, incapable de bouger sans tout un basar de choses et d’autres, pendant quelques temps il va essayer de bloquer ma messagerie et puis, plus rien, ce n’est pas forcément désagréable, un regard insistant (monté sur un corps incapable de me prendre, là, parmi les gens) surtout lorsque je suis avec compagnon à fonction alors conjugale, un clin d’oeil par ci, un baiser de loin par là, un mot dans l’oreille... cette fois il va fort, il m’aime en corps, il voudrait me faire croire que quelqu’un va venir, ça se saurait, quelle dérision
Et elle le jeta à nouveau dans l’abîme, solitaire et livide, nu comme au jour un, l’attente est vaine, infinie, dureront encore les jours d’agonie, à son insu le bel oiseau fascine, il jouit cependant de cette mort sans fin qu’il engendre, cet amour n’aura qu’un parfum sans retour, la douceur suspendue d’un baiser est plus douloureuse qu’un couteau, certaines représentations de Saint Sebastien sont étranges, on dirait qu’il ne se rend pas compte qu’il est traversé de flèches, ces fléches sont les baisers de sa dame à la bouche dévorante, il vaque alors à ses occupations ordinaires, indifférent au mépris, il lui suffit de savoir que sa dame, peut être, un jour prochain, produira sa douleur qui est sa jouissance à elle, leur jouissance, livré à ses feux, il s’y soumet et se met à danser d’un air grave les pleurs de Sainte Colombe, il faudrait la faire rire cependant, non pas ce rire cruel et agacé qu’impose mélancolie mais le rire souverain des fauves, il sait qu’elle l’appelle toujours là aussi sur les hauteurs de l’aube où se reposent les chasseurs nocturnes, il se redresse déjà, desire à nouveau la folie de ses reins, l’animal sombre libre, le seul qu’elle daigne approcher, revenir en ce lieu, elle offre alors le breuvage si paisible de son regard, le lac de ses yeux, la caresse de ses flancs, la profondeur de ses grottes
Jacques était presque ému de ce texte qui par un jeu complexe de copier-coller finissait par atterrir dans le texte principal. Il était 4 heures 50. Réveillé à la fois par son rêve fermé et par l’agitation de Paule qui entendait toujours quelqu’un, Jacques, satisfait d’avoir fait rentrer l’affiction dans la fiction put se remettre à Leibniz.
Hélène parle à Jacques, elle lui raconte les nuits d’errance, contre les grilles du Palais du Luxembourg, se faire violer, le couteau sous la gorge, elle lui dit de venir aux danses nocturnes, sur les coteaux rituels, venir chercher avec elle les objets perdus, les objets présents, il sait bien que cette joie de recevoir ainsi quelques mots d’elle ne pourra tenir qu’à la mesure de son désir, et qu’après ceci durera le temps des roses de sang, il se prendre à rêver de roses éternelles mais ce sont roses de cimetière, il se dit qu’il n’est pas le seul à avoir plongé dans le regard, il aimerait croire cela, il aimerait aussi que cet amour là réveille les autistes un à un
Jacques découvrait une étrange sensation, celle de la detresse dans le sentiment, un vide auquel rien ne répondait dans sa petite boutique des horreurs à la rhétorique redondante, une femme rigide qui le rejette et l’oblige à produire une performance tout de suite récusée, mère, épouse, maîtresse semblaient ainsi se conjoindre pour assurer sa jouissance pathique. Jouissance qui pourrait assez bien s’enrichir du côté pervers d’une folle déchaînée. Rien donc ne disait ce qu’il en est de l’amour. Il demeurait sans voix en ce lieu, espérant sans doute qu’elle reprenne son attitude cruelle. Mais quelque chose avait glissé dans sa voix à elle. L’espace-temps le frappait de terreur, montant avec la nuit
Paule indiquait la liste des travaux à venir, cuvette de wc, isolation de la porte de la cave, ... le pavillon de thé était vide, Hélène venait d’en partir, à peine fut-il construit, d’un léger agacement de la voix. Paule avait raison, l’érotique est un monde clos, autiste, et le rapport au partenaire se réduit à la performance déceptive. D’ailleurs elle se retrouvait avec une tendinite pour avoir, sur la demande de Jacques, porté des chaussures à talon une soirée. S’il y avait besoin d’une quelconque évidence, ceci en était une. Un lien fonctionnel tendre serait donc la base de ce mouroir du rêve. Jacques sentit le silence paternel l’envahir. Le descriptif minutieux des choses devait constituer la base de ses pensées.
Jacques songea, une fois de plus, à ranger l’histoire, l’aventure, dans une petite boîte, le texte continu, las, il y trouva au contraire l’émoi d’un amour necessaire, il sourit à cette surprise, le sourire du Bouddha, un enfant, la petite autiste s’asseoie à côté et nous prononçons la syllabe qui résonne, sonorité du fond des choses, cette paix de son sourire pour une fois sans cruauté; ce repos passager dont il sait bien qu’il ne saurait durer. Hélène célèbre le phocéen, surprise étrange que Jacques accueille bien sûr avec joie. Il savait que le goût des roses ne pourrait résister longtemps à la durée, à son absence, à son manque d’invention, à l’air du temps, aux appels du champ où Hélène évoluait.
Jacques était captif d’un lien matériel et son effusion semblait contraster de manière vive avec les messages, trop rares selon lui, qui étaient d’une tonalité nouvelle, bien dans le style d’origine. L’évocation d’un conte oriental de Marseille lui apparut comme excessive, soit prise à l’effet hystérique, soit prise au jeu pervers qui cherchait une proie à offrir à quelque divinité parisienne. Il essaie d’induire mille et une nuits. Ce ne doit pas être très loin de l’anniversaire
Il tombe d’un coup , épuisé, ça déclenche chez elle un mépris souverain, un vieux pack de soupe, il le finit, il s’habille en clochard, le vélo, insupportable, la même histoire, le mépris de Paule, qui pourra se décider à parler de manière un peu vraie, un peu réelle, elle se met à rêvasser sur l’artiste qui passe, aussitôt elle veut devenir l’objet de son intérêt, toucher de près l’artiste qui passe, en être reconnu aussitôt, cet amour prêt à se fixer qui fond sur une proie, ne penser alors qu’à lui, affreux, étripée, exsangue, anéantie d’un rien, libérée aussitôt, elle le regarde, il est fascinant, elle se voyait tout d’un coup source de son amour, admirée par un tel homme, elle n’était pas sans être amoureuse d’un troisième, Hélène rêvait d’une évasion réelle, et pourtant lorsque le petit oeuf bleu apparait sur la terrasse, elle ne peut que le casser en le saisissant, plus fort qu’elle, faire partir l’objet d’amour, il la cherchait, elle faisait la mondaine, il part, le rapace vient visiter la dame en sa tour, de nuit, jusqu’au jour où les frères d’icelle le déchire de couteaux, l’oiseau ne reviendra pas
Jacques était assez satisfait de son travail nocturne, ce cours sur Spinoza pourrait être interessant, voie inventif, et de ce fait il pouvait, en ce lieu anonyme et nocturne de son travail, relativiser la position de Paule matérialiste au possible, indifférente à toute pensée, centrée et sur son bandage aluminium et sur l’amour de son chien. Il supposait tout autant que Hélène avait déjà repris son silence, avant même la fin biologique des roses, le privant de manière nouvelle, mais qu’en pouvait-elle savoir, de ce rapport à l’essence des choses qu’elle devenait, dans l’actuel. Avant d’aller vérifier sa crainte, il regarda le noir extérieur, ponctué des phares automobiles.
Paule se faisait gentille, sans doute pensait-elle que Jacques était en une présence suffisante pour ce qu’elle avait à en faire, sans doute était-ce ce côté enveloppe vide qui lui plaisait. La lumière était magnifique et Hélène avait à nouveau disparu, sans doute que ses chasses nocturnes avaient rabattu l’amant necessaire à sa chair et le poème y avait perdu tout besoin, ce lointain obscur hétérogène et malhabile, ce laborieux au profil vague, incapable de tout quitter pour elle, ne serait-ce que pour un nuit, incapable de tout miser sur un simple coup de dé et qui débloque sur le choc des corps, la rencontre essentielle. Passé une phase d’agitation, de larmes et de cris, Jacques trouva dans le reflet épuisé du feuillage des vignes un appui pour fonctionner au plus près. Sans doute aurait-il garder l’éclat de sa parole de hier soir alors qu’il était porté par l’image du bonheur, sans doute aussi n’avait-il guère d’aptitude en ce sens et que Paul Celan était le compagnon naturel de son âme.
Paule baisa Jacques en un mélange de réalisme physiologique et de maintien supposé d’une prise sur son existence. Ce fut de manière assez étrange une action sans émotion. Jacques songea à Hélène mais sans pouvoir substituer le corps, comme si elle était devenue à cette occasion abstraite, suspendue. Le fort clivage de ses affects qui accompagnait alors sa pensée se prolongea de manière durable. Il effectua les tâches domestiques avec, dans un premier temps, un apparent souci d’efficacité. Il y eut un repas chez une amie, veuve et qui gardait l’apparence d’une certaine énergie séductrice. Mais la conversation demeurait à son ordinaire, dépourvue ou presque de tout contenu, en tout cas un contenu qui aurait permettre à Jacques d’y trouver un goût un peu fort. Entre ce dont il ne fallait pas parler et ses insuffisances fonctionnelles, il était évident que Jacques n’avait guère que la place de la parole creuse. Un bref instant, il songea à quelque chose qui ressemblait à un échange amoureux qui rapidement se referme sur du vide.
Il pleure sa petite épouse phocéenne à jamais, il y a des fillettes dans son jardin. Laurie, celle qui dit “quand”, qui lui parlait parfois au téléphone et à qui elle offrait toujours une écoute adorable, une dont j’ignore le nom qui répondait, rieuse à son mobile intime, Elise qui inscrivit sa subjectivité en forçant la rêverie de son thérapeute, la pensée d’elle, le bel enfant qu’il ne lui avait pas fait, cette chance qui demeure de pouvoir faire advenir des sujets à l’existence, lui dire ses petites choses auxquelles ils consacrent leurs vies, elle lui parle de son fils, sans doute psychotique, en tout cas atteint d’une leucodystrophie, les lettres qu’il écrivit à cet enfant pour lutter contre une telle souffrance, les lettres qu’il essaie de produire toutes les semaines, au coeur du deuil, elle dit, ne pas devenir folle, rester immobile, écrire, raconter des histoires, courir sans plus s’arrêter... tout cela... cet enfant qu’ils avaient éveillé de son sommeil psychique, s’en allait au mourir de son corps. Il reste lié à cette détresse, leur détresse jusqu’au bout
Il a cherché un autre corps pour la remplacer, cette infidèle errance épuise quelque chose de physiologique, bassement, sensuel dit Spinoza, dans la confusion nocturne et débile des personnes, il se retrouve élimé, sale, nu, la lumière du chateau d’eau impose la ruine, il y avait un corps pour effectuer le trait, la rendant à l’apparence des ombres ordonnées avec lesquels on échange des conneries, il se rend compte qu’il attend toujours un cri d’elle, le crépuscule de son rêve est sans appel, le roulement lancinant des ocres le poursuit encore
Faire ce qu’on lui demande de faire, ne pas poser de question, faire un très beau séminaire sur Spinoza et puis le fantasme pourra rejoindre les 700 pages du livre avec le reste, normal, il a d’ailleurs commencé à relire, ce sentiment du poisson, du sentimental poissonnier, qui a été déféré et rejeté un peu en survie, il colle donc le texte inoui ici, UNIVERS
Elle veut bien de ses mots portés par cette voix nouvelle qu’il a, où le chant se pose sur des tristesses étranges, où la course du vent se poursuit jusqu’au bout des rêves que l’on n’ose plus se dire, elle prend tout, les errances et les mots pour les dire, il a imaginé une chambre de thé intérieure où il s’enferme en souriant au monde comme un idiot, il l’a reçu en ce lieu, ce matin, avant l’aube, alors qu’il cherchait à noyer la misère de ne pouvoir venir chercher avec elle ces objets entre le roman infini et le texte de Leibniz, le principe de réalité comme on voudrait le lui dire ne peut plus rien, il est ailleurs avec elle
Dans l”entendre ”lent à entendre, tendre lent, il ne dit rien, lui non plus, il écrit un poème un peu triste qu’il n’a point envoyé, il le lui lit, et cette fois il l’entend “pauvre jimmy tu nous rechois oh c’est tout on y va c’est ta poesite vous êtes où on y va allons jimmy oup la oup la crache le feu “là dessus après lui avoir demandé d’écrire “mon canard” il dessine une tête de canard, bec ouvert, puis au dessous MON KaNR, puis ils jouent à se renvoyer mon canard, mon petit canard, coin coin
Plus à l’aise sur la pente de l’hystérie fractale, le refus, etc... comme nu et fragile dans ce qui, peut être, vient d’elle, ce nouveau où il aurait envie de se blottir, un instant
Wo es war... soll Sie (werden) c’était en principe avec des roses, mais la tête pouvait laisser envisager le pire, il est à nouveau éveillé à 4 heures, c’est très agréable, ne sent-il pas ce bruit léger alors à l’oreille, il lui raconte le navire qui entre dans le port, il comprend, il croit, mais il n’est pas actuel, trop XVIII ème, trop conversation, c’est la pratique de la psychose qui pousse à ça, enfin... il lui faut inventer ...il n’a plus envie d’histoires lugubres; c’est d’ailleurs étrange, il a une vie privée plutôt triste et une vie professionnelle plutôt joyeuse, il rit beaucoup avec ses patients, il faut dire aussi que c’est avec eux qu’il vit dans le fond, le nouveau cabinet est lumineux, mais elle connait puisque sa voix (ses voix) y est entrée et s’y promène parmi les livres, quant à l’habitation dite principale, nouvelle elle aussi, c’est un truc incroyable, immense, des travaux pour dix ans, aucun lieu où se poser, ...
Jacques, par moment, essayait de se souvenir de son enfance mais rien de très particulier ne lui revenait. C’était un contenu formel qui n’avait guère plus de spécificité que le contenu actuel de son existence. Il aurait sans grand effort pu substituer ce contenu à n’importe quel autre ou même changer ses modalités pratiques d’existence sans que cela affecte durablement son rapport de soi à soi. Il pensa que cette impossibilité tenait à un certain nombre de facteurs intrinséques et d’évolution. Par exemple il avait appris très tôt, pour survivre, à établir une disjonction très nette entre ce qui faisait l’ordinaire de sa vie d’enfant et ce à quoi il songeait vraiment; c’était un mécanisme de survie qui lui avait été soufflé par une vieille bonne paranoïaque qui s’occupait de lui. Il savait d’expérience que la subjectivité est fondée sur une série d’illusions rétrospectives qui sans cesse reconstruisent le passé pour en faire une forme acceptable par la conscience actuelle. De plus son travail quotidien le faisait plonger dans une séquence incessante d’histoires différentes mais toutes identiques comme des variations d’une série somme toute assez limitée de possibles. Regagner après ça ce qui était sa particularité ne présentait la plupart du temps ni de difficulté ni de réalité bien supérieure à chaque point de la séquence. Un de ses amis intérieurs, Pessoa, riait de bon coeur de cette sorte de nostalgie qui s’opposait un peu à accepter ce mode relatif de présence aux choses et aux gens. Jacques disait toujours qu’il fallait avoir une vie réglée de façon à ne pas subjectiver outre mesure certaines expériences qui survenant de manière aléatoire aurait pu fonder une localisation avec ses particularités colorées ou sensuelles. D’ailleurs Paule l’aidait beaucoup en ce sens en lui offrant le contenu factuel d’une contingence organisée. Il avait forgé, en parallèle, à partir de bribes diverses, une sorte d’alter ego féminin qui l’accompagnait à travers ses divers déplacements comme un être souple et charnel qui pouvait faire le point réel cette fois de son jeu romanesque interne. Hélène lui offrait alors un repos subjectif sans aucune exigence que celle d’une logique de la parole. C’était un moment rare que cette solitude avec Hélène. Ils partaient alors à l’autre bout du monde, alimentant leur dialogue incessant, d’une multitude de détails puisés aux diverses biographies du jour, voire à des fragments caractéristiques de Jacques. Plus que des événements, il s’agissait de prendre appui sur une matière colorée, chantante, un fond de ruses et de rires. Cette qualité ne pouvait se préserver qu’au prix d’une grande discrétion, sous peine de sombrer dans la concrétude sordide du descriptif. Hélène avait la cruauté des arrêtes du désir. Elle maintenait fermement l’exigence du concept. Mais c’était en même temps l’infinie souplesse d’un jeu avec les choses, la matin blème et les nuits sans sommeil, la course sur les plages désertes, les chiens devant, les premiers cris des oiseaux, à peine distinct, là bas, à l’horizon lorsque montent les brumes, que s’effacent les crimes de la nuit. Jacques aimait le regard de son incube et surtout les inflexions de sa voix, ce mélange de sensualité et de rudesse où demeurait sa certitude d’être vivant.
Au “oui mais” ou au “il faudrait que” de Paule, Jacques opposait un “ J would prefer not to” là où pouvait se loger Hélène comme un espace minuscule où l’ordre venait se disjoindre puisqu’il n’était ni question d’analytique, ni de synthètique, mais d’un rapport à la connaissance comme un rien plein d’humour. La lecture de Leibniz et de Kant prenait alors des allures ironiques. Et justement le ciel venait de quitter son front uniforme gris pour la fluctuance du bleu, du gris et du blanc, l’indétermination des formes.
Hélène ne supportait pas que l’on puisse l’interrompre, elle crise et s’éloigne. Aucun humour en ce sensible où l’autre ne l’entend pas. Elle se fatigue elle-même, c’est sans arrêt. Depuis la fatigue du père épuisé, abattu, deprimé. D’abord, des scènes terribles dans la cuisine, la table vole. Parfois il pouvait être guai, il chantait. Mais elle n’avait pas dix ans que l’air de plomb s’abattit sur la maison. Elle trainait des pieds pour rentrer. Elle avait honte de son père finalement, un homme diminué.
Une discordance terrible épuisait le sensible. Cette angoisse, ne pas trouver la tonalité juste. Le petit carnet bleu du père avec une sorte de recette fantasmatique. Comment être au plus juste de cette lumière intérieure qui brille ainsi. La bonne mesure. La bonne distance. Jacques sentait ce négatif de lui même qui occupait tout le champ. Un désordre terrible. Se détendre, s’endormir, mais que faire de ses pieds ainsi croisés.
Jacques respirait lentement pour ne pas être trop bouffé par l’angoisse. Jacques à nouveau se levait de bonne heure pour travailler. Il avait rendez vous avec Leibniz et Deleuze dans la grande salle à manger qui devenait un peu plus froide tous les jours. Il était assez content de quitter la pièce de façade où Paule avait décidé d’installer le coucher et qui, avec ses vitres ouvertes sur l’extérieur, avait une allure hollandaise qui, en d’autres temps et avec d’autres personnes, aurait certainement pu être une source érotique. Mais Paule avait mis bon ordre à toute véléité dans ce sens . C’était mieux ainsi car Jacques aurait été sans doute encore plus tordu en lui même. Le petit bonjour téléphonique d’Hélène avait rempli son office de réveil puisqu’il était difficile de résister à ce qui pouvait être affectif et non pas simplement informatif sur le barjotage propre de Jacques. Cependant il n’y réagit que de manière fort peu active, ne pouvant qu’évoquer la barque des morts, lui le passeur de morts qui va assister à la mort du père de Paule par fausse route et à l’agonie sous morphine de sa mère substitutive. Il savait que sa fin à lui serait parfaitement solitaire et qu’il ne lui fallait espérer aucun secours alors de sa famille proche. Il écrivit cependant un poème dans un second temps et l’adressa à Hélène. Quant à une réponse il s’efforçait de supposer qu’elle viendrait mais n’y croyait guère.
La position de Jacques était assez infernale puisqu’au seuil de son existence robotisée, il avait écrit aux sorcières et les sorcières répondaient pour l’inviter, avec une gentillesse sensuelle notable, de partager au moins un début d’intimité. Certes si Hélène en jouant de sa voix le renvoyait à la douleur de distance, radja offrait un lieu moins complexe, le voyage culturel dont la soudaine fraicheur relativisait l’invite d’Hélène qui ne pouvait qu’offrir des combinaisons auxquelles il n’était pas sûr de pouvoir faire face, même si c’était justement ce fond combinatoire et cruel qui le charmait bien plus que le tendre dont elle le gratifiait désormais. Il devait ajouter à cela une assez étrange déclaration de Paule qui affirmait un amour au caractère un peu formel, dès lors qu’elle avait pu déverser une série de propos dominés par un certain mépris, et sur son travail, et sur ses relations, et sur sa sexualité, et sur...il ne savait plus trop ayant de même à son endroit. C’était surtout Hélène qui lui posait question puisqu’il sentait bien que là était son désir. Elle s’interroge sur son silence, affirme l’amour qu’elle porte à... son poème, lui propose un prochain spectacle, le théatre avec quelques amis, il y avait tout à craindre. Il manquait tellement de fantaisie dans sa vie qu’il luttait contre l’envie de s’enliser dans les fluctuations de cette voix. Mais il savait aussi que rien n’allait advenir que de retourner dans la grande baraque, dormir face aux bus, grignoter une bricole, vite dormir et se retrouver les yeux ouverts à quatre heures pour retrouver Leibniz et ses copains.
L’abjection ordinaire, le flux incessant des contraintes mondaines ne changeait rien à l’affaire. La main de Paule était sans pouvoir. Il y avait quelque part un rire sensuel et charmant qui centrait l’univers en raison. Jacques demeurait refroidi dans la vaste pièce où il écrivait le matin. Il aurait voulu disparaître à cette vie pas forcément pour une autre vie mais parce que chaque jour cette vie l’épuisait, elle était sans lendemain que celui d’une décomposition progressive des facultés. Il s’était donné ainsi les moyens de saisir la vivacité des choses, celles à côté desquelles il passait depuis toujours et dont il connaissait trop le parfum vivace à travers les propos quotidiens des unes et des autres. D’ailleurs il ne rêvait toujours pas. Son idée était qu’il allait juste garder cette écriture de lui même qu’il effectuait régulièrement comme la seule preuve qu’il n’était pas encore tout à fait mort et qu’il allait organiser sa disparition régulière, le plus discrétement possible, en une finalité qui demeurait pour l’instant certes associée au souvenir d’Hèlène ou d’radja maintenant mais qui en demeurait distant de toute l’épaisseur de ce silence paternel dont il n’allait point pouvoir se défaire.
Il y avait quelque chose d’infiniment dérisoire dans cette lecture deleuzienne de Leibniz, comme quelque chose qui n’arrive pas à consister dans la pensée autrement que comme une particularité amusante. Le monde réduit à la notion de cabinet de curiosités et en même temps tout point descriptif du monde comme étant parfaitement necessaire à la cohérence de vision du monde. Rien ne doit échapper à la description aussi bien dans le ponctuel le moins significatif que dans l’articulation fine de considérations abstraites. La couverture du chien pliée en vrac au pied de l’escalier en pierres, le chargeur électrique blanc sur le parquet croisé, le tableau hyperréaliste de la mère au mur, Paule qui dort, dort, dort, le bruit du bus qui passe, le rire d’Hèlène, l’attrait sans borne de sa voix, le plissement des yeux et la tension de la nuque quand elle regarde sa proie, mais aussi le descriptif minutieux de la Monade. Jacques s’épuisait à dire.
Jacques débuta sa journée par un passage par Blanchot, Foucault, le cinema, le baroque, ce qui lui inspira une sorte de jubilation interne. La chambre noire derrière la façade fonctionnait à merveille avec le pavillon de thé. Et puis il y eut l’envoi des dessins, le sentiment que la crise de vers ne fonctionnait plus, d’autant qu’il ne trouvait plus qu’une sorte de sécheresse fonctionnelle en échange, bien différente de cette sorte de tendresse ludique qui le ravissait. Sans doute que ce qu’il croyait alors percevoir avait un saveur un peu amère. Il se demanda depuis quand ce trouble incubique le parcourait. Il se sut répondre. Il envoya un bref fax ironique et desespéré à son maître. Il téléphona à Paule et à ses deux amis pour qu’ils l’aident à établir une chronologie de son absence. Il songea aussi que depuis le mercredy des cendres il avait fonctionné comme cette sonde envoyée à l’horizon et qui revenait en bouffant l’univers. N’avait-il pas mis le tout au programme? Et il mangeait le tout lentement, en un effrayant parcours qu’accompagnaient quelques sidérés. Il faudrait pouvoir mettre un terme à cette folie. Comment? il ne savait pas. Aller voir le maître? et Hélène?
Jacques cherchait à mettre de l’ordre dans le temps, non qu’il puisse penser que la chronologie puisse fonder quoique ce soit mais il lui semblait utile de pouvoir interroger des séquences d’événements intellectuels en rapport avec des faits de localisation, de voyage, de rencontre. La necessité lui semblait d’autant plus importante qu’il constatait le maintien d’un certain nombre de symptômes, le caractère pathogène d’une programmation du Tout dans ses recherches, une graphomanie stérile non conclusive, et finalement un mal être. Après une nuit assez brève au cours de laquelle il ne réussit qu’à repousser les termes de ses questions sur des points demeurés suspendus depuis longtemps et donc à visiblement tenter une nouvelle manoeuvre de rationalisation, il envoya quelques missives vers les deux témoins de son périple intellectuel, vers le silence d’Hélène qui semblait tenir à quelque rituel où il serait bouffé, et aussi à son maître comme si ce dernier pouvait lui répondre, le voudrait-il d’ailleurs etc. Il reprit Leibniz, plus exactement ce qui advient de la Critique lorsqu’elle trouve le sujet en lieu et place de Dieu.
Jacques écoute la voix d’Hélène, il essaie d’être attentif à ce que cette voix signifie dans son désir, le léger chant sensuel a disparu, elle est pressée, il annonce à mi mot qu’il pourrait venir, que quelqu’un pourrait, mais il sait qu’elle ne l’attend pas, ou pire qu’il lui faudra partager la présence de l’amant du moment dont il voit pas pourquoi il ne serait pas présent à cette soirée, elle ne fait aucune allusion aux dessins, elle ne demande rien. Va t il jusqu’à appeler le maître pour avoir ainsi le comble de ce froid? L’idée est tentante. Passage par le creux.
Une non-vie, une relation comme gaieté et souffrance, ce tout le temps qui ne pouvait durer, ce jeu pris en l’autre, cette perte de soi dans ces moments de vie, hors de la vie rangée, tranquille, ce goût de mort qui est le couple marié, se marier pour perdre la vie, même cette non-vie pouvait filer sans rien, donc sans affect particulier, hors du champ des possibles. Ne plus être angoissé, demeurer comme pas tout à fait mort, délice de ce pas tout à fait.
Le vieil ami prenait les questions de Jacques pour des reproches. Il s’excusa. Il abandonnait cette piste qui pourrait l’aider sans doute à ordonner le signifiant mais qui voulait ordonner le signifiant? Pas plus Jacques que qui que ce soit. Après tout l’angoisse l’avait quitté et ses considérations fort pointues de la vieille lui semblaient maintenant sans contenu. Il n’y avait plus le rire d’Hélène qui saisissait les paroles différées comme élément de froidure. radja s’offrait et le regard d’une troisième était plein d’indétermination, voire d’une certaine stupidité de catalogue. Se contenter de ce qui vient et poursuivre la tâche obscure, loin de tout cela. Il fallait rajouter les éléments de la séquence ultime, simplement
Le bouillon offrait des zones où se perdait le goût dans la chaleur visqueuse, tout à l’identique du bruit qui venait lentement du dehors, comme rebondi sur les surfaces d’amortissement mais toujours présent, ce fond nouveau, noueux des choses, cet indistinct. Jacques avait mis le plus de temps possible entre sa pensée du matin et le moment présent afin d’en éroder la portée, bien qu’il lui ait fallu passer toute sa journée à subir les petites vagues de sa perception première. Il avait donc rêvé ce matin là, il se trouvait dans une famille à première vue sympathique, mais il se rendait compte d’une sorte de capture, matérialisée par la mère de famille qui se saisissait de lui, debout, en un coît furieux qu’il ne récusait point, le plus étrange était qu’il tenait la main d’un fils de cette dame et que trois enfants assistaient à la scène. Il cherchait à s’enfuir, il était avec une femme, ils volaient une voiture mais ne pouvaient entrer dans la ville. Tout le monde savait et les renvoyait vers la dite famille. Lorsqu’ils revenaient, il n’y trouvait qu’un bébé qui avait trop mangé qu’ils semblaient jeter dans un coin. Il fallait toujours fuir bien qu’on ne vit personne. Ensuite ils devenaient un garçon et une fille, sans attribution nette, un lion les poursuivait de part et d’autre d’un grillage noyé dans les herbes, mouvement sans doute répétitif, en tout cas à un moment le lion passe et dévore le garçon, la fille se cache dans la voiture, il n’y a pas de solution. Jacques pensa au lion thématique de la grande maison. Il était parti à La Rochelle avec quelques amis, manger des fruits de mer, voir le travail d’une artiste dont le seul intérêt entre art pauvre, constructivisme et boutique de Ben, était l’inflexion de sa voix proche de celle d’Hélène. C’est après avoir rencontré cette femme au restaurant alors qu’il partait rechercher l’appareil photo dans la voiture qu’il sentit, pour la première fois depuis longtemps, la présence d’Hélène à ses côtés. Quelque chose d’agréable et peu à peu d’oppressant qui le poussait vers une sorte de léthargie sans fond. L’inconsistance de son existence lui pesait et en même temps la distance infinie d’Hélène, au delà des kilomètres, des années. Le texte qu’il avait cru écrire au maître perdait tout contenu, ce mélange de confession radicale et de mascarade vertueuse. Il ne savait plus que faire, sinon justement ne rien faire, laisser glisser l’ordinaire au fil du temps, n’être qu’identique au caractère factuel de l’événement. Il avait, lors de ce petit voyage, essayé de parler art avec Paule, mais cette dernière se positionna comme d’habitude sur un mode réducteur, caractère individuel, illisible du poème, activité plastique ramenée à sa pure fonction décorative d’un intérieur bourgeois. Il n’y avait plus qu’à évoquer un érotique hors parole pour se rendre compte de la despérance de Jacques en matière de vie. La journée, qui avait ainsi démarré manifestement sous l’angle de Délivrance, venait de se clore sur la visite de son ami syrien qui lui raconta une fois de plus le jardin de Damas et la petite gravure reproduisant l’autre demeure d’un autre ami. Jacques avait toujours l’impression que cet ami racontait la même chose, c’est à dire rien du tout, tout en laissant flotter le possible de secrets du monde dont évidemment il n’aurait pu être question d’approfondir le contenu. L’épouse de son ami rajoutait sa note de vulgarité culturel, de superficiel, de tristesse. Le lent mouvement de l’appareil électrique ajoutait cette note lugubre à l’enfermement de l’existence. Jacques songea qu’il n’arriverait pas à donner une forme un peu consistance aux nombreuses questions que l’expérience lui avait fait poser ces temps derniers.
Jacques a repris la route identique, hier est aujourd’hui, il a mis ce matin un terme à l’histoire, à toute histoire, celle qui ne fut, il note alors dans le vide ordinaire la présence comique de sa survie, il note cette fête sinistre de vieillards, danser pour cela, frétiller, elle eut envie de rire, d’en rire, évidemment, il faut travailler pour mettre en oeuvre cette mascarade immobilière, finir sa vie à travers ce truc, quelle misère
Il s’amusait à anticiper une mort au printemps, presqu’en été, pour la saint jean, sauter les flammes, il les voyait faire, eux qui poussaient les filles qu’il ne voyait même pas, que le con de la mère en horizon, d’épouse la même rive, cette fatigue au matin, rien ne vient pour apaiser cette douleur, pourtant le ciel est beau, au delà du flux des véhicules auquel il s’habitue peu à peu, sans doute qu’il devient sourd aussi, il n’arrive pas à renoncer au petit nuage rose, là bas au fond de l’horizon, les rêves sont abondants mais pris dans la massivité terrible du réveil, l’épouse a ce matin un oeil rouge, les vaisseaux éclatent aussi, il a réglé l’achat de la maison, seul ici comme ailleurs, les vieux réparent la salle de bain et le père soigne son cancer sans trop de problème, l’anite hemorroïdaire va beaucoup mieux depuis qu’il utilise ce fungicide, il est vrai que le sodomite de ses pensées a fondu dans la brume sur l’énigme d’un tendre bisous, cela eut pu être pire, il restera donc au pied du poteau de l’existence jusqu’au bout, à attendre, rien, radja a écrit un petit mot, elle veut jouer mais là encore, là aussi plutôt, c’est un jeu qui suppose la légéreté du coeur, l’oubli du corps, se fondre dans la lumière qui monte au delà des vignes, quand les bambous auront fait disparaître la visibilité de la route, il pourrait vivre l’image du bureau flottant, il a perdu la fiction et l’image. Il faudrait faire abstraction de la personne qui fait semblant d’être à la hauteur d’une proposition, ce qui redouble le factice de la chose. Il faudrait ressentir un attachement. L’indifférence est le pris du montage théorique. Par la fenêtre, il voit se poser un oiseau sur l’étendue semblable à un marais d’Afrique coloré, mais en voulant voir de plus près il se retrouve dans l’entrée de la maison actuelle, c’est un animal autre, sans doute un renard, puis une chienne, petite, on voit ses mamelles, à côté il y a une chatte et ses petits, mais ils ont une drôle de forme, sans doute gonflée, et ce ne sont que des pas chats, le chien reste avec eux sans rien dire, c’est familier et absurde, cette maison ci est toujours sinistre, l’oeil route en est l’exemple, l’autre maison se fait menaçante, il file vers le gouffre avec le bruit de guerre, le livre d’radja n’est pas venu, Hélène a disparu, le séminaire est difficile à rédiger, maintenant le discours de la guerre s’impose sur les autres séquences
Il a failli oublier d’écrire, quoi il est vrai? et puis il a écrit de fait à propos du séminaire, donc l’un ne va pas avec l’autre, et puis tout fuit, dès qu’il fait jour, qu’il quitte la sinistre demeure, il va mieux et puis il fait beau, le monde glisse vers le pire de l’empire, mais il fait beau, en ce moment il n’attend rien, alors c’est plus facile, actuel du rien, c’est ce qu’il essaie de théoriser, mais ceci demeure une fixation, il demeure dans la compulsion de ce point, il n’y a pas de retournement dialectique, d’impulsion imageante, rien, il a accepté que l’élucubration soit vidée, donc plus de poème
Rien à dire, le soir devient insupportable, la pression de la maison s’exerce de toutes parts, parmi une assemblée de vieillards stupides dont il est, cette solitude dont rien ne surgit, semblant de travail, semblant de séminaire, cette vie médiocre et pourtant les couleurs de la bibliothèque du British Museum sont magnifiques
Il n’ose presque plus écrire, de peur de saigner un peu trop vivement, les nuits sont cauchemardesques, non au sens d’une production, mais plutôt comme ce lourd sentiment d’abrutissement dont il s’extrait tôt le matin avec soulagement et dans lequel il s’enfonce brutalement le soir, épuisé. Hélène est donc bien off, définitivement. Quant à radja, le dernier mail a réglé le problème, cette vague rêverie au bord du transfert, ce qui pose malgré tout une question théorique quant à la présence dans la cure.
Il s’imagine aller en Iran porter les cendres symboliques de la petite, c’est toujours un but à l’existence, au milieu de la guerre, terrible quoi, à part ce point grec et limousin, le monde est deprimant, il n’y a rien de rien,
Plus rien à raconter, les cendres de Feyrial demeurent en terre, la vessie de son père s’irrite, sa mère perd sa dent dans son sac, mais la retrouve, la maison n’est toujours pas vendue, son fils demeure prisonnier, les jours se succèdent sans raison, il a découvert que son programme de travail allait jusqu’en 2013!! le boucher n’arrive pas à se faire sa dame, la poèsie est morte, il est mort
Il arrive au fond de son officine des bruits sauvages, bruits de bottes sans doute, pas seulement américaines, cette fascisation ordinaire qui monte, non! il y a aussi le flux plus ou moins envahissant des demandes, avec son côté toxico, cette angoisse quand le flux baisse un instant (c’est bien sûr relatif à la fréquence qui monte peu à peu comme challange) non! il y avait les luttes intestines entre psychanalystes, mais comme reconnaissent Miller et Wildocher dans une revue de neuro-sciences, les transferts aux maîtres sont finis, on peut passer enfin à l’unification marchande, non! les psychiatres hospitaliers enfin rassurés sur l’inexistence de l’inconscient, enfin objectifs, renvoient sur les psychiatres de ville le suivi psychologique des inter-crises, tandis que les pouvoirs publiques passent à la dernière phase des modalités de la contenance du babil des classes dangereuses, non! il y aussi l’écriture romanesque qui n’en finit pas malgré la loi aride du séminaire , les deux textes se font des clins d’oeil!
Le ciel est magnifique, il a cette transparence cruelle qu’il aime car elle refuse l’ombre, le flou sans légitimité de contraste, cette voix qui est la votre demeure, à moins que son nom réduit de moitié ait emporté le ton que porte toujours la bande, gardez donc cette annonce s’il me venait de céder à son appel, minimaliste il s’y essaie, sur ce seuil aride où il est tenu, il compulse avec minutie mais comme s’il marchait sur un plancher vermoulu, dessous il y a.... le cri sans fin des mouettes des rives, l’eau qui glisse entre les doigts, la certitude dans un regard, le vent familier des déserts
Il est déglingué de fatigue : à pleurer; mais les larmes, ça ne repose pas, alors s’il pouvait lui dire qu’elle lui manque, revenir s'allonger et se vomir dessus dans ce lieu où trop de lumière gâche la lumière, si le psychanalithiquement incorrect n'existait pas, ils se seraient rencontrés autour d'une tasse de café au bar du coin, elle lui aurait apporté un beau livre à elle, il l’aurait écouté lui dire Bataille, ils auraient même ri et ils n’auraient surtout pas parlé de lui.
La littérature n’est pas inconséquente à la psychanalyse, au contraire. Pour dire autrement, le poème et le concept ne sont pas incompatibles. Il serait regrettable de vouloir réduire l’un à l’autre. La tradition allemande met en lumière cette interaction, Holderlin est complémentaire de Hegel, Celan pour Heidegger, Freud cite Shakespeare, sans le poème, le concept est froid, sec comme un psychanalyste momifié dans sa pratique (l’éthique n’a rien à voir avec cela), sans le concept, le poème est bavardage, perdu dans l’évidence de son auto-contemplation, comme une analysante asservie à la fermeture de son possible ( se complaire dans le vomissement larmoyant de son moi, sic...)... l’ouvert est sans limite, ...comme le ciel qui monte de la terre, le matin... si nous ne tenons pas, pratiquement, à cette notion que le concept et le poème sont une seule et même chose, autant hurler avec les barbares qui piètinent une fois de plus le sol pourtant déjà plus d’une fois rasé de la Ville Ronde
Jacques au seuil des portes obscures erre dans le jardin de son enfance, il porte l’infini souplesse des étendues, il attend ce qui pourrait offrir une chanson mais rien ne vient, aucune alliance nouvelle, tout est labouré, retourné, il est seul, définitivement, comme toujours, il est sans force d’ailleurs, sans rêve, il parle souvent trop, de travers, il ne peut se résoudre à se taire définitivement, c’est tellement contraire à tout ce qu’il a pu produire depuis toutes ces années, production certes bien médiocre, bien réduite, c’est un soulagement ce silence contre lequel il ne va plus lutter, lorsqu’il roulait sans but, sous la pluie dense, il se mit à fantasmer sur l’amour physique avec radja, comme un cristal échappé au massacre, dans le même mouvement il préservait l’amour pour Hélène de toute détérioration, sa vie lui apparaissait comme un parfait échec, le cas de toute vie, s’il arrête son travail intellectuel, il est mort, ça il le sait, et il n’éprouve même pas une sorte de délectation morbide à ce suicide psychique, il a sans doute maintenu le possible d’une étendue lointaine, l’articulation d’une réserve à venir où brillerait le chant, le tranquille d’une eau limpide où jouer comme un enfant qui rit, il avait cru avoir oeuvré pour échapper à un destin celé par la névrose parentale, il n’avait rien fait que s’illusionner sur la répétition, installée avec une rigueur sauvage, Il dit: “la rose de personne”
Jacques raconte, une fois, à Hélène comment il a rencontré radja. C’était une belle matinée de printemps dans l’express entre Ozaka et Kyoto. Ils n’étaient que deux dans le compartiment, ce qui était déjà extraordinaire. Elle s’était assise devant lui en relevant très haut sa jupe, de sorte qu’on devinait sa toison. Elle proposa très vite à Jacques une fellation. Sa bouche était tellement avenante qu’il n’hésita pas un instant. radja semblait très consciencieuse dans cette activité qui dura fort longtemps, ce qui surprit Jacques plutôt sujet à des éjaculations précoces. Lorsqu’il vint enfin, il le fit avec une ampleur, une fougue inusitée, et pour cause. Elle absorba le sperme, n’en laissant aucune trace subsister, quitte à aspirer la trâce résiduelle de l’éjaculation. Elle remit en place les vêtements de Jacques puis, suçant son pouce, elle entreprit de dévisager sa rencontre, plantant son regard dans les yeux et ce jusqu’à leur arrivée à Kyoto. Fait étrange personne ne monta dans le compartiment, du moins Jacques ne remarqua rien. Ils n’échangèrent aucun mot pendant le voyage et remirent en un mouvement réciproque naturel leurs numéros de portable.
radja ne contacta Jacques que quelques jours plus tard, d’une manière assez froide, lui fixant un rendez vous en soirée dans un hotel à carte de la banlieue. Il s’y rendit emportant avec lui et ses carnets de dessins et son appareil photo comme s’ils avaient convenu de faire usage de ceci lors de leur rencontre. Elle se dénuda, ne gardant que ses bas. Elle regarda Jacques se doucher. Tonalité sans émotion ou alors rien de spécial, à peine des personnages. Il faut trouver une solution, des pièces apparaissent sans les chercher vraiment; De l’espace se forme selon le besoin, ce qui réduit l’apparence vulgaire de la scène sans pour autant l’effacer. Elle entreprit de le sucer encore humide, lui enfonçant un doigt dans l’anus. Cette fois en s’aidant d’une huile qu’elle avait apporté, elle entreprit de le sodomiser de manière plus profonde, plus rechercher. Rien ne venait retenir l’attention. Hors deux façons de rêver dans le fond boueux des choses, rêver malgré la turpitude et donc se trouver face à une solution improbable et donc réelle, ce glissement incessant des apparences, ces cris. Jacques la retourna sur le lit, tout au bord et la sodomisa à son tour. Il éjacula brutalement en elle. La dispute et la fuite revenaient sans cesse, il fallait chercher à s’échapper sous une forme ou sous une autre. Elle cria. Il commença quelques esquisses mais ne fut pas satisfait, fit quelques photos. radja se prétait aux poses les plus bizarres. Un bus passe dans le lointain. L’érection de Jacques reprit. Ils eurent une relation sexuelle cette fois sous la douche. Ils n’échangèrent toujours aucun mot sinon ce qui pouvait être necessaire à leurs ébats. Jacques semblait fatigué, las. radja le mordit violemment au mamelon droit. Nouvelle érection. Nouvelle fellation. Elle pansa la blessure. Ils se séparèrent.
Jacques, secoué par toutes ces errances, ce mélange presque réel, parfois reposant sur quelques bribes plus ou moins volées à la réalité, enfoncé dans une depression ancienne qui ne le quittait pas depuis l’enfance, demeura ainsi longtemps, indéterminé. Paule réagissait souvent durement à son inconsistance qui laissait tous les possibles ouverts, l’absurdité surtout des passions adultèes les plus médiocres. Elle se laissa aller presque à entretenir ou provoquer le phénomène, mais elle dut admettre que Jacques se désinteressait même de cela. Un matin glacial d’hiver, elle se rendit compte qu’il avait quitté la maison. Elle le suivit. Il avançait d’un pas rapide vers le fleuve. Arrivé un peu au delà des Quinconces, il s’assit sur un petit ban de bois et resta immobile à regarder vers l’eau. Il n’attendait rien. Elle s’approcha alors et s’assit à ses côtés, lui prit la main. Il serra fort comme la corde qui arrache le noyé à l’onde. Il lui sourit. ils marchèrent longtemps, main dans la main. Le soleil perça le brouillard.
Ce qui advint un peu plus tard
2020
Jacques Lévinas ne dort pas. Il ne dort plus . Il ne s’allonge même plus sur un lit, quelques minutes de temps en temps dans un fauteuil. Il demeure sans attente. Il sait. Parfois, il lui vient comme de très anciennes envies d’achever une œuvre, par exemple ce texte qui est posé sur son bureau. A quoi bon désormais puisque le moment est venu. C’est la veille de la pleine lune, au repère de Greenwich. Une très douce sonnerie.
« j’écoute » dit-il
Automatiquement, l’écran posé sur une pile de livres s’allume. Le visage tout ridé du secrétaire perpétuel du Skull and Bones apparaît. Il s’exprime dans un français impeccable, avec un léger accent marseillais ce qui est plutôt rare
« Nous sommes prêts. Les divers membres se sont rassemblés à Washington. Nous attendons votre signal »
Une nouvelle lumière dispensa d’une formule de politesse. Cette fois l’interlocuteur est à Alexandrie. Puis Florence. Puis Lhassa. … A chaque fois une phrase assez proche est articulée et le bas de l’écran laisse voir toute une série de figures âgées mais d’origine très diverses, à chaque message se rajoute un personnage connecté. Les images ne sont pas fixes. Les caméras volantes se baladent à travers diverses pièces laissant entrevoir un certain nombre de personnages aux allures fatiguées. On entrevoit parfois des détails de costumes, d’intérieurs, des bouches surtout aux dents limées en pointe.
Au bout d’une demi heure environ, les signaux prennent fin, laissant jouer une mosaïque bariolée sur l’écran.
« Monsieur, monsieur ! » La voix de Victor laisse deviner une certaine émotion « c’est Monsieur Hans qui arrive ! »
Jacques ne semble guère étonné. Il se doutait que son vieil ami allait ressurgir au dernier moment.
Hans est bientôt dans la pièce. Il traîne derrière lui une bouteille à oxygène qui compense son poumon en miettes.
« Heureux de te revoir. Je suppose que tu reviens pour la date dite et aussi parce que tu as trouvé ce que tu cherchais »
« L’objet était bien là où l’indiquait le manuscrit de Tombouctou. Le précieux peut rejoindre sa place parmi les sept autres. Paule et Hélène sont là ? »
«Oui, elles sont dans leur chambre. Nous allons prendre un petit repas classique, Médoc, viande et tout le reste sur la terrasse, sous les ombrages et puis nous ferons ce qu’il y a à faire »
Ce fut presque joyeux, malgré l’aspect assez cadavérique des quatre héros. Ils restèrent longtemps à parler de chose et d’autre, comme les conversations de jadis entre amis. Victor veillait à tout. Que ce soit au niveau des mets ou des poches vésicales.
Lorsque le soir commença sa course vers la nuit. Ils se dirigèrent vers l’ascenseur qui les fit descendre environ à une hauteur de deux étages sous le niveau de la cave. L’espace qui s’ouvrait était assez vaste et reconstituait un appartement. Des fenêtres artificielles diffusaient le coucher du soleil. Une semblait même ouverte et laissait passer une brise chaude. Chacun prit place avec une impression de soulagement. Les images du bureau de Jacques se trouvaient à l’identique sur un écran plus vaste cette fois. On pouvait voir des lieux sans doute identiques. En tout une cinquantaine de personnes tout au plus, dans divers endroits de la planète. Victor était remonté au château pour divers préparatifs, en particulier allumer des cameras qui montraient divers aspects du domaine, même une image du fleuve. Jacques appuya sur un bouton. On sentit comme une excitation dans les divers bunkers. On aperçut le visage de Victor sur un écran
« Tout est prêt, monsieur, je peux vous rejoindre »
Les quatre se mirent à rire.
« Non, mon ami, vous vous restez là »
Le visage surpris, puis effrayé de Victor, fit place à une sorte de décomposition bouillonnante de ses traits, comme s’il s’embraser dans un hurlement final. L’os du crâne, un instant visible, se mit à fondre à son tour, au milieu d’une lumière aveuglante. Les quatre qui n’avaient pas prévus, semble t il cet effet indirect de l’explosion finale n’eurent pas le temps de se protéger, les yeux explosés par l’intensité lumineuse malgré les relais électroniques qui d’ailleurs fondaient à leur tour.
Le même phénomène se produisit au même moment dans divers points de la planète. Seul Georges W Bush qui n’arrivait pas à ouvrir un paquet de chips ne regardait pas les images. Il fut le seul à pouvoir voir … le rien.

(à suivre)
Frederic Melczer